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AccueilJurisprudence administrativeN° TA108-2100136

Tribunal Administratif de St Martin — Décision N° TA108-2100136

jeudi 8 juin 2023

JuridictionTribunal Administratif de St Martin
SectionTribunal Administratif de St Martin
N° DossierTA108-2100136
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation2ème chambre
Avocat requérantGUILLAUME-MATIME

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 7 octobre 2021, Mme D C A, représentée par Me Guillaume-Matime, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 26 février 2021 par laquelle le préfet délégué auprès du représentant de l'Etat dans les collectivités de Saint-Barthélemy et de Saint-Martin a refusé de lui délivrer un titre de séjour ;

2°) d'enjoindre au préfet délégué auprès du représentant de l'Etat dans les collectivités de Saint-Barthélemy et de Saint-Martin, dans un délai de quinze jours suivant la notification du jugement à intervenir et sous astreinte de 100 euros par jour de retard, à titre principal, de lui délivrer un titre de séjour temporaire mention " vie privée et familiale " sur le fondement des dispositions de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, à titre subsidiaire, de procéder au réexamen de sa situation, en lui délivrant dans l'attente une autorisation provisoire de séjour ;

3°) de mettre à la charge de l'État la somme de 2 000 euros, à verser à son conseil sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve qu'il renonce à percevoir le bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Elle soutient que :

- sa requête est recevable ;

- la décision attaquée est insuffisamment motivée en fait ;

- elle est entachée d'un vice de procédure dès lors que le préfet ne lui a pas demandé de compléter sa demande avant de la rejeter sur le fondement des dispositions de l'article L. 313-14 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle méconnaît les dispositions du 7° de l'article L. 313-11 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle méconnaît les dispositions de l'article L. 313-14 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.

Par un mémoire en défense, enregistré le 14 février 2023, le préfet délégué auprès du représentant de l'Etat dans les collectivités de Saint-Barthélemy et de Saint-Martin conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que :

- à titre principal, la requête est tardive et, dès lors, irrecevable ;

- à titre subsidiaire, les moyens de la requête ne sont pas fondés.

Un mémoire a été enregistré le 10 mai 2023 pour Mme C A, et n'a pas été communiqué, en application du dernier alinéa de l'article R. 611-1 du code de justice administrative.

Mme C A a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 20 avril 2021.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 modifiée relative à l'aide juridique ;

- le décret n° 2020-1406 du 18 novembre 2020 ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à 1'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Le Roux,

- et les observations de Me Guillaume-Matime, représentant Mme C A, de Mme C A, et de Mme B, représentant le préfet délégué auprès du représentant de l'Etat dans les collectivités de Saint-Barthélemy et de Saint-Martin.

Considérant ce qui suit :

1. Mme C A, ressortissante de la République Dominicaine, née le 6 décembre 1973, déclare être entrée sur le territoire français le 23 juillet 2012. Le 29 octobre 2020, elle a demandé la délivrance d'un titre de séjour sur le fondement des dispositions du 7° de l'article L. 313-11 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par la décision attaquée du 26 février 2021, le préfet délégué auprès du représentant de l'Etat dans les collectivités de Saint-Barthélemy et de Saint-Martin a refusé de délivrer à Mme C A le titre demandé.

Sur la fin de non-recevoir opposée par l'administration en défense :

2. D'une part, aux termes des dispositions de l'article R. 421-1 du code de justice administrative : " La juridiction ne peut être saisie que par voie de recours formé contre une décision, et ce, dans les deux mois à partir de la notification ou de la publication de la décision attaquée. ". Aux termes de l'article R. 421-5 du code de justice administrative : " Les délais de recours contre une décision administrative ne sont opposables qu'à la condition d'avoir été mentionnés, ainsi que les voies de recours, dans la notification de la décision. ".

3. D'autre part, aux termes de l'article 43 du décret du 28 décembre 2020 portant application de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique et relatif à l'aide juridictionnelle et à l'aide à l'intervention de l'avocat dans les procédures non juridictionnelles : " () lorsqu'une action en justice ou un recours doit être intenté avant l'expiration d'un délai devant les juridictions de première instance ou d'appel, l'action ou le recours est réputé avoir été intenté dans le délai si la demande d'aide juridictionnelle s'y rapportant est adressée ou déposée au bureau d'aide juridictionnelle avant l'expiration dudit délai et si la demande en justice ou le recours est introduit dans un nouveau délai de même durée à compter : ()3° De la date à laquelle le demandeur de l'aide juridictionnelle ne peut plus contester la décision d'admission ou de rejet de sa demande en application du premier alinéa de l'article 69 et de l'article 70 ou, en cas de recours de ce demandeur, de la date à laquelle la décision relative à ce recours lui a été notifiée ; 4° Ou, en cas d'admission, de la date, si elle est plus tardive, à laquelle un auxiliaire de justice a été désigné. ". Aux termes de l'article 69 de ce même texte : " Le délai du recours prévu au deuxième alinéa de l'article 23 de la loi du 10 juillet 1991 susvisée est de quinze jours à compter du jour de la notification de la décision à l'intéressé. () ". Il résulte de la combinaison de ces dispositions qu'une demande d'aide juridictionnelle interrompt le délai de recours contentieux et qu'un nouveau délai de même durée recommence à courir à compter de l'expiration d'un délai de quinze jours après la notification à l'intéressé de la décision se prononçant sur sa demande d'aide juridictionnelle ou, si elle est plus tardive, à compter de la date de désignation de l'auxiliaire de justice au titre de l'aide juridictionnelle. Le nouveau délai commence ainsi à courir à compter de l'expiration d'un délai de quinze jours après la notification à l'intéressé de la décision prise sur sa demande d'aide juridictionnelle, quel que soit le sens de cette décision et quand bien même, en cas d'admission totale, seul le ministère public ou le bâtonnier ont vocation à contester cette décision.

4. En l'espèce, Mme C A a déposé une demande d'aide juridictionnelle le 17 mars 2021 afin de contester décision du 26 février 2021 en litige, soit avant l'expiration du délai de recours contentieux. Cette demande a ainsi eu pour effet d'interrompre le délai de recours contentieux et de faire courir un nouveau délai de même durée à compter de l'expiration d'un délai de quinze jours à compter de la date de notification de la désignation de l'auxiliaire de justice au titre de l'aide juridictionnelle. Une décision du 20 avril 2021, a admis M. C A à l'aide juridictionnelle totale et a désigné l'auxiliaire de justice chargée de l'assister. Toutefois, la date à laquelle cette décision a été notifiée à la requérant ne ressort pas des pièces du dossier. Ainsi, dès lors que la date de cette notification n'est pas connue, la requête enregistrée le 7 octobre 2021 ne peut être pas être considérée comme tardive. Par suite, la fin de non-recevoir opposée par le préfet délégué en défense ne peut qu'être écartée.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

5. Aux termes de l'article L. 313-11 du code de l'entrée et du séjour, alors applicable : " Sauf si sa présence constitue une menace pour l'ordre public, la carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " est délivrée de plein droit : () 7° A l'étranger ne vivant pas en état de polygamie, qui n'entre pas dans les catégories précédentes ou dans celles qui ouvrent droit au regroupement familial, dont les liens personnels et familiaux en France, appréciés notamment au regard de leur intensité, de leur ancienneté et de leur stabilité, des conditions d'existence de l'intéressé, de son insertion dans la société française ainsi que de la nature de ses liens avec la famille restée dans le pays d'origine, sont tels que le refus d'autoriser son séjour porterait à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard des motifs du refus, sans que la condition prévue à l'article L. 313-2 soit exigée. L'insertion de l'étranger dans la société française est évaluée en tenant compte notamment de sa connaissance des valeurs de la République ; (). ".

6. En l'espèce, il ressort du tampon des douanes néerlandaises apposé sur son passeport, que Mme C A est entrée sur la partie néerlandaise de l'île de Saint-Martin le 23 juillet 2012, munie d'un visa tourisme valable jusqu'en janvier 2013. En produisant des résultats d'analyses médicales, des avis de non-imposition, une facture d'eau, des décisions d'attribution de l'aide médicale d'Etat et de remboursement de sécurité sociale, datées de 2012 à 2021, la requérante atteste qu'elle s'est maintenue de manière stable et continue sur le territoire français depuis son arrivée, jusqu'à la date de la décision attaquée. Il ressort, également, des pièces du dossier que la requérante est entrée sur le territoire français avec sa fille, née le 3 avril 2001 en République Dominicaine, et que son fils, né le 30 mars 1998 en République Dominicaine les a rejointes à Saint-Martin le 8 août 2013. Elle atteste, en outre, qu'ils ont tous les deux suivi la fin de leur scolarité sur la partie française de l'île et que, à la date de la décision attaquée, son fils était titulaire d'un titre de séjour temporaire mention " vie privée et familiale ". De plus, il ressort des pièces du dossier que, depuis son arrivée sur le territoire français, Mme C A résidait avec ses enfants, chez sa mère et le mari de celle-ci, tous deux titulaires de cartes de résidents sur le territoire français à la date de la décision attaquée, et qui subvenaient à leurs besoins. Si, à la date de la décision attaquée, les enfants de Mme C A étaient tous les deux majeurs, il résulte de ce qui précède que, dans les circonstances particulières de l'espèce, elle atteste de liens familiaux stables et intenses sur le territoire français, de telle sorte que la décision attaquée par laquelle le préfet délégué a refusé d'autoriser son séjour, porte une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale au regard de ses motifs de refus. Par suite, la requérante est fondée à soutenir que la décision méconnaît les dispositions de l'article L. 313-11 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

7. Il résulte de ce qui précède, et sans qu'il soit besoin de statuer sur les autres moyens de la requête, que Mme C A est fondée à demander l'annulation de la décision du préfet délégué auprès du représentant de l'Etat dans les collectivités de Saint-Barthélemy et de Saint-Martin du 26 février 2021.

Sur les conclusions à fin d'injonction et d'astreinte :

8. Aux termes de l'article L. 911-1 du code de justice administrative : " Lorsque sa décision implique nécessairement qu'une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d'un service public prenne une mesure d'exécution dans un sens déterminé, la juridiction, saisie de conclusions en ce sens, prescrit, par la même décision, cette mesure assortie, le cas échéant, d'un délai d'exécution. ".

9. Le présent jugement implique, eu égard au motif d'annulation retenu, que le préfet délégué auprès du représentant de l'Etat dans les collectivités de Saint-Barthélemy et de Saint-Martin délivre à Mme C A un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale ", dans le délai de deux mois suivant la notification du jugement à intervenir, sous réserve d'un changement substantiel dans les circonstances de droit ou de fait. Dans les circonstances de l'espèce, il n'y a pas lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais liés au litige :

10. Mme C A a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle totale. Par suite, son avocate peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, et sous réserve que Me Guillaume-Matime, avocate de Mme C A, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État, de mettre à la charge de l'État le versement à celle-ci d'une somme de 1 200 euros.

D E C I D E :

Article 1er : La décision du préfet délégué auprès du représentant de l'Etat dans les collectivités de Saint-Barthélemy et de Saint-Martin du 26 février 2021 est annulée.

Article 2 : Il est enjoint au préfet de la Guadeloupe de délivrer à Mme C A, sous réserve d'un changement substantiel dans les circonstances de droit ou de fait, une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale ", dans le délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : L'Etat versera à Me Guillaume-Matime une somme de 1 200 euros au titre des articles 37 de la loi du 10 juillet 1991 et L. 761-1 du code de justice administrative, sous réserve de sa renonciation à percevoir la part contributive de l'Etat.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à Mme D C A, au préfet de la Guadeloupe et au préfet délégué auprès du représentant de l'Etat dans les collectivités de Saint-Barthélemy et de Saint-Martin.

Délibéré après l'audience du 25 mai 2023, à laquelle siégeaient :

M. Gouès, président,

Mme Goudenèche, conseillère,

Mme Le Roux, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 8 juin 2023.

La rapporteure,Le président,

SignéSigné

J. LE ROUXS. GOUÈS

La greffière,

Signé

L. LUBINO

La République mande et ordonne au préfet de la Guadeloupe et au préfet délégué auprès du représentant de l'Etat à Saint-Barthélemy et à Saint-Martin, en ce qui les concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme

L'adjointe de la greffière en chef

Signé

A. Cétol

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