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AccueilJurisprudence administrativeN° TA105-2400249

Tribunal Administratif de la Guadeloupe — Décision N° TA105-2400249

jeudi 23 janvier 2025

JuridictionTribunal Administratif de la Guadeloupe
SectionTribunal Administratif de la Guadeloupe
N° DossierTA105-2400249
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation2ème Chambre

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés le 23 février et le 6 novembre 2024, M. B A, représenté par Me Guillaume-Matime, demande au tribunal :

1°) d'annuler, à titre principal, l'arrêté du 27 décembre 2023 par lequel le préfet de la Guadeloupe l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination en cas d'exécution d'office, a prononcé une interdiction de retour sur le territoire français pour une durée d'un an ainsi que la décision verbale du 22 décembre 2023 portant retenue de son passeport, à titre subsidiaire, d'annuler cet arrêté en tant qu'il porte interdiction de retour sur le territoire français pour une durée d'un an, et, à titre infiniment subsidiaire, d'annuler cet arrêté en tant qu'il fixe le pays de renvoi ;

2°) d'enjoindre au préfet de la Guadeloupe à titre principal, de lui délivrer un titre de séjour mention " vie privée et familiale " dans un délai de quinze jours à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 100 euros par jour de retard, à titre subsidiaire, de réexaminer sa situation et dans l'attente, de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour, dans les mêmes conditions de délai et d'astreinte, et, en tout état de cause, de lui restituer son passeport dans un délai de huit jours à compter du jugement à intervenir et de procéder à l'effacement de son signalement aux fins de non-admission dans le fichier des personnes recherchées ;

3°) de mettre à la charge de l'État une somme de 3 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- sa requête est recevable ;

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français

- elle méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales dès lors qu'il vit en France depuis le 3 octobre 2005, qu'il est inséré professionnellement et socialement, et que sa fille, née en 2016 et scolarisée, et son frère sont présents sur le territoire français ;

- elle méconnaît l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- elle méconnaît l'article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dès lors qu'il peut prétendre à la délivrance d'un titre de plein-droit, portant la mention " vie privée et familiale " ;

- elle est entachée d'erreur manifeste d'appréciation ;

En ce qui concerne la décision refusant d'accorder un délai de départ volontaire

- elle est illégale du fait de l'illégalité de l'obligation de quitter le territoire français ;

- elle méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle méconnaît l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- elle est entachée d'erreur manifeste d'appréciation ;

En ce qui concerne fixant le pays de renvoi

- elle est illégale du fait de l'illégalité de l'obligation de quitter le territoire français ;

- elle méconnaît l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

En ce qui concerne la décision portant interdiction de retour sur le territoire français

- elle est illégale du fait de l'illégalité de l'obligation de quitter le territoire français ;

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle est entachée d'erreur d'appréciation dès lors qu'il justifie de circonstances humanitaires et compte tenu de ses liens personnels et familiaux en France.

En ce qui concerne la décision portant retenue de passeport

- elle méconnaît l'article L. 814-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dès lors qu'elle a été prise en dehors de toute mesure d'éloignement.

La requête a été communiquée le 27 février 2024 au préfet de la Guadeloupe, qui n'a pas produit d'observation en défense.

Par ordonnance du 21 octobre 2024, la clôture d'instruction a été fixée au 23 décembre 2024.

Un mémoire présenté pour le préfet de la Guadeloupe a été enregistré le 8 janvier 2025, postérieurement à la clôture de l'instruction, et n'a pas été communiqué.

Vu :

- l'ordonnance du juge des référés n° 2400250 en date du 11 mars 2024 ;

- les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Sollier,

- et les observations de Me Mathurin-Kancel, substituant Me Guillaume-Matime et représentant M. A.

Considérant ce qui suit :

1. M. B A, ressortissant haïtien, né le 28 avril 1972 à Léogane (Haïti), est entré en France le 3 octobre 2005 selon ses déclarations. Le 22 décembre 2023, l'intéressé a été interpellé et placé en retenue par les services de la brigade motorisée des Abymes pour vérification du droit de circulation ou de séjour. Par un arrêté du 27 décembre 2023, dont M. A demande l'annulation, le préfet de la Guadeloupe a obligé l'intéressé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination en cas d'exécution d'office et a prononcé une interdiction de retour sur le territoire français pour une durée d'un an.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne l'arrêté du 27 décembre 2023 portant obligation de quitter le territoire français, fixation du pays de renvoi et interdiction de retour sur le territoire pour une durée d'un an

2. Aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

3. En l'espèce, il ressort tout d'abord des pièces du dossier que M. A a déclaré être entré en France le 3 octobre 2005, à l'âge de 33 ans, n'a pas exécuté la mesure d'éloignement prononcée par un arrêté du préfet de la Guadeloupe le 29 mai 2018. Il peut ainsi se prévaloir, compte tenu de l'ensemble des justificatifs qu'il produit pour les années 2018 à 2023, d'une durée de présence en France de plus de cinq ans et demi à la date de la décision attaquée. Par ailleurs, il ressort des très nombreuses attestations d'employeur et bulletins de salaire que M. A exerce une activité de jardiniers auprès de particuliers depuis le mois de mai 2020 et justifie ainsi d'une insertion professionnelle particulière en France. En outre, il ressort des pièces du dossier que le frère du requérant et ses trois neveux et nièces vivent en situation régulière sur le territoire français et que sa fille, née en 2016 et scolarisée en France et avec laquelle il vit, est également présente sur le territoire. Ses deux autres enfants, majeurs, vivent, respectivement, au Chili et aux Etats-Unis. Il ressort également des nombreuses attestations précises et circonstanciées que l'intéressé a tissé des liens amicaux sur le territoire français. Dans ces conditions, et compte tenu de l'ancienneté de la présence du requérant sur le territoire français, de la stabilité et de l'intensité de ses liens personnels et familiaux sur le territoire, le préfet a entaché sa décision d'une erreur manifeste d'appréciation en refusant de délivrer au requérant un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale ".

En ce qui concerne la décision du 22 décembre 2023 portant retenue de passeport

4. Aux termes de l'article L. 814-1 de ce code : " L'autorité administrative compétente, les services de police et les unités de gendarmerie sont habilités à retenir le passeport ou le document de voyage des personnes de nationalité étrangère en situation irrégulière. / Ils leur remettent en échange un récépissé valant justification de leur identité et sur lequel sont mentionnées la date de retenue et les modalités de restitution du document retenu. ".

5. Il résulte des dispositions précitées que l'autorité administrative est habilitée à retenir le passeport d'un ressortissant étranger dès lors que celui-ci est en situation irrégulière sur le territoire français. Ainsi, le requérant ne peut utilement soutenir que la décision du 22 décembre 2023 par laquelle le préfet de la Guadeloupe a retenu son passeport est illégal dès lors que celle-ci a précédé la mesure d'éloignement dont il a fait l'objet le 27 décembre suivant. Par suite, le moyen doit être écarté.

6. Il résulte de tout ce qui précède, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête, que M. A est seulement fondé à demander l'annulation de l'arrêté du 27 décembre 2023 par lequel le préfet de la Guadeloupe l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination en cas d'exécution d'office et a prononcé une interdiction de retour sur le territoire français pour une durée d'un an.

Sur les conclusions à fin d'injonction et d'astreinte :

7. En premier lieu, l'annulation de l'obligation de quitter le territoire français contestée implique seulement que le préfet de la Guadeloupe réexamine la situation de M. A et qu'il lui délivre une autorisation provisoire de séjour jusqu'à ce qu'il ait à nouveau statué sur son cas dans le délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement. En revanche, il n'y a pas lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.

8. En deuxième lieu, le présent jugement implique que le préfet de la Guadeloupe mette en œuvre la procédure d'effacement du signalement de M. A aux fins de non-admission dans le fichier des personnes recherchées, dans un délai d'un mois à compter de sa notification.

9. En troisième et dernier lieu, l'exécution du présent jugement implique que le préfet de la Guadeloupe restitue son passeport à M. A dans le délai de huit jours à compter de la notification de la présente décision.

Sur les frais liés au litige :

10. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de faire application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros au titre des frais exposés par M. A et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : L'arrêté du 27 décembre 2023 du préfet de la Guadeloupe est annulé.

Article 2 : Il est enjoint au préfet de la Guadeloupe de procéder au réexamen de la situation administrative de M. A, dans un délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement et de lui délivrer, dans l'attente, une autorisation provisoire de séjour.

Article 3 : Il est enjoint au préfet de la Guadeloupe de mettre en œuvre la procédure d'effacement du signalement de M. A aux fins de non-admission dans le système d'information des personnes recherchée dans un délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 4 : Il est enjoint au préfet de la Guadeloupe de restituer son passeport à M. A dans un délai de huit jours à compter de la notification du présent jugement.

Article 5 : Il est mis à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros à verser à M. A au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 6 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 7 : Le présent jugement sera notifié à M. B A et au préfet de la Guadeloupe.

Délibéré après l'audience du 9 janvier 2025, à laquelle siégeaient :

M. Santoni, président,

Mme Biodore, conseillère,

Mme Sollier, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 23 janvier 2025.

La rapporteuse,

Signé

M. SOLLIER

Le président,

Signé

J.-L. SANTONI La greffière,

Signé

A. CETOL

La République mande et ordonne au préfet de la Guadeloupe en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière en Chef,

Signé

M-L CORNEILLE

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