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AccueilJurisprudence administrativeN° TA108-2200032

Tribunal Administratif de St Martin — Décision N° TA108-2200032

mercredi 5 juin 2024

JuridictionTribunal Administratif de St Martin
SectionTribunal Administratif de St Martin
N° DossierTA108-2200032
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation2ème chambre
Avocat requérantKATAM Avocats

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

I. Par une requête et un mémoire, enregistrés le 11 mars 2022 et le 20 septembre 2022, enregistrés sous le numéro 2200032, Mme B A, représentée par la Selarl Cadrajuris, demande au tribunal dans le dernier état de ses écritures :

1°) d'annuler la décision du 19 octobre 2021 par laquelle le directeur du centre hospitalier Louis-Constant Fleming l'a suspendue de ses fonctions, à compter du 19 octobre 2021 sans traitement jusqu'à la production par ses soins d'un justificatif de vaccination ou de contre-indication à la vaccination ou de rétablissement de la Covid 19, ainsi que la décision du 14 janvier 2022 rejetant sa demande de réexamen de sa situation ;

2°) d'enjoindre au centre hospitalier Luis-Constant Fleming de réexaminer sa situation et de lui verser l'ensemble des traitements non versés, dans un délai d'un mois à compter de la notification de la décision à intervenir sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 2 500 euros, en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- la décision portant suspension de ses fonctions et la décision portant rejet de son recours gracieux sont entachées de vices de procédures tirés de ce qu'elle s'apparente à une sanction et qu'elle n'a pas été informée des motifs et intervient sans avoir respecté le principe du contradictoire ;

- elle n'a pas été convoquée à un entretien préalable, n'a pas été informée des conséquences d'un défaut de communication des justificatifs sollicités ni des moyens lui permettant de régulariser sa situation notamment la possibilité de bénéficier d'un reclassement temporaire ;

- elles portent atteinte à sa liberté de travailler ;

- en conditionnant la reprise de ses fonctions à sa vaccination, elles portent atteinte à ses droits au respect de sa vie privée et de son intégrité physique ;

- les articles 12, 13 et 14 de la loin°2021-1040 du 5 août 2021 sont contraires à la convention pour la protection des droits de l'Homme et de la dignité humaine, la convention sur les droits de l'Homme et la biomédecine, la convention européenne des droits de l'homme et des libertés fondamentales car disproportionnées ;

- elles sont entachées d'une erreur de droit dès lors qu'après avoir obtenu un accord de sa direction, elle n'a pas été autorisée à déposer des jours de congés du 22 octobre 2021 au 14 février 2022 alors même qu'elle pouvait déposer des congés annuels sur l'ensemble de la période ;

- elle était placée en situation de congés à la date de la décision attaquée ;

-la décision portant suspension de ses fonctions méconnait le principe de non rétroactivité des actes administratifs.

Par un mémoire en défense, enregistrés le 29 juillet 2022, le Centre hospitalier Louis-Constant Fleming conclut au rejet de la requête.

Il soutient que :

- à titre principal, la requête est irrecevable ;

- à titre subsidiaire, les moyens soulevés par Mme A ne sont pas fondés.

II. Par une requête, enregistrée le 25 mai 2022 sous le numéro 2200051, Mme A, représentée par la SELARL Cadrajuris, demande au tribunal :

1°) de condamner le Centre Hospitalier Louis-Constant Fleming à lui verser la somme de 20 000 euros en réparation des préjudices qu'elle estime avoir subis du fait de la suspension irrégulière de ses fonctions, assortie des intérêts au taux légal et leur capitalisation, à compter de la date de la réception de se demande indemnitaire préalable ;

2°) de mettre à la charge du Centre Hospitalier Luis-Constant Fleming une somme de 2 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

S'agissant de la décision portant suspension de ses fonctions :

- elle est entachés de vices de procédures tirés de ce qu'elle s'apparente à une sanction et qu'elle n'a pas été informée des motifs et intervient sans avoir respecté le principe du contradictoire ;

- elle n'a pas été convoquée à un entretien préalable, n'a pas été informée des conséquences d'un défaut de communication des justificatifs sollicités ni des moyens lui permettant de régulariser sa situation notamment la possibilité de bénéficier d'un reclassement temporaire ;

- elle porte atteinte à sa liberté de travailler ;

- en conditionnant la reprise de ses fonctions à sa vaccination, elle porte atteinte à ses droits au respect de sa vie privée et de son intégrité physique ;

- les articles 12, 13 et 14 de la loin°2021-1040 du 5 août 2021 sont contraires à la convention pour la protection des droits de l'Homme et de la dignité humaine, la convention sur les droits de l'Homme et la biomédecine, la convention européenne des droits de l'homme et des libertés fondamentales car disproportionnées ;

- elle est entachée d'une erreur de droit dès lors qu'après avoir obtenu un accord de sa direction, elle n'a pas été autorisée à déposer des jours de congés du 22 octobre 2021 au 14 février 2022 et qu'elle pouvait déposer des congés annuels sur l'ensemble de la période ;

- elle était placée en situation de congés à la date de la décision attaquée ;

-la décision méconnait le principe de non rétroactivité des actes administratifs ;

S'agissant du préjudice subi :

- elle a subi des préjudices résultant de l'illégalité de la décision portant suspension de ses fonctions sans traitement ; elle a notamment dû accomplir des démarches pour faire valoir ses droits et à ce titre elle sollicite le versement de la somme de 1 500 euros ; la décision a des conséquences sur sa vie personnelle et financière dont elle demande réparation à hauteur de 5 000 euros ; elle a subi un préjudice moral dont elle demande réparation à hauteur de 2 000 euros ; elle a subi un préjudice financier qui devrait être indemnisé à hauteur de 11 500 euros.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la Constitution ;

- la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la loi n° 83-634 du 13 juillet 1983 ;

- la loi n° 86-33 du 9 janvier 1986 ;

- la loi n° 2021-1040 du 5 août 2021 ;

- le décret n° 2021-699 du 1er juin 2021 ;

- le décret n° 2021-1059 du 7 août 2021 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Gouès, président,

- les conclusions de M. Sabatier-Raffin, rapporteur public,

- et les observations de de Me Khatri, représentant le centre Hospitalier Louis-Constant Fleming.

Considérant ce qui suit :

1. Mme A, cadre de santé paramédical, demande au tribunal, d'une part, par la requête n° 2200032, d'annuler la décision du 19 octobre 2021 par laquelle le centre hospitalier Louis-Constant Fleming l'a suspendue de ses fonctions à compter du 19 octobre 2021 sans traitement jusqu'à la production par ses soins d'un justificatif de vaccination ou de contre-indication à la vaccination ou de rétablissement de la Covid-19, ainsi que la décision du 14 janvier 2022 rejetant son recours gracieux et, d'autre part, par la requête n° 2200051, de condamner le Centre Hospitalier Louis-Constant Fleming à lui verser la somme de 20 000 euros, en réparation des préjudices qu'elle estime avoir subis du fait de la suspension irrégulière de ses fonctions, assortie des intérêts au taux légal et leur capitalisation, à compter de la date de la réception de se demande indemnitaire préalable.

Sur la jonction :

2. Les requêtes n°s 2200032 et 2200051, présentées par Mme A présentent à juger des questions semblables. Il y a lieu de les joindre pour statuer par un seul jugement.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

3. Aux termes de l'article 12 de la loi du 5 août 2021 visée ci-dessus, relative à la gestion de la crise sanitaire : " I. - Doivent être vaccinés, sauf contre-indication médicale reconnue, contre la covid-19 : 1° Les personnes exerçant leur activité dans : a) Les établissements de santé mentionnés à l'article L. 6111-1 du code de la santé publique ainsi que les hôpitaux des armées mentionnés à l'article L. 6147-7 du même code () ". L'article 13 de la même loi dispose : " I. - Les personnes mentionnées au I de l'article 12 établissent : 1° Satisfaire à l'obligation de vaccination en présentant le certificat de statut vaccinal prévu au second alinéa du II du même article 12. Par dérogation au premier alinéa du présent 1°, peut être présenté, pour sa durée de validité, le certificat de rétablissement prévu au second alinéa du II de l'article 12. () 2° Ne pas être soumises à cette obligation en présentant un certificat médical de contre-indication () ". Selon l'article 14 de cette loi : " I. - () B - A compter du 15 septembre 2021, les personnes mentionnées au I de l'article 12 ne peuvent plus exercer leur activité si elles n'ont pas présenté les documents mentionnés au I de l'article 13 ou, à défaut, le justificatif de l'administration des doses de vaccins requises par le décret mentionné au II de l'article 12. / Par dérogation au premier alinéa du présent B, à compter du 15 septembre 2021 et jusqu'au 15 octobre 2021 inclus, sont autorisées à exercer leur activité les personnes mentionnées au I de l'article 12 qui, dans le cadre d'un schéma vaccinal comprenant plusieurs doses, justifient de l'administration d'au moins une des doses requises par le décret mentionné au II du même article 12, sous réserve de présenter le résultat, pour sa durée de validité, de l'examen de dépistage virologique ne concluant pas à une contamination par la covid-19 prévu par le même décret. () III. - Lorsque l'employeur constate qu'un agent public ne peut plus exercer son activité en application du I, il l'informe sans délai des conséquences qu'emporte cette interdiction d'exercer sur son emploi ainsi que des moyens de régulariser sa situation. L'agent public qui fait l'objet d'une interdiction d'exercer peut utiliser, avec l'accord de son employeur, des jours de congés payés. A défaut, il est suspendu de ses fonctions ou de son contrat de travail. / La suspension mentionnée au premier alinéa du présent III, qui s'accompagne de l'interruption du versement de la rémunération, prend fin dès que l'agent public remplit les conditions nécessaires à l'exercice de son activité prévues au I (). Elle ne peut être assimilée à une période de travail effectif pour la détermination de la durée des congés payés ainsi que pour les droits acquis par l'agent public au titre de son ancienneté. Pendant cette suspension, l'agent public conserve le bénéfice des garanties de protection sociale complémentaire auxquelles il a souscrit () ". Enfin, selon le II de l'article 16 de cette loi : " La méconnaissance, par l'employeur, de l'obligation de contrôler le respect de l'obligation vaccinale mentionnée au I de l'article 12 de la présente loi est punie de l'amende prévue pour les contraventions de la cinquième classe. () Si une telle violation est verbalisée à plus de trois reprises dans un délai de trente jours, les faits sont punis d'un an d'emprisonnement et de 9 000 € d'amende. () ".

4. Il résulte des dispositions sus-rappelées de la loi du 5 août 2021 relative à la gestion de la crise sanitaire que l'employeur doit prendre une mesure de suspension de fonction sans rémunération, expressément prévue par le III de l'article 14 de la loi du 5 août 2021, lorsqu'il constate que l'agent public concerné ne peut plus exercer son activité en application du I de cet article, laquelle s'analyse non pas comme une sanction mais comme une mesure prise dans l'intérêt de la santé publique, destinée à lutter contre la propagation de l'épidémie de covid-19 dans un objectif de maîtrise de la situation sanitaire.

5. Ainsi, l'agent public qui refuse de se conformer à l'obligation vaccinale instituée par l'article 12 de la loi du 5 août 2021, et qui ne se trouve pas dans les exceptions prévues par celui-ci, se place lui-même dans l'impossibilité d'exercer ses fonctions. Dès lors, l'autorité hiérarchique doit interrompre le versement de son traitement en l'absence de service fait.

En premier lieu

6. L'employeur de l'agent concerné étant ainsi en situation de compétence liée pour prononcer la suspension d'un agent public exerçant dans l'un des établissements mentionnés à l'article L. 6111-1 du code de la santé publique qui ne produit pas de justificatif de vaccination ou de contre-indication à la vaccination ou de certificat de rétablissement, les moyens, soulevés par Mme A et tirés de ce que la décision aurait été prise à la suite d'une procédure irrégulière, du fait le cas échéant d'un défaut d'information, d'une absence d'entretien préalable visant notamment à régulariser sa situation, ou de mise en demeure, porterait atteinte à sa situation financière ou plus généralement à sa situation personnelle, sont manifestement inopérants et doivent être écartés. En tout état de cause, Mme A, qui a été destinataire comme l'ensemble du personnel de l'établissement des notes de service et notes d'information en date du 16 août 2021, du 30 août 2021, du 16 septembre 2021, ainsi que d'un courrier nominatif de mise en demeure le 7 octobre 2021, ne pouvait ignorer l'obligation vaccinale qui lui incombait résultant des dispositions de la loi n° 2021-1040 du 5 août 2021. Mme A n'a dès lors été privée d'aucune garantie.

En deuxième lieu

7. Si Mme A soutient que la décision attaquée méconnaît le principe de liberté et porte atteinte à son droit au respect de sa vie privée et de la dignité de la personne humaine, elle met ainsi en cause la constitutionnalité de la loi du 5 août 2021 qui fonde cette décision et soulève des moyens inopérants devant le juge administratif lorsqu'il n'est pas saisi d'une question prioritaire de constitutionnalité. En tout état de cause, les restrictions imposées, qui n'ont nullement pour effet de suspendre ou de porter atteinte à des principes constitutionnels ou des libertés fondamentales, ne sont pas disproportionnées par rapport à l'objectif de valeur constitutionnelle que constitue la protection de la santé. Par suite, les moyens tirés de ce que ces dispositions méconnaissent de tels droits et principes doivent être écartés.

En troisième lieu

8. Contrairement à ce que soutient Mme A, la décision attaquée n'a aucun effet rétroactif.

En quatrième et dernier lieu

9. Si Mme A soutient qu'elle a déposé une demande de congés du 22 octobre au 30 novembre 2021, elle ne justifie pas que son employeur lui aurait opposé une décision de refus à une demande d'utilisation de ses congés ordinaires, ou de ses heures de récupération ou même de liquidation de son compte épargne temps tels que prévus par le III de l'article 14 de la loi du 5 août 2021. Par suite, ce moyen sera écarté.

10. Il résulte de tout ce qui précède et sans qu'il soit besoin de se prononcer sur leur recevabilité, que les conclusions à fin d'annulation de la décision du 19 octobre 2021 ne peuvent qu'être rejetées, et par voie de conséquence ses conclusions injonctives.

Sur les conclusions indemnitaires :

11. Il résulte de ce qui a été dit précédemment que Mme A n'est pas fondée à rechercher la responsabilité pour faute de l'administration en raison de l'illégalité de la décision du 19 octobre 2021.

Sur les frais liés au litige :

12. Aux termes des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative : " Dans toutes les instances, le juge condamne la partie tenue aux dépens ou, à défaut, la partie perdante, à payer à l'autre partie la somme qu'il détermine, au titre des frais exposés et non compris dans les dépens. Le juge tient compte de l'équité ou de la situation économique de la partie condamnée. Il peut, même d'office, pour des raisons tirées des mêmes considérations, dire qu'il n'y a pas lieu à cette condamnation ".

13. Les dispositions précitées font obstacle à ce que soit mise à la charge du Centre Hospitalier Louis-Constant Fleming, qui n'est pas la partie perdante dans la présente instance, la somme que demande Mme A au titre des frais exposés et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : Les requêtes n°2200032 et 2200051 de Mme A sont rejetées.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à Mme B A et au Centre Hospitalier Louis-Constant Fleming.

Délibéré après l'audience du 16 mai 2024, à laquelle siégeaient :

M. Gouès, président,

Mme le Roux, conseillère,

Mme Sollier, conseillère,

Rendu public par mise à disposition au greffe le 5 juin 2024.

Le président,

Signé :

S. GOUÈSL'assesseure la plus ancienne,

Signé :

J. LE ROUX La greffière,

Signé :

L. LUBINO

La République mande et ordonne préfet délégué auprès du représentant de l'État dans les collectivités de Saint-Barthélemy et de Saint-Martin et préfet de la Guadeloupe en ce qui les concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente ordonnance.

Pour expédition conforme,

L'adjointe à la greffière en chef,

Signé :

A. CETOL

N°s 2200032 et 2200051

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