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AccueilJurisprudence administrativeN° TA105-2400727

Tribunal Administratif de la Guadeloupe — Décision N° TA105-2400727

jeudi 9 octobre 2025

JuridictionTribunal Administratif de la Guadeloupe
SectionTribunal Administratif de la Guadeloupe
N° DossierTA105-2400727
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation2ème Chambre

Résumé IA

Le Tribunal Administratif de la Guadeloupe a rejeté la requête de Mme A..., ressortissante haïtienne, qui demandait l'annulation de l'arrêté préfectoral du 19 mai 2024 refusant son titre de séjour et lui faisant obligation de quitter le territoire. Le tribunal a estimé que, malgré sa scolarité et l'obtention de diplômes, la requérante ne justifiait pas d'une insertion suffisante dans la société française ni de l'absence d'attaches familiales en Haïti, ne méconnaissant ainsi pas l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Enfin, le tribunal a jugé que les risques allégués en cas de retour en Haïti n'étaient pas établis, écartant la violation de l'article 3 de la convention européenne des droits de l'homme.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 6 juin 2024 , Mme B... A..., demande au tribunal :

1) d’annuler l’arrêté du 19 mai 2024 par lequel le préfet de la Guadeloupe a refusé de lui délivrer un titre de séjour, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de destination duquel elle pourra être éloignée ;

2) de lui délivrer une carte de séjour vie privée et familiale pour lui permettre de continuer ses études.

Elle soutient que :
elle est arrivée sur le territoire le 31 juillet 2018 à l’âge de quinze ans et qu’elle a été scolarisée depuis ;
elle a quitté Haïti pour fuir la violence et l’insécurité ; en cas de retour, elle encourt des risques pour sa vie en méconnaissance des stipulations de l’article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales.

Le préfet de la Guadeloupe n’a pas produit de mémoire en défense malgré la mise en demeure de produire dans un délai de trente jours qui lui a été envoyée le 8 janvier 2025.


Vu les autres pièces du dossier.

Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales,
- le code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile,
- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l’audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience.

Ont été entendus au cours de l’audience publique :
- le rapport de Mme Biodore,
- et les observations de Mme A....

Le préfet n’était ni présent ni représenté.


Considérant ce qui suit :

Mme A..., ressortissante haïtienne, née le 12 décembre 2003 à Pointe-à-Raquette (Haïti), serait entrée en France le 31 juillet 2018, selon ses déclarations. Le 29 août 2023, elle a sollicité la délivrance d’un titre de séjour, sur le fondement de l’article L. 423-23 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile. Par un arrêté du 19 mai 2024, le préfet de la Guadeloupe a refusé de faire droit à cette demande, l’a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays à destination duquel elle pourra être éloignée. Par la présente requête, Mme A... demande au tribunal d’annuler cet arrêté.


Sur les conclusions à fin d’annulation :

En premier lieu, aux termes de l’article L. 423-23 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile : « L’étranger ne vivant pas en état de polygamie, qui n’entre pas dans les catégories prévues aux articles L. 423-1, L. 423-7, L. 423-14, L. 423-15, L. 423-21 et L. 423-22 ou dans celles qui ouvrent droit au regroupement familial, et qui dispose de liens personnels et familiaux en France tels que le refus d’autoriser son séjour porterait à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard des motifs du refus, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d’une durée d’un an, sans que soit opposable la condition prévue à l’article L. 412-1. / Les liens mentionnés au premier alinéa sont appréciés notamment au regard de leur intensité, de leur ancienneté et de leur stabilité, des conditions d’existence de l’étranger, de son insertion dans la société française ainsi que de la nature de ses liens avec sa famille restée dans son pays d’origine. / L’insertion de l’étranger dans la société française est évaluée en tenant compte notamment de sa connaissance des valeurs de la République ».

En l’espèce, Mme A... fait valoir qu’elle est arrivée mineure sur le territoire, en 2018, soit depuis six ans à la date de la décision attaquée, pour vivre chez sa tante qui réside en situation régulière en Guadeloupe. Il ressort des pièces du dossier que la requérante a été scolarisée pour l’année scolaire 2019/2020 en troisième et qu’elle a obtenu son brevet des collèges puis son baccalauréat professionnel en 2023, avec la mention bien. A la date de la décision attaquée, elle était inscrite en première année de brevet de technicien supérieur spécialité management commerce opérationnel. Toutefois, ces éléments ne sauraient suffire à justifier son insertion dans la société française et ses liens personnels et familiaux notamment avec sa tante qui résiderait régulièrement sur le territoire. En outre, la requérante n’établit pas être dépourvue d’attaches familiales en Haïti. Dans ces conditions, Mme A... n’est pas fondée à soutenir que le préfet de la Guadeloupe a méconnu les dispositions précitées et a entaché sa décision d’une erreur manifeste d’appréciation.

En second lieu, aux termes de l’article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales qui dispose que : « Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ».

La cour européenne des droits de l’homme a rappelé qu’il appartient en principe au ressortissant étranger de produire les éléments susceptibles de démontrer qu’il serait exposé à un risque de traitement contraire aux stipulations précitées de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales, à charge ensuite pour les autorités administratives « de dissiper les doutes éventuels » au sujet de ces éléments (23 août 2016, J.K et autres c./Suède, n° 59166/1228). Selon cette même Cour, l’appréciation d’un risque réel de traitement contraire à l’article 3 précité doit se concentrer sur les conséquences prévisibles de l’éloignement du requérant vers le pays de destination, compte tenu de la situation générale dans ce pays et des circonstances propres à l’intéressé (30 octobre 1991, Vilvarajah et autres c./Royaume-Uni, paragraphe 108, série A n° 215). À cet égard et s’il y a lieu, il faut rechercher s’il existe une situation générale de violence dans le pays de destination ou dans certaines régions de ce pays si l’intéressé en est originaire ou s’il doit être éloigné spécifiquement à destination de l’une d’entre elles (17 juillet 2008, NA c./Royaume-Uni, n° 25904/07). Cependant, toute situation générale de violence n’engendre pas un risque réel de traitement contraire à l’article 3, la cour européenne des droits de l’homme ayant précisé qu’une situation générale de violence serait d’une intensité suffisante pour créer un tel risque uniquement « dans les cas les plus extrêmes » où l’intéressé encourt un risque réel de mauvais traitements du seul fait qu’un éventuel retour l’exposerait à une telle violence.

En l’espèce, les affrontements opposant en Haïti les groupes criminels armés rivaux entre eux et ces groupes à la Police nationale haïtienne, voire aux groupes d’autodéfense, doivent, eu égard au niveau d’organisation de ces groupes criminels, à la durée du conflit, à l’étendue géographique de la situation de violence et à l’agression intentionnelle des civils, être regardés comme caractérisant un conflit armé interne exposant la totalité du territoire haïtien à une situation de violence aveugle généralisée. Toutefois, si la totalité du territoire haïtien subit une situation de violence aveugle résultant d’un conflit armé interne, cette violence atteint à Port-au-Prince ainsi que dans les départements de l’Ouest et de l’Artibonite, qui concentrent le plus grand nombre d’affrontements, d’incidents sécuritaires et de victimes, un niveau d’intensité exceptionnelle.

Une décision fixant Haïti comme pays de renvoi en cas d’exécution d’office d’une obligation de quitter le territoire français doit être regardée comme exposant un étranger à un risque réel de subir des traitements contraires à l’article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales lorsque l’administration n’établit pas que l’intéressé n’aura pas vocation, par l’exécution de cette mesure, à rejoindre ou traverser la zone de Port-au-Prince, le département de l’Ouest ou le département de l’Artibonite dans lesquels la situation de violence aveugle généralisée atteint un niveau d’intensité exceptionnelle.

En décidant qu’en cas d’exécution d’office de la décision portant obligation de quitter le territoire français, Mme A... serait éloignée à destination du pays dont elle possédait la nationalité ou de tout pays dans lequel elle serait légalement admissible, à l’exception d’un Etat membre de l’Union européenne, de l’Islande, du Liechtenstein, de la Norvège ou de la Suisse, le préfet de la Guadeloupe doit être regardé comme ayant décidé que la requérante pourrait notamment être éloignée vers le pays dont elle a la nationalité, à savoir Haïti. Le préfet n’apporte aucun élément permettant d’établir qu’en cas d’exécution d’office de la mesure d’éloignement dont elle fait l’objet, la requérante n’aurait pas vocation à rejoindre ou traverser Port-au-Prince, les départements de l’Ouest et de l’Artibonite, où sévit une situation de violence atteignant, ainsi qu’il a été dit, un niveau d’intensité exceptionnelle, qui se poursuit actuellement. Il ressort des pièces du dossier que Mme A... est originaire de la commune de La Gonâve dans le département de l’Ouest. Dès lors, en décidant que Mme A... pourrait être éloignée d’office vers Haïti, le préfet de la Guadeloupe a méconnu les stipulations de l’article 3 de la convention européenne des droits de l’homme.

Il résulte de tout ce qui précède que Mme A... est seulement fondée à demander l’annulation de l’arrêté du 19 mai 2024 en tant qu’il fixe Haïti, pays dont elle a la nationalité, comme pays de destination où elle sera renvoyée.


Sur les conclusions à fin d’injonction :


L’exécution du présent n’implique aucune mesure d’exécution. Par suite, les conclusions à fin d’injonction présentées par Mme A... doivent être rejetées.






D É C I D E :


Article 1er : L’arrêté du préfet de la Guadeloupe du 19 mai 2024 est annulé en tant qu’il décide que Mme A... sera éloignée à destination d’Haïti.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à Mme B... A... et au préfet de la Guadeloupe.

Délibéré après l'audience du 25 septembre 2025, à laquelle siégeaient :

M. Santoni, président,
Mme Biodore, conseillère,
Mme Sollier, conseillère.


Rendu public par mise à disposition au greffe le 9 octobre 2025.



La rapporteure,
Signé
V. BIODORE
Le président,
 
Signé
J-L. SANTONI

La greffière,
Signé
L. LUBINO



La République mande et ordonne au préfet de la Guadeloupe, en ce qui le concerne, ou à tous huissiers de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.


Pour expédition conforme
La greffière

Signé

L. LUBINO




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