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AccueilJurisprudence administrativeN° TA105-2401217

Tribunal Administratif de la Guadeloupe — Décision N° TA105-2401217

jeudi 26 juin 2025

JuridictionTribunal Administratif de la Guadeloupe
SectionTribunal Administratif de la Guadeloupe
N° DossierTA105-2401217
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation1ère Chambre
Avocat requérantMATHURIN KANCEL

Résumé IA

Le Tribunal Administratif de la Guadeloupe rejette la requête de Mme A, ressortissante haïtienne, qui contestait un arrêté préfectoral du 5 août 2024 lui faisant obligation de quitter le territoire français sans délai, avec une interdiction de retour d’un an et une assignation à résidence. Le tribunal écarte le moyen d’insuffisance de motivation et juge que la requérante, entrée irrégulièrement en 2015, ne justifie pas d’une présence continue ni de liens suffisamment stables pour caractériser une erreur manifeste d’appréciation. Il considère également que le moyen tiré des articles 2 et 3 de la Convention européenne des droits de l’homme est inopérant contre une obligation de quitter le territoire. La décision s’appuie sur le code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile (CESEDA).

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 11 septembre 2024, Mme C A, représentée par Me Mathurin, demande au tribunal :

1°) d'annuler décision du 5 août 2024 par laquelle le préfet de la Guadeloupe a pris à son égard une obligation de quitter le territoire français sans délai assortie d'une interdiction de retour sur le territoire d'un an et la décision n°AAR/2024/99 de la même date par laquelle il l'a assignée à résidence pour une durée de 45 jours ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1200 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, à verser à Me Johanna Mathurin à charge pour elle de renoncer à percevoir son indemnisation au titre de l'aide juridictionnelle.

En ce qui concerne les moyens communs aux décisions prises dans leur ensemble, elle doit être regardée comme soutenant, que ;

- elles sont insuffisamment motivées ;

- elles méconnaissent les stipulations des articles 2 et 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elles sont entachées d'une erreur manifeste d'appréciation.

En ce qui concerne la décision relative à l'assignation à résidence :

- elle méconnaît l'article L731-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Par une ordonnance du 24 janvier 2025, la clôture de l'instruction a été fixée au 24 février 2025 à 12h00.

Le préfet de la Guadeloupe a produit un mémoire en défense, enregistré le 7 juin 2025, et Mme A a produit des pièces le 14 juin 2025 qui n'ont pas été communiquées.

Mme A a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par décision du bureau d'aide juridictionnelle du 28 août 2024.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique le rapport de Mme Ceccarelli, première conseillère et les observations de Me Diallo, substituant Me Mathurin-Kancel, représentant la requérante.

Considérant ce qui suit :

1. Mme A, née le 5 mai 1986 à Carrefour en Haïti est entrée irrégulièrement sur le territoire français le 22 janvier 2015, selon ses déclarations. Par un arrêté du 5 août 2024, le préfet de la Guadeloupe a pris à son égard une obligation de quitter le territoire français sans délai assortie d'une interdiction de retour sur le territoire d'un an et l'a assignée à résidence pour une durée de 45 jours. Par la présente requête, elle sollicite l'annulation de ces décisions.

Sur l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle

2. Aux termes du premier alinéa de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence () l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée () par la juridiction compétente ou son président. "

3. Par une décision du 28 août 2024, le bureau d'aide juridictionnelle a accordé le bénéfice de l'aide juridictionnelle totale à la requérante. Il n'y a donc pas lieu d'admettre l'intéressée au bénéfice provisoire de l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne l'obligation de quitter le territoire

4. En premier lieu, l'arrêté attaqué vise les textes dont il fait application, notamment l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, et expose les circonstances de fait propres à la situation personnelle et familiale de Mme A sur lesquels le préfet s'est fondé pour prendre l'arrêté contesté et notamment sur le fait qu'elle a trois enfants en bas âge, et que son époux subvient financièrement aux besoins de la famille. Dès lors, l'arrêté comporte l'énoncé des considérations de droit, comme de fait qui constituent le fondement de l'ensemble des décisions et permet ainsi à la requérante d'en contester utilement son bien-fondé. Par suite, les moyens tirés de l'insuffisance de motivation doit être écarté.

5. En deuxième lieu, Mme. A soutient que le centre de ses intérêts se situe exclusivement en France. Elle fait valoir et justifie qu'elle s'est mariée en 2018 avec un ressortissant haïtien, titulaire d'une autorisation provisoire de séjour valable jusqu'au 4 mars 2025 et qui travaille en tant qu'ouvrier agricole dans le cadre d'un contrat à durée déterminée de quatre mois, avec lequel elle élève trois enfants, nés en 2019, 2021 et 2024. Toutefois, les documents qu'elle produit n'attestent pas de sa présence continue sur le territoire depuis neuf années. En outre et dans ces circonstances, les éléments exposés par la requérante ne suffisent pas à établir qu'elle a tissé en France des liens privés, familiaux et professionnels tels que le préfet de la Guadeloupe a commis une erreur manifeste d'appréciation en lui prenant une obligation de quitter le territoire français.

6. En dernier lieu, le moyen tiré de la méconnaissance des articles 2 et 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales sont inopérants à l'égard des décisions portant obligation de quitter le territoire français qui n'ont ni pour objet, ni pour effet de contraindre l'intéressé à retourner vers un pays déterminé.

En ce qui concerne la décision refusant un délai de départ volontaire

7. Aux termes de l'article L. 613-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " les décisions relatives au refus et à la fin du délai de départ volontaire prévues aux articles L. 612-2 et L. 612-5 () sont distinctes de la décision portant obligation de quitter le territoire français. Elles sont motivées ".

8. En l'espèce, la décision attaquée ne présente aucune motivation spécifique étant donné que le préfet de la Guadeloupe y précise seulement que la requérante ne justifie d'aucune circonstance particulière. Dès lors, le moyen tiré du défaut de motivation de la décision refusant un délai de départ volontaire doit être accueilli.

9. Il résulte de ce qui a été dit au point précédent, qu'il y a lieu d'annuler la décision refusant l'octroi d'un délai de départ volontaire.

En ce qui concerne la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :

10. Aux termes de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. () ".

11. En l'espèce, le préfet de la Guadeloupe a interdit à la requérante de revenir sur le territoire français sur le fondement de l'article précité, de sorte que la décision portant refus de départ volontaire en constitue la base légale. Dès lors que, comme cela a été dit aux point 8 et 9 du présent jugement, cette décision est illégale, il y a également lieu d'annuler par voie de conséquence la décision portant interdiction de retour.

12. Il résulte de ce qui a été dit point précédent, sans qu'il soit besoin de statuer sur les autres moyens, qu'il y a lieu d'annuler la décision d'interdiction de retour.

En ce qui concerne la décision fixant le pays de renvoi :

13. La Cour européenne des droits de l'homme a rappelé qu'il appartient en principe au ressortissant étranger de produire les éléments susceptibles de démontrer qu'il serait exposé à un risque de traitement contraire aux stipulations précitées de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, à charge ensuite pour les autorités administratives " de dissiper les doutes éventuels " au sujet de ces éléments (23 août 2016, J.K et autres c/ Suède, n° 59166/1228). Selon cette même cour, l'appréciation d'un risque réel de traitement contraire à l'article 3 précité doit se concentrer sur les conséquences prévisibles de l'éloignement du requérant vers le pays de destination, compte tenu de la situation générale dans ce pays et des circonstances propres à l'intéressé (30 octobre 1991, Vilvarajah et autres c/ Royaume-Uni, paragraphe 108, série A n° 215). À cet égard et s'il y a lieu, il faut rechercher s'il existe une situation générale de violence dans le pays de destination ou dans certaines régions de ce pays si l'intéressé en est originaire ou s'il doit être éloigné spécifiquement à destination de l'une d'entre elles (17 juillet 2008, NA c/ Royaume-Uni, n° 25904/07). Cependant, toute situation générale de violence n'engendre pas un risque réel de traitement contraire à l'article 3, la Cour européenne des droits de l'homme ayant précisé qu'une situation générale de violence serait d'une intensité suffisante pour créer un tel risque uniquement " dans les cas les plus extrêmes " où l'intéressé encourt un risque réel de mauvais traitements du seul fait qu'un éventuel retour l'exposerait à une telle violence.

14. En l'espèce, les affrontements opposant en Haïti les groupes criminels armés rivaux entre eux et ces groupes à la Police nationale haïtienne, voire aux groupes d'autodéfense, doivent, eu égard au niveau d'organisation de ces groupes criminels, à la durée du conflit, à l'étendue géographique de la situation de violence et à l'agression intentionnelle des civils, être regardés comme caractérisant un conflit armé interne exposant la totalité du territoire haïtien à une situation de violence aveugle généralisée. Toutefois, si la totalité du territoire haïtien subit une situation de violence aveugle résultant d'un conflit armé interne, cette violence atteint à Port-au-Prince ainsi que dans les départements de l'Ouest et de l'Artibonite, qui concentrent le plus grand nombre d'affrontements, d'incidents sécuritaires et de victimes, un niveau d'intensité exceptionnelle.

15. Une décision fixant Haïti comme pays de renvoi en cas d'exécution d'office d'une obligation de quitter le territoire français doit être regardée comme exposant un étranger à un risque réel de subir des traitements contraires à l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales lorsque l'administration n'établit pas que l'intéressé n'aura pas vocation, par l'exécution de cette mesure, à rejoindre ou traverser la zone de Port-de-Prince, le département de l'Ouest ou le département de l'Artibonite dans lesquels la situation de violence aveugle généralisée atteint un niveau d'intensité exceptionnelle.

16. En l'espèce, Mme A, née le 5 mai 1986 à Carrefour en Haïti, est originaire du département de l'Ouest qui est, au regard du nombre d'affrontements, d'incidents sécuritaires et de victimes, qualifiée de zone au sein de laquelle sévissent des violences d'un niveau d'intensité exceptionnelle. En décidant que la requérante est obligée de quitter le territoire français sans délai rejoindre le pays dont elle possède la nationalité ou de tout pays dans lequel elle est légalement admissible, à l'exception d'un Etat membre de l'Union européenne, de l'Islande, du Liechtenstein, de la Norvège ou de la Suisse, et en précisant que cette décision pourra faire l'objet d'une exécution d'office vers les mêmes pays de retour, le préfet de la Guadeloupe doit être regardé comme ayant décidé que la requérante pourrait notamment être éloignée vers le pays dont elle a la nationalité, à savoir Haïti. En outre, le préfet n'apporte aucun élément permettant d'établir qu'en cas d'exécution d'office de la mesure d'éloignement dont elle fait l'objet, la requérante, n'aurait pas vocation à rejoindre ou traverser Port-au-Prince, les départements de l'Ouest et de l'Artibonite, où sévit une situation de violence atteignant, ainsi qu'il a été dit, un niveau d'intensité exceptionnelle. Dès lors, en décidant que la requérante pourrait être éloignée d'office vers Haïti, le préfet de la Guadeloupe a méconnu les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

En ce qui concerne la décision relative à l'assignation à résidence

17. Aux termes de l'article L731-1 du CESEDA " L'autorité administrative peut assigner à résidence l'étranger qui ne peut quitter immédiatement le territoire français mais dont l'éloignement demeure une perspective raisonnable, dans les cas suivants : 1° L'étranger fait l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français, prise moins de trois ans auparavant, pour laquelle le délai de départ volontaire est expiré ou n'a pas été accordé ; () "

18. La décision attaquée porte atteinte à la liberté d'aller et venir de Mme A pendant alors qu'il n'existe pas, en l'état de l'instruction et notamment de la situation de conflit perdurant sur le territoire haïtien, de perspective raisonnable d'exécution de son obligation de quitter le territoire français.

19. Il résulte de tout ce qui précède, sans qu'il soit besoin de statuer sur les autres moyens de la requête, que Mme A est fondée à demander l'annulation de la décision lui refusant un délai de départ volontaire, celle portant interdiction de retour, celle fixant Haïti comme pays de renvoi et la décision l'assignant à résidence, datées du 5 août 2024.

Sur les frais liés au litige

20. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat une somme de 800 euros à verser à Me Mathurin-Kancel au titre des frais exposés et non compris dans les dépens sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative /et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 sous réserve que l'avocate renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État.

D E C I D E :

Article 1er : Il n'y a pas lieu de statuer sur la demande d'admission provisoire à l'aide juridictionnelle présentée par Mme A.

Article 2 : L'arrêté n°RF/OQTF/2024/246 du préfet de la Guadeloupe en date du 5 août 2025 est annulé en tant seulement qu'il refuse un délai de départ volontaire, qu'il porte interdiction de retour et qu'il fixe Haïti comme pays de renvoi.

Article 3 : L'arrêté n°AAR/2024/99 du préfet de la Guadeloupe en date du 5 août 2025 portant assignation à résidence de Mme A est annulé.

Article 4 : L'Etat versera à Me Mathurin-Kancel une somme de 800 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 sous réserve que l'avocate renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat.

Article 5 : Le surplus des conclusions est rejeté.

Article 6 : Le présent jugement sera notifié à Mme C B épouse A, au préfet de la Guadeloupe et à Me Mathurin-Kancel.

Délibéré après l'audience du 12 juin 2025, à laquelle siégeaient :

M. Jean-Laurent Santoni, président,

Mme Charlotte Ceccarelli, première conseillère,

Mme Kenza Bakhta, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 26 juin 2025

La rapporteure,

Signé

C. CECCARELLI

Le président,

Signé

J-L. SANTONI

La greffière,

Signé

A. CETOL

La République mande et ordonne au préfet de la Guadeloupe, en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

L'adjointe de la greffière en chef,

Signé

A. Cétol

N°2401217

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