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AccueilJurisprudence administrativeN° TA105-2501087

Tribunal Administratif de la Guadeloupe — Décision N° TA105-2501087

vendredi 17 octobre 2025

JuridictionTribunal Administratif de la Guadeloupe
SectionTribunal Administratif de la Guadeloupe
N° DossierTA105-2501087
TypeOrdonnance
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Avocat requérantLE CHEVILLIER

Résumé IA

Le Tribunal Administratif de la Guadeloupe, statuant en référé sur le fondement de l'article L. 521-2 du code de justice administrative, a suspendu l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français et de la décision fixant le pays de renvoi (Haïti) prise à l'encontre de M. B..., ressortissant haïtien. Le juge a estimé que la condition d'urgence était caractérisée et qu'il était porté une atteinte grave et manifestement illégale au droit d'asile et au droit de ne pas être soumis à des traitements inhumains ou dégradants, protégés par les articles 2 et 3 de la Convention européenne des droits de l'homme et l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, compte tenu de la situation de violence généralisée en Haïti.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire complémentaire enregistrés les 16 et 17 octobre 2025, M. A... B..., représenté par Me Léa Le Chevillier, demande au juge des référés, sur le fondement des dispositions de l’article L. 521-2 du code de justice administrative :

1°) de l’admettre au bénéfice de l’aide juridictionnelle provisoire ;

2°) de suspendre l’exécution, d’une part, de l’arrêté n° 2025/328 du 13 octobre 2025, en tant qu’il lui fait l’obligation de quitter le territoire français, avec interdiction de retour d’une durée d’un an, et, d’autre part, de la décision n° PR/2025/279 du 13 octbre 2025 fixant le pays à destination duquel il pourra être éloigné ;

3°) d’enjoindre à l’administration, en cas d’exécution de la reconduite à la frontière, à mettre en œuvre son retour en Guadeloupe ;

4°) d’enjoindre au préfet de la Guadeloupe de réexaminer sa situation dans un délai de 48 heures à compter de l’ordonnance à intervenir et, dans l’attente, de le munir d’une attestation de demande d’asile ;

5°) de mettre à la charge de l’Etat la somme de 1 500 euros au titre de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :
- la condition d’urgence est remplie dès lors que la mesure d’éloignement à destination de Haïti peut être exécutée à tout moment ; en outre, il a été placé en rétention administrative ;
- il est porté une atteinte grave et manifestement illégale au droit d’asile du requérant qui a déposé une demande réexamen de sa demande d’asile le 15 octobre 2025, à son droit à la vie et de ne pas être soumis à des traitements inhumains ou dégradants, protégé par les articles 2 et 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales, 7 du pacte international relatif aux droits civils et politiques et L. 721-4 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile, compte tenu des risques qu’il encourt en cas de retour en Haïti, qui connaît actuellement une situation de violence généralisée, et du fait qu’il devra nécessairement traverser Port-au-Prince en cas de renvoi en Haïti, zone particulièrement touchée par les actions des groupes criminels, et sera également exposé à ces actions violentes.


Le préfet de la Guadeloupe auquel les mémoires ont été communiqués n’a pas produit d’observations en défense.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales ;
- le code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l’aide juridique ;
- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience du 17 octobre 2025 à 14 h 30.

Au cours de l’audience publique, tenue en présence de Mme Carrière, greffière d’audience, ont été entendus :

- le rapport de M. Ho Si Fat ;
- et les observations orales de Me Le Chevillier, représentant M. B....

Le préfet n’était ni présent, ni représenté.

La clôture de l’instruction a été prononcée à l’issue de l’audience publique à 14h41.

Considérant ce qui suit :

Monsieur A... B..., ressortissant haïtien, né le 13 juillet 1990 à Croix-des-bouquets (Haïti), est entré sur le territoire français en 2014, selon ses déclarations. Le 13 octobre 2025, il a fait l’objet d’un arrêté lui faisant l’obligation de quitter le territoire français, avec délai de départ, et interdiction de retour d’une durée d’un an. Le 13 octobre 2025, à la suite d’un contrôle, il a été placé en centre de rétention et a fait l’objet d’une décision, en date du 13 octobre 2025, fixant le pays de renvoi. Par la présente requête, M. B... demande au juge des référés, sur le fondement de l’article L. 521-2 du code de justice administrative, la suspension de l’arrêté du 13 octobre 2025 portant obligation de quitter le territoire français, avec interdiction de retour d’une durée d’un an et de la décision du 13 octobre 2025 fixant le pays à destination duquel il pourra être éloigné en cas d’exécution d’office de la décision portant obligation de quitter le territoire.


Sur la demande d’aide juridictionnelle provisoire :

Aux termes de l’article 20 de la loi du 10 juillet 1991 susvisée : « Dans les cas d’urgence, sous réserve de l’application des règles relatives aux commissions ou désignations d’office, l’admission provisoire à l’aide juridictionnelle peut être prononcée (…) par la juridiction compétente (…).». Il y a lieu, eu égard à l’urgence qui s’attache à ce qu’il soit statué sur la requête de M.B..., de prononcer son admission provisoire à l’aide juridictionnelle.


Sur les conclusions présentées au titre de l’article L. 521-2 du code de justice administrative :

Aux termes de l’article L. 521-2 du code de justice administrative : « Saisi d’une demande en ce sens justifiée par l’urgence, le juge des référés peut ordonner toutes mesures nécessaires à la sauvegarde d’une liberté fondamentale à laquelle une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d’un service public aurait porté, dans l’exercice d’un de ses pouvoirs, une atteinte grave et manifestement illégale. Le juge des référés se prononce dans un délai de quarante-huit heures ».

En ce qui concerne l’urgence :

Lorsqu’un requérant fonde son action non sur la procédure de suspension régie par l’article L. 521-1 du code de justice administrative, mais sur la procédure de protection particulière instituée par l’article L. 521-2 de ce code, il lui appartient de justifier de circonstances caractérisant une situation d’urgence qui implique, sous réserve que les autres conditions posées par l’article L. 521-2 soient remplies, qu’une mesure visant à sauvegarder une liberté fondamentale doive être prise dans les quarante-huit heures.

En l’espèce, par la décision du 13 octobre 2025, le préfet de la Guadeloupe a fixé le pays à destination duquel M. B... pourra être éloigné en cas d’exécution d’office de la décision portant obligation de quitter le territoire prise le 13 octobre 2025. Par ailleurs, par un arrêté du 13 octobre 2025, le préfet a placé l’intéressé en rétention administrative dans l’attente de l’exécution d’office de l’obligation de quitter le territoire français dont il fait l’objet. Enfin, les dispositions de l’article L. 761-2 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile excluent l’application en Guadeloupe des dispositions de l’article L. 722-7 du même code dotant les recours contentieux formés contre les décisions portant obligation de quitter le territoire français et fixation du pays de renvoi d’un effet suspensif de l’éloignement effectif de l’étranger concerné. Compte tenu de ces éléments, la condition d’urgence prévue par l’article L. 521-2 du code de justice administrative est remplie.


En ce qui concerne l’atteinte grave et manifestement illégale à une liberté fondamentale :

Aux termes de l’article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales : « Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ». Le droit de ne pas être soumis à des traitements inhumains ou dégradants constitue une liberté fondamentale au sens de l’article L. 521-2 du code de justice administrative.

La Cour européenne des droits de l’homme a rappelé qu’il appartient en principe au ressortissant étranger de produire les éléments susceptibles de démontrer qu’il serait exposé à un risque de traitement contraire aux stipulations précitées de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales, à charge ensuite pour les autorités administratives « de dissiper les doutes éventuels » au sujet de ces éléments (23 août 2016, J.K et autres c./Suède, n° 59166/1228). Selon cette même cour, l’appréciation d’un risque réel de traitement contraire à l’article 3 précité doit se concentrer sur les conséquences prévisibles de l’éloignement du requérant vers le pays de destination, compte tenu de la situation générale dans ce pays et des circonstances propres à l’intéressé (30 octobre 1991, Vilvarajah et autres c./Royaume-Uni, paragraphe 108, série A n° 215). À cet égard et s’il y a lieu, il faut rechercher s’il existe une situation générale de violence dans le pays de destination ou dans certaines régions de ce pays si l’intéressé en est originaire ou s’il doit être éloigné spécifiquement à destination de l’une d’entre elles (17 juillet 2008, NA c./Royaume-Uni, n° 25904/07). Cependant, toute situation générale de violence n’engendre pas un risque réel de traitement contraire à l’article 3, la Cour européenne des droits de l’homme ayant précisé qu’une situation générale de violence serait d’une intensité suffisante pour créer un tel risque uniquement « dans les cas les plus extrêmes » où l’intéressé encourt un risque réel de mauvais traitements du seul fait qu’un éventuel retour l’exposerait à une telle violence.

En l’espèce, les affrontements opposant en Haïti les groupes criminels armés rivaux entre eux et ces groupes à la Police nationale haïtienne, voire aux groupes d’autodéfense, doivent, eu égard au niveau d’organisation de ces groupes criminels, à la durée du conflit, à l’étendue géographique de la situation de violence et à l’agression intentionnelle des civils, être regardés comme caractérisant un conflit armé interne exposant la totalité du territoire haïtien à une situation de violence aveugle généralisée. Toutefois, si la totalité du territoire haïtien subit une situation de violence aveugle résultant d’un conflit armé interne, cette violence atteint à Port-au-Prince ainsi que dans les départements de l’Ouest et de l’Artibonite, qui concentrent le plus grand nombre d’affrontements, d’incidents sécuritaires et de victimes, un niveau d’intensité exceptionnelle.

Une décision fixant Haïti comme pays de renvoi en cas d’exécution d’office d’une obligation de quitter le territoire français doit être regardée comme exposant un étranger à un risque réel de subir des traitements contraires à l’article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales lorsque l’administration n’établit pas que l’intéressé n’aura pas vocation, par l’exécution de cette mesure, à rejoindre ou traverser la zone de Port-de-Prince, le département de l’Ouest ou le département de l’Artibonite dans lesquels la situation de violence aveugle généralisée atteint un niveau d’intensité exceptionnelle.

En décidant qu’en cas d’exécution d’office de la décision portant obligation de quitter le territoire français prise à son encontre, M. B... serait éloigné à destination du pays dont ila la nationalité ou de tout pays dans lequel il serait légalement admissible, le préfet de la Guadeloupe doit être regardé comme ayant décidé que le requérant pourrait être éloigné vers Haïti. Le conseil de M. B... précise, à l’audience, que la commune de Croix-des-bouquets est située dans le département de l’Ouest d’où il est originaire et indique qu’il devra passer, notamment par Port-au-Prince, pour rejoindre sa commune d’origine. Dès lors, en décidant que M. B... pourrait être éloigné d’office vers Haïti, le préfet de la Guadeloupe a porté une atteinte grave et manifestement illégale au droit du requérant de ne pas être soumis à des traitements inhumains ou dégradants, lequel constitue une liberté fondamentale au sens de l’article L. 521-2 du code de justice administrative.

Il résulte de tout ce qui précède, et sans qu’il soit besoin de statuer sur les autres moyens de la requête, que M. B... est fondé à demander la suspension, d’une part, de l’arrêté du 13 octobre 2025 du préfet de la Guadeloupe, en tant qu’il fixe Haïti, dont il a la nationalité, comme pays de destination et, d’autre part, la décision, en date du 13 octobre 2025, par laquelle le préfet de la Guadeloupe a fixé à nouveau, Haïti comme pays de destination duquel il pourra être éloigné.


Sur les conclusions à fin d’injonction :

L’exécution de la présente ordonnance n’implique d’enjoindre au préfet de la Guadeloupe ni de délivrer à M. B... une attestation de demande d’asile, ni de réexaminer sa situation, ni de mettre en œuvre son retour en Guadeloupe, le requérant ne démontrant pas avoir été éloigné à la date de la présente ordonnance.


Sur les frais liés au litige :

M. B... ayant obtenu, à titre provisoire, le bénéfice de l’aide juridictionnelle, il y a lieu, dans les circonstances de l’espèce, de mettre à la charge de l’Etat une somme de 800 euros à verser à Me Le Chevillier, en application des dispositions combinées de l’article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et de l’article L. 761-1 du code de justice administrative, sous réserve qu’elle renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l’Etat et sous réserve de l’admission définitive de M. B... à l’aide juridictionnelle. A défaut d’admission définitive du requérant à l’aide juridictionnelle, l’Etat versera directement cette somme à ce dernier.


O R D O N N E :



Article 1er : M B... est admis au bénéfice de l’aide juridictionnelle provisoire.

Article 2 : L’exécution de l’arrêté du 15 octobre 2025 et de la décision du 15 octobre 2025 est suspendue en tant qu’ils fixent ou mentionnent Haïti, comme pays à destination duquel M. B... pourra être éloigné d’office.

Article 3 : Il est mis à la charge de l’Etat une somme de 800 euros à verser à Me Le Chevillier, conseil de M. B..., dans les conditions fixées aux articles 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve, d’une part, qu’elle renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l’Etat à l’aide juridictionnelle et, d’autre part, de l’admission définitive de M. B... au bénéfice de l’aide juridictionnelle. A défaut d’admission définitive du requérant à l’aide juridictionnelle, l’Etat versera directement cette somme à ce dernier.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête de M. B... est rejeté.

Article 5 : La présente ordonnance sera notifiée à M. A... B..., au préfet de la Guadeloupe et à Me Le Chevillier.












Fait à Basse-Terre, le 17 octobre 2025.


Le juge des référés,


Signé

F. HO SI FAT


La République mande et ordonne au ministre de l’Intérieur, en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l’exécution de la présente ordonnance.


Pour expédition conforme,
La greffière de permanence,

Signé

F. CARRIERE


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