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AccueilJurisprudence administrativeN° TA105-2401243

Tribunal Administratif de la Guadeloupe — Décision N° TA105-2401243

lundi 7 octobre 2024

JuridictionTribunal Administratif de la Guadeloupe
SectionTribunal Administratif de la Guadeloupe
N° DossierTA105-2401243
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 18 septembre 2024, Mme B A, représentée par Me Sanchez Rodriguez, demande au juge des référés, sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire et d'ordonner au préfet de verser son entier dossier, notamment le procès-verbal d'audition ;

2°) de suspendre l'exécution de l'arrêté du 10 septembre 2024 du préfet de la Guadeloupe l'obligeant à quitter le territoire français assorti d'un délai de départ volontaire de trente jours, fixant le pays de destination et prononçant une interdiction de retour d'une durée d'un an ;

3°) d'enjoindre au préfet de lui délivrer une autorisation de séjour l'autorisant, dans un délai de 48 heures, jusqu'à la notification du jugement statuant sur la requête au fond ;

4°) de condamner l'État à verser la somme de 1 500 euros à Me Sanchez Rodriguez, qui renonce au bénéfice de la part contributive de l'Etat, au titre des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991.

Elle soutient que :

- l'urgence est constituée dans la mesure où l'obligation de quitter le territoire est exécutable immédiatement ;

- s'agissant de la décision d'obligation de quitter le territoire : elle est entachée d'un défaut d'examen réel et sérieux de sa situation en l'absence de tout visa des stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant, dès lors que son départ priverait sa fille née en 2009, scolarisée depuis plus de trois et arrivée avec elle sur le territoire français, de pouvoir suivre une scolarité normale et contrevient auxdites stipulations de la convention internationale relative aux droits de l'enfant, et devait lui permettre de bénéficier de circonstance particulière; il est porté une atteinte grave et manifestement illégale à son droit de mener une vie familiale normale, prévu par l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, dès lors qu'elle réside à Saint-Martin depuis l'année 2019, qu'elle est unie par un pacte civil de solidarité conclu en 2022 avec un ressortissant français, avec qui elle vit depuis 2015, qu'elle a deux enfants majeurs au Venezuela qui vivent avec leur père duquel elle est séparée; le préfet a ainsi commis une erreur manifeste d'appréciation de sa situation personnelle ;

-s'agissant de la décision d'interdiction de retour sur le territoire français, elle est insuffisamment motivée ;

- s'agissant de la décision portant délai de départ volontaire, elle est illégale dès lors que l'obligation de quitter le territoire est illégale ;

-s'agissant de la décision fixant le pays de destination, elle méconnait l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

-s'agissant de la décision portant assignation à résidence, elle est entachée d'une erreur de droit dès lors qu'elle n'est pas motivée.

Vu :

- les autres pièces du dossier ;

- la requête n° 2401242, enregistrée le 18 septembre 2024, par laquelle Mme A demande l'annulation de la décision du 10 septembre 2024.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant, signée à New-York le 26 janvier 1990 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience, le 3 octobre 2024 à 11h00, à laquelle elles n'étaient ni présentes, ni représentées.

Ont été entendus aux cours de l'audience publique, en présence de Mme Cétol, greffière le rapport de M. Santoni, juge des référés.

Après avoir prononcé, à l'issue de l'audience du 3 octobre 2024, la clôture de l'instruction.

Vu la note en délibéré, enregistrée le 7 octobre 2014 pour Mme A.

Considérant ce qui suit :

Sur la demande de l'aide juridictionnelle provisoire :

1. En vertu de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 : " Dans les cas d'urgence, sous réserve de l'application des règles relatives aux commissions ou désignations d'office, l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée () par la juridiction compétente () ". Il y a lieu, eu égard à l'urgence qui s'attache à ce qu'il soit statué sur la requête de l'intéressé, de prononcer son admission provisoire à l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions présentées au titre de l'article L. 521-1 du code de justice administrative :

2. Aux termes de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision () ".

3. Mme A, ressortissante haïtienne née en 1988, présente, sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, des conclusions aux fins de suspension de l'exécution de l'arrêté du 10 septembre 2024 du préfet de la Guadeloupe l'obligeant à quitter le territoire français assorti d'un délai de départ volontaire de trente jours, fixant le pays de destination et prononçant une interdiction de retour d'une durée d'un an.

En ce qui concerne l'urgence :

4. L'urgence justifie que soit prononcée la suspension d'un acte administratif lorsque l'exécution de celui-ci porte atteinte, de manière suffisamment grave et immédiate, à un intérêt public, à la situation du requérant ou aux intérêts qu'il entend défendre. Mme A justifie de l'urgence de sa situation dans la mesure où elle peut être reconduite en Haïti à tout moment.

Sur la demande de suspension de la décision fixant le pays de destination :

5. Aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ".

6. La Cour européenne des droits de l'homme a rappelé qu'il appartient en principe au ressortissant étranger de produire les éléments susceptibles de démontrer qu'il serait exposé à un risque de traitement contraire aux stipulations précitées de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, à charge ensuite pour les autorités administratives " de dissiper les doutes éventuels " au sujet de ces éléments (23 août 2016, J.K et autres c/ Suède, n° 59166/1228). Selon cette même cour, l'appréciation d'un risque réel de traitement contraire à l'article 3 précité doit se concentrer sur les conséquences prévisibles de l'éloignement du requérant vers le pays de destination, compte tenu de la situation générale dans ce pays et des circonstances propres à l'intéressé (30 octobre 1991, Vilvarajah et autres c/ Royaume-Uni, paragraphe 108, série A n° 215). À cet égard et s'il y a lieu, il faut rechercher s'il existe une situation générale de violence dans le pays de destination ou dans certaines régions de ce pays si l'intéressé en est originaire ou s'il doit être éloigné spécifiquement à destination de l'une d'entre elles (17 juillet 2008, NA c/ Royaume-Uni, n° 25904/07). Cependant, toute situation générale de violence n'engendre pas un risque réel de traitement contraire à l'article 3, la Cour européenne des droits de l'homme ayant précisé qu'une situation générale de violence serait d'une intensité suffisante pour créer un tel risque uniquement " dans les cas les plus extrêmes " où l'intéressé encourt un risque réel de mauvais traitements du seul fait qu'un éventuel retour l'exposerait à une telle violence.

7. En l'espèce, les affrontements opposant en Haïti les groupes criminels armés rivaux entre eux et ces groupes à la Police nationale haïtienne, voire aux groupes d'autodéfense, doivent, eu égard au niveau d'organisation de ces groupes criminels, à la durée du conflit, à l'étendue géographique de la situation de violence et à l'agression intentionnelle des civils, être regardés comme caractérisant un conflit armé interne exposant la totalité du territoire haïtien à une situation de violence aveugle généralisée. Toutefois, si la totalité du territoire haïtien subit une situation de violence aveugle résultant d'un conflit armé interne, cette violence atteint à Port-au-Prince ainsi que dans les départements de l'Ouest et de l'Artibonite, qui concentrent le plus grand nombre d'affrontements, d'incidents sécuritaires et de victimes, un niveau d'intensité exceptionnelle.

8. Une décision fixant Haïti comme pays de renvoi en cas d'exécution d'office d'une obligation de quitter le territoire français doit être regardée comme exposant un étranger à un risque réel de subir des traitements contraires à l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales lorsque l'administration n'établit pas que l'intéressé n'aura pas vocation, par l'exécution de cette mesure, à rejoindre ou traverser la zone de Port-de-Prince, le département de l'Ouest ou le département de l'Artibonite dans lesquels la situation de violence aveugle généralisée atteint un niveau d'intensité exceptionnelle.

9. En l'espèce, en décidant que si Mme A n'avait pas quitté le territoire français dans le délai de trente jours, cette décision d'éloignement serait mise à exécution à destination du pays dont elle possédait la nationalité ou de tout pays dans lequel elle était légalement admissible, à l'exception d'un Etat membre de l'Union européenne, de l'Islande, du Liechtenstein, de la Norvège ou de la Suisse, le préfet de la Guadeloupe doit être regardé comme ayant décidé que la requérante pourrait notamment être éloignée vers le pays dont il a la nationalité, à savoir Haïti. Le préfet n'apporte aucun élément permettant d'établir qu'en cas d'exécution d'office de la mesure d'éloignement dont elle fait l'objet, la requérante n'aurait pas vocation à rejoindre ou traverser Port-au-Prince, les départements de l'Ouest et de l'Artibonite, où sévit une situation de violence atteignant, ainsi qu'il a été dit, un niveau d'intensité exceptionnelle. Dès lors, en décidant que Mme A pourrait être éloignée d'office vers Haïti, le préfet de la Guadeloupe a méconnu les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Sur la demande de suspension des autres décision préfectorales :

10. Il résulte de l'instruction qu'en se bornant à faire valoir qu'elle est arrivée sur le territoire français en juillet 2019, accompagné de sa fille mineure, laquelle est scolarisée depuis plus de trois ans au collège en Guadeloupe et sera privée d'une scolarité normale en cas de retour en Haïti, Mme A, qui ne justifie d'aucune absence d'attaches familiales ou personnelles dans son pays d'origine, ne fait état d'aucun moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de ces décisions.

11. Il résulte de tout ce qui précède que l'arrêté du 10 septembre 2024 du préfet de la Guadeloupe doit être suspendu en tant seulement que ce dernier a fixé Haïti comme pays de renvoi en cas d'exécution d'office de la décision portant obligation de quitter le territoire français, au plus tard jusqu'à ce qu'il ait été statué sur la requête enregistrée sous le n° 2401242 et compte tenu de l'urgence de la situation.

Sur les conclusions présentées en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative :

12. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de condamner l'Etat à verser la somme de 1 000 euros au conseil de Mme A, ce conseil ayant déclaré renoncer au bénéfice de la part contributive de l'Etat à l'aide juridictionnelle.

O R D O N N E :

Article 1er : L'arrêté du 10 septembre 2024 est suspendu en tant seulement que ce dernier a fixé Haïti comme pays de renvoi, au plus tard jusqu'à ce qu'il ait été statué sur la requête enregistrée sous le n° 2401242.

Article 2 : L'Etat est condamné à verser la somme de 1 000 euros à Me Sanchez Rodriguez, qui déclare renoncer au paiement de la part contributive de l'Etat à l'aide juridictionnelle.

Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 4 : La présente ordonnance sera notifiée à M. Mme B A et au préfet de la Guadeloupe.

Fait à Basse-Terre le 7 octobre 2024.

Le juge des référés,

signé

J-L. SANTONI

La République mande et ordonne au préfet de la Guadeloupe en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente ordonnance.

Pour expédition conforme

L'adjointe à la greffière en chef

Signé

A. Cétol

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