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AccueilJurisprudence administrativeN° TA105-2400188

Tribunal Administratif de la Guadeloupe — Décision N° TA105-2400188

jeudi 15 février 2024

JuridictionTribunal Administratif de la Guadeloupe
SectionTribunal Administratif de la Guadeloupe
N° DossierTA105-2400188
TypeOrdonnance
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Avocat requérantMATHURIN KANCEL

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire complémentaire, enregistrés le 13 février 2024 et le 15 février 2024, M. A B, représenté par Me Mathurin Kancel, demande au juge des référés, statuant sur le fondement de l'article L. 521-2 du code de justice administrative :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) de suspendre l'exécution de l'arrêté du 21 mars 2023 par lequel le préfet de la Guadeloupe l'a obligé à quitter le territoire français sans délai et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée d'un an, jusqu'à ce qu'il soit statué au fond sur sa légalité ;

3°) de suspendre l'exécution de l'arrêté du 5 février 2024 par lequel le préfet de la Guadeloupe a fixé le pays à destination duquel il pourra être éloigné, jusqu'à ce qu'il soit statué au fond sur sa légalité ;

4°) d'enjoindre au préfet de la Guadeloupe de réexaminer sa situation ;

5°) en cas d'exécution de la mesure d'éloignement en cours d'instance, d'enjoindre au préfet de la Guadeloupe de mettre en œuvre son retour en Guadeloupe ;

6°) de mettre à la charge de l'Etat le versement à son conseil de la somme de 1 000 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve que son conseil renonce à percevoir le bénéfice de l'aide juridictionnelle, ou, à titre subsidiaire, de mettre à la charge de l'État une somme de 1 000 euros à son profit, dont distraction au profit de Me Mathurin Kancel renonçant au bénéfice de l'aide juridictionnelle, en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- sa requête est recevable ;

- il justifie d'une situation d'urgence, dès lors que l'exécution de la mesure d'éloignement est imminente et que, dans cette circonstance, l'urgence est présumée ;

- la décision d'éloignement porte une atteinte grave et manifestement illégale à son droit au respect de sa vie privée et familiale dès lors qu'il réside sur le territoire français depuis 2013 et vit en concubinage avec une compatriote en situation régulière et leur enfant né sur le territoire français, ainsi que le fils mineur de nationalité française de sa compagne ;

- la décision d'éloignement porte une atteinte grave et manifestement illégale à l'intérêt supérieur de son enfant, sur le fondement des dispositions des articles 3-1 et 9-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant signée à New York le 26 janvier 1990, dès lors qu'il a vocation à rester sur le territoire français ;

- la décision d'éloignement et celle fixant le pays de destination portent une atteinte grave et manifestement illégale à son droit à ne pas être soumis à la torture ou à des peines et traitements inhumains ou dégradants, protégé par l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et par l'article 7 du pacte international relatif aux droits civils et politiques, compte tenu des risques qu'il encourt en cas de retour en Haïti.

La procédure a été communiquée au préfet de la Guadeloupe, qui n'a pas produit d'observations en défense.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant signée à New York le 26 janvier 1990 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 modifiée relative à l'aide juridique ;

- le décret n° 2020-1406 du 18 novembre 2020 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal administratif a désigné Mme Le Roux pour statuer sur les demandes de référé.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Au cours de l'audience publique tenue en présence de Mme Cétol, greffière d'audience, ont été entendus :

- le rapport de Mme Le Roux, magistrate désignée, qui a informé les parties qu'en application des articles R. 522-9 et R. 611-7 du code de justice administrative, l'ordonnance était susceptible d'être fondée sur un moyen d'ordre public, relevé d'office, tiré l'irrecevabilité des conclusions à fin d'annulation de l'arrêté du 21 mars 2023 en l'absence de décision préalable conformément aux dispositions de l'article R. 421-1 du code de justice administrative ;

- les observations de Me Mathurin Kancel, représentant M. B, qui conclut aux mêmes fins que la requête par les mêmes moyens, et précise que l'état de santé de la compagne du requérant rend nécessaire la présence de M. B auprès de ses enfants et que, concernant le moyen d'ordre public relevé d'office, le requérant était dans l'impossibilité matérielle de produire l'arrêté du 21 mars 2023 dès lors qu'il était placé en rétention administrative lors de l'introduction de la présente requête ;

- et les observations orales de M. B.

Le préfet de la Guadeloupe n'était ni présent, ni représenté.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. Aux termes de l'article L. 521-2 du code de justice administrative : " Saisi d'une demande en ce sens justifiée par l'urgence, le juge des référés peut ordonner toutes mesures nécessaires à la sauvegarde d'une liberté fondamentale à laquelle une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d'un service public aurait porté, dans l'exercice d'un de ses pouvoirs, une atteinte grave et manifestement illégale ".

2. M. B, ressortissant haïtien né le 6 octobre 1987, déclare être entré en France le 29 novembre 2013, sans pouvoir justifier d'une entrée régulière. Il a présenté une demande de reconnaissance de la qualité de réfugié qui a été rejetée par une décision du directeur général de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides du 10 septembre 2014, confirmée le 25 mars 2016 par un arrêt de la Cour nationale du droit d'asile. Le 14 mai 2019, il a fait l'objet d'un premier arrêté portant obligation de quitter le territoire français. Par un arrêté du 21 mars 2023, le préfet de la Guadeloupe a prononcé à son encontre une obligation de quitter le territoire français et une interdiction de retour d'une durée d'un an. Le 5 mai 2024, M. B a été entendu et placé en garde à vue pour infraction à la législation sur les étrangers et, sur le fondement de l'arrêté non exécuté du 21 mars 2023, le préfet de la Guadeloupe a adopté un arrêté le 5 février 2024 fixant le pays d'origine de M. B, ou tout pays pour lequel il établit être légalement admissible, comme pays de destination. Par la présente requête, M. B demande au juge des référés, sur le fondement de l'article L. 521-2 du code de justice administrative, de suspendre l'exécution des arrêtés du préfet de la Guadeloupe du 21 mars 2023 et du 5 février 2024 susvisés, jusqu'à ce qu'il soit statué au fond sur leur légalité.

Sur la demande d'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :

3. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 : " Dans les cas d'urgence, sous réserve de l'application des règles relatives aux commissions ou désignations d'office, l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente ou son président. ".

4. En raison de l'urgence résultant de l'application des dispositions de l'article L. 614-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, il y a lieu d'admettre M. B au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire, sur le fondement de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 susvisée.

Sur les conclusions à fin de suspension de l'exécution de l'arrêté du 21 mars 2023 :

5. D'une part, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2° Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale ou à la protection des droits et libertés d'autrui. ". D'autre part, aux termes de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant : " 1. Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait des institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale () ".

6. Si M. B soutient être en couple et résider avec une compatriote en situation régulière, avec laquelle il a eu un enfant né en France le 17 juin 2019, qu'il a reconnu le 11 décembre 2019, les pièces qu'il verse au dossier, à savoir l'acte de naissance de son enfant, son certificat de scolarité de l'année 2023-2024, sur lequel il apparaît comme responsable légal de cet enfant, ainsi qu'un contrat de bail daté du 10 novembre 2023 et des avis d'impôt sur le revenu, ne sont pas suffisantes pour établir, en l'état de l'instruction, l'intensité de la relation qu'il entretient avec cet enfant et sa compagne à la date de la décision attaquée. Enfin, la seule circonstance qu'il produise une promesse d'embauche postérieure à la date de l'arrêté attaqué, ne saurait, en l'état de l'instruction, suffire à établir son intégration au sein de la société française. Ainsi, en l'état de l'instruction, il n'est pas suffisamment établi que la décision portant obligation de quitter le territoire français attaquée porterait une atteinte grave et manifestement illégale à son droit au respect de sa vie privée et familiale et à l'intérêt supérieur de son enfant par rapport aux buts en vue desquels il a été pris.

Sur les conclusions à fin de suspension de l'exécution de l'arrêté du 5 février 2024 :

7. En l'état de l'instruction, par ses seules allégations et la production d'articles de presse généraux sur la situation en Haïti, le requérant, dont la demande d'asile a été rejetée par la cour nationale du droit d'asile, ne produit aucun élément de nature à établir qu'il serait effectivement et personnellement exposé à des peines ou traitements inhumains et dégradants en cas de retour dans son pays d'origine. Par suite, en l'état de l'instruction, le requérant n'est pas fondé à soutenir que l'arrêté attaqué porterait à une atteinte grave et manifestement illégale à son droit à ne pas être soumis à la torture ou à des peines et traitements inhumains ou dégradants, par rapport aux buts en vue desquels il a été adopté.

8. Il résulte de tout ce qui précède, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur la condition d'urgence, que les conclusions à fin de suspension des arrêtés du 21 mars 2023 et du 5 février 2024 présentées par le requérant doivent être rejetées, ainsi que, par voie de conséquence, ses conclusions à fin d'injonction et ses conclusions concernant les frais liés au litige.

O R D O N N E :

Article 1er : M. B est admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Article 2 : La requête de M. B est rejetée.

Article 3 : La présente ordonnance sera notifiée à M. A B et au préfet de la Guadeloupe.

Décision rendue publique par mise à disposition au greffe le 15 février 2024.

La juge des référés,

signé

J. LE ROUX

La République mande et ordonne au préfet de la Guadeloupe, en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente ordonnance.

Pour expédition conforme

L'adjointe à la greffière en chef

Signé

A. Cétol

N°2400188

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