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AccueilJurisprudence administrativeN° TA105-2400142

Tribunal Administratif de la Guadeloupe — Décision N° TA105-2400142

jeudi 4 juillet 2024

JuridictionTribunal Administratif de la Guadeloupe
SectionTribunal Administratif de la Guadeloupe
N° DossierTA105-2400142
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Avocat requérantSCP NORMAND ET ASSOCIES

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 2 février 2024, la société anonyme BIOMERIEUX, représentée par Me Karpenschif et Me Cochet, demande au juge des référés, sur le fondement de l'article R. 541-1 du code de justice administrative :

1°) de condamner le Centre hospitalier universitaire (CHU) de la Guadeloupe à lui verser une somme provisionnelle de 890 858, 98 euros au titre du principal, somme assortie des intérêts moratoires et de leur capitalisation, et de 40 € pour chacune des 957 factures impayées au titre des frais de recouvrement;

2°) de mettre à la charge du centre hospitalier une somme de 2 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

La société requérante soutient que :

- elle a exécuté les prestations prévues au contrat ;

- en dépit de plusieurs échanges oraux et écrits, 957 factures restent impayées alors que le CHU ne conteste ni l'exécution des prestations ni le montant des factures ;

- par un courrier en date du 22 juin 2023, reçu le 27 juin 2023, elle a mis en demeure le CHU de procéder, sous huit jours au règlement des différentes factures impayées pour un montant de 890 858, 98 euros pour la période courant jusqu'au 9 juin 2023, puis, en l'absence de réponse du CHU, elle a adressé un mémoire en réclamation daté du 18 juillet 2023, demandant le règlement d'une somme de 890 858, 98 euros au titre des factures impayées, majorée des intérêts moratoires et de la somme de 38 280 euros au titre des frais de recouvrement ;

- la créance est certaine et n'est pas sérieusement contestable.

Par deux mémoires en défense, enregistrés les 8 et 15 mars 2024, le centre hospitalier universitaire de la Guadeloupe, représenté par Me Cariou, conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que :

- les règlements de plusieurs factures ont été mandatés et pris en charge par la trésorerie ;

- toutefois, l'enveloppe de paiement est, par période, insuffisante pour permettre l'intégralité des règlements ;

- l'obligation du centre hospitalier est sérieusement contestable à la fois dans son principe et dans son quantum ; en effet, il est impossible de déterminer si les prestations ont effectivement été réalisées, en l'absence de bons de livraison ;

- il n'est pas démontré que les factures produites par la société BIOMERIEUX sont rattachées aux marchés sur lesquels la créance invoquée par la société se fonde ;

- s'agissant du quantum de la créance, la requête précise que le centre hospitalier aurait omis de s'acquitter d'une dette d'un montant de 890 858, 98 euros au principal, alors que la société produit des factures pour un montant total de 892 373, 26 euros.

Par un mémoire en réplique, enregistré le 18 avril 2024, la société BIOMERIEUX conclut aux mêmes fins que la requête, à tout le moins au paiement d'une provision de 645 457, 80 € ;

La société fait valoir que :

- depuis l'introduction de l'instance, elle a reçu des règlements à hauteur de 245 401, 17 €, de sorte que le montant actualisé de la créance au principal correspondant aux factures impayées restant dues s'élève de manière incontestable à 645 457, 80 € ;

- jusqu'à lors, le CHU n'a jamais réclamé la production des bons de livraison complémentaires et il n'apporte aucun commencement de preuve qui permettrait de faire douter du service fait ; la référence de chacun des bons de livraison figure sur toutes les factures et est précisément répertoriée au sein du tableau récapitulatif joint dans le cadre de la présente instance ; jamais, dans les échanges, le CHU n'a contesté le service fait et n'a jamais rejeté de facture pour défaut de service fait ;

- elle produit dans la présente instance, la totalité des bons de livraison, ce qui a occasionné un lourd travail de désarchivage des documents ;

- si le CHU estimait que les factures adressées n'étaient pas conformes, elle aurait dû, en application des articles R2192-27 et R2192-28 du code de la commande publique, notifier une interruption du délai dans le délai de 50 jours suivant la reception des factures, ce qui n'a jamais été fait ;

- le CHU n'établit pas que les délais de livraison n'auraient pas été respectés ;

- contrairement à ce que soutient le CHU, le quantum de la créance est parfaitement démontré et justifié.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code civil ;

- le code de la commande publique ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme Descours-Gatin , magistrat honoraire, pour statuer sur les demandes de référé.

Considérant ce qui suit :

1. Aux termes de l'article R. 541-1 du code de justice administrative : " Le juge des référés peut, même en l'absence d'une demande au fond, accorder une provision au créancier qui l'a saisi lorsque l'existence de l'obligation n'est pas sérieusement contestable. Il peut, même d'office, subordonner le versement de la provision à la constitution d'une garantie. ". Il résulte de ces dispositions que, pour regarder une obligation comme non sérieusement contestable, il appartient au juge des référés de s'assurer que les éléments qui lui sont soumis par les parties sont de nature à en établir l'existence avec un degré suffisant de certitude.

Sur le principal :

2. Il résulte de l'instruction que la société anonyme BIOMERIEUX a été désignée attributaire de plusieurs marchés de fournitures et de services pour le compte du centre hospitalier universitaire de la Guadeloupe. Ce dernier n'ayant pas réglé la totalité des factures correspondant aux commandes passées avec la société anonyme BIOMERIEUX, celle-ci lui a adressé une mise en demeure le 22 juin 2023, reçue le 27 juin 2023, puis, en l'absence de réponse du CHU, elle a adressé un mémoire en réclamation daté du 18 juillet 2023, demandant le règlement d'une somme de 890 858, 98 euros au titre des factures impayées, majorée des intérêts moratoires et de la somme de 38 280 euros au titre des frais de recouvrement des 957 factures. Le CHU de la Guadeloupe ne s'étant pas acquitté de la totalité des sommes réclamées, la société anonyme BIOMERIEUX demande au juge des référés du tribunal, dans le dernier état de ses écritures, après avoir procédé à l'actualisation de la somme demandée suite au règlement de certaines factures impayées, de condamner le centre hospitalier, sur le fondement des dispositions de l'article R. 541-1 du code de justice administrative, à lui verser à titre de provision la somme de 645 457, 80 € au titre des factures impayées, somme assortie des intérêts moratoires et de leur capitalisation, et d'une somme de 38 280 € au titre des frais de recouvrement.

3. Le CHU de la Guadeloupe fait valoir en défense que la société anonyme BIOMERIEUX n'établit ni la livraison de prestations conformément aux bons de commande, ni que les factures correspondraient à la réalité de l'obligation dont la société se prévaut. Toutefois, la société anonyme BIOMERIEUX soumet au juge des référés des éléments de nature à établir l'existence de l'obligation du CHU de la Guadeloupe avec un degré suffisant de certitude. En effet, d'une part, la société anonyme BIOMERIEUX détaille dans un tableau précis de la situation de compte arrêtée à la date du 2 avril 2024, chacune des factures avec son numéro, sa date d'établissement et sa date d'échéance, comportant également le numéro du bon de livraison, le numéro de la commande ainsi que le numéro du marché, d'autre part, elle produit, à l'appui de son mémoire en date du 18 avril 2024, un document de 514 pages faisant apparaître l'ensemble des bons de livraison, apportant ainsi la preuve de la livraison de ses prestations. Au demeurant le centre hospitalier invoque un manque de trésorerie pour expliquer les retards de paiement, indiquant espérer une amélioration rapide de la situation. Par ailleurs, il ne conteste pas le statut de paiement des factures litigieuses tel que figurant dans le tableau actualisé par la société requérante à la date du 2 avril 2024, ni ne critique les modalités de calcul des sommes que cette dernière réclame. Il suit de là que la créance de 645 457, 80 € au titre des factures impayées dont se prévaut la société anonyme BIOMERIEUX présente un caractère non sérieusement contestable au sens de l'article R. 541-1 du code de justice administrative cité au point 1. Il y a donc lieu de condamner le CHU de la Guadeloupe à verser à la société anonyme BIOMERIEUX la somme qu'elle réclame au titre des factures qui restent à ce jour impayées pour un montant total de 645 457, 80 €, à titre de provision, pour ce qui concerne le principal.

Sur les intérêts et leur capitalisation :

4. Aux termes de l'article L.2192-13 du code de la commande publique : " Dès le lendemain de l'expiration du délai de paiement ou de l'échéance prévue par le marché, le retard de paiement fait courir, de plein droit et sans autre formalité, des intérêts moratoires dont le taux est fixé par voie réglementaire. Il ouvre droit, dans les conditions prévues à la présente sous-section, à des intérêts moratoires, à une indemnité forfaitaire et, le cas échéant, à une indemnisation complémentaire versés au créancier par le pouvoir adjudicateur. Le retard de paiement donne lieu, de plein droit et sans autre formalité, au versement d'une indemnité forfaitaire pour frais de recouvrement, dont le montant est fixé par voie réglementaire. Lorsque les frais de recouvrement exposés sont supérieurs au montant de l'indemnité forfaitaire prévue à l'alinéa précédent, le créancier peut demander une indemnisation complémentaire, sur justification. Aux termes de l'article L. 2192-10 du même code : " Les pouvoirs adjudicateurs, y compris lorsqu'ils agissent en tant qu'entités adjudicatrices, paiement les sommes dues en principal en exécution d'un marché dans un délai prévu par le marché ou, à défaut, dans un délai fixé par voie réglementaire et qui peut être différent selon les catégories de pouvoirs adjudicataires ". Aux termes de l'article R.2192-10 du même code : " Le délai de paiement prévu à l'article L. 2192-10 est fixé à trente jours pour les pouvoirs adjudicateurs, y compris lorsqu'ils agissent en tant qu'entité adjudicatrice. "Aux termes de l'article R. 2192-11 du même code : " Par dérogation à l'article R. 2192-10, le délai de paiement est fixé à /1° cinquante jours pour les établissements publics de santé () ". Aux termes de l'article R2192-31 du même code : " Le taux des intérêts moratoires mentionnés à l'article L. 2192-13 est égal au taux d'intérêt appliqué par la Banque centrale européenne à ses opérations principales de refinancement les plus récentes, en vigueur au premier jour du semestre de l'année civile au cours duquel les intérêts moratoires ont commencé à courir, majoré de huit points de pourcentage ".

5. En application de ces dispositions, à défaut de stipulations particulières du marché, les intérêts moratoires courent, pour les établissements publics de santé, à compter du lendemain de l'expiration d'un délai de cinquante jours suivant réception de la facture. Il n'est pas contesté qu'aucune des factures litigieuses adressées par la société anonyme BIOMERIEUX au centre hospitalier entre le 9 avril 2021 et le 28 février 2023 n'a été réglée dans ce délai. Par suite, la créance dont se prévaut la société anonyme BIOMERIEUX au titre des intérêts moratoires dus à raison du retard de paiement de ces factures présente un caractère non sérieusement contestable. La société est dès lors fondée à demander la condamnation du CHU de la Guadeloupe à lui verser, à titre de provision, les intérêts moratoires au taux prévu à l'article R. 2192-31du code de la commande publique, sur le montant de chacune des factures en cause, courant à compter du lendemain d'un délai de cinquante jours suivant réception de ces factures et jusqu'à leur paiement effectif.

6. Aux termes de l'article 1343-2 du code civil : " Les intérêts échus, dus au moins pour une année entière, produisent intérêt si le contrat l'a prévu ou si une décision de justice le précise ". La capitalisation des intérêts peut être demandée à tout moment devant le juge, même si, à cette date, les intérêts sont dus depuis moins d'une année. En ce cas, cette demande ne prend toutefois effet qu'à la date à laquelle, pour la première fois, les intérêts sont dus pour une année entière. En l'espèce, la capitalisation des intérêts a été demandée le 2 février 2024, date d'introduction de la requête. La société anonyme BIOMERIEUX a droit à la capitalisation des intérêts prévus au paragraphe précédent dans les conditions rappelées ci-dessus.

Sur l'indemnité forfaitaire pour frais de recouvrement :

7. Aux termes de l'article D.2192-35 du même code : " Le montant de l'indemnité forfaitaire pour frais de recouvrement est fixé à 40 euros. ". En application de ces dispositions, la somme due par le CHU s'élève à 38 280 euros pour le recouvrement des 957 factures non payées à la date d'introduction de la présente requête.

Sur les frais de l'instance :

8. Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu de mettre à la charge du centre hospitalier universitaire de Guadeloupe la somme de 2 000 euros à payer à la société anonyme BIOMERIEUX au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

O R D O N N E :

Article 1er : Le centre hospitalier universitaire de la Guadeloupe est condamné à payer à la société anonyme BIOMERIEUX une somme de 645 457, 80 € (six cent quarante cinq mille quatre cent cinquante sept) euros et 80 centimes, à titre de provision, majorée des intérêts de retard et de leur capitalisation dans les conditions rappelées aux paragraphes 4 à 6 de la présente ordonnance et d'une somme de 38 280 (trente huit mille deux cent quatre vingt) euros au titre de l'indemnité forfaitaire de recouvrement.

Article 2 : Le centre hospitalier universitaire de la Guadeloupe versera à la société anonyme BIOMERIEUX une somme de 2 000 (deux mille) euros, au titre des dispositions de l'article L.761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : La présente ordonnance sera notifiée à la société anonyme BIOMERIEUX et au centre hospitalier universitaire de la Guadeloupe.

Copie en sera adressée au préfet de Guadeloupe et à la Chambre régionale des comptes de la Guadeloupe.

Fait à Basse-Terre le 4 juillet 2024.

Le juge des référés,

Signé

Ch. DESCOURS-GATIN

La République mande et ordonne au préfet de Guadeloupe en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente ordonnance.

Pour expedition conforme

L'adjointe à la greffière en chef

Signé

A. Cétol

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