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AccueilJurisprudence administrativeN° TA108-2300020

Tribunal Administratif de St Martin — Décision N° TA108-2300020

jeudi 30 novembre 2023

JuridictionTribunal Administratif de St Martin
SectionTribunal Administratif de St Martin
N° DossierTA108-2300020
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation2ème chambre
Avocat requérantGUILLAUME-MATIME

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 7 février 2023, M. A B, représenté par Me Guillaume-Matime, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 22 novembre 2022 par lequel le préfet délégué auprès du représentant de l'Etat dans les collectivités de Saint-Barthélemy et de Saint-Martin lui a fait obligation de quitter le territoire français, a refusé de lui accorder un délai de départ volontaire, a fixé le pays de destination et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de deux ans ;

2°) d'enjoindre au préfet délégué auprès du représentant de l'Etat dans les collectivités de Saint-Barthélemy et de Saint-Martin, dans le délai de quinze jours suivant la notification du jugement à intervenir et sous astreinte de 100 euros par jour de retard, à titre principal, de lui délivrer un titre de séjour temporaire mention " vie privée et familiale ", à titre subsidiaire, de réexaminer sa situation, en lui délivrant dans l'attente une autorisation provisoire de séjour ;

3°) d'enjoindre au préfet de la Guadeloupe de lui restituer son passeport ;

4°) de mettre à la charge de l'État la somme de 3 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

- elle porte atteinte à son droit au respect de sa vie privée et familiale, en méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

En ce qui concerne la décision refusant de lui accorder un délai de départ volontaire :

- elle est illégale par voie d'exception, du fait de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français ;

- elle porte atteinte à son droit au respect de sa vie privée et familiale, en méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination :

- elle méconnaît les dispositions de l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, dès lors que sa vie est menacée en cas de retour à Haïti ;

En ce qui concerne la décision portant interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de deux ans avec signalement aux fins de non-admission dans le fichier des personnes recherchées :

- elle est illégale, par voie d'exception, du fait de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français et du fait de l'illégalité de la décision refusant de lui accorder un délai de départ volontaire ;

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.

La procédure a été communiquée au préfet de la Guadeloupe, qui n'a pas produit d'observations en défense, avant la clôture de l'instruction.

Par ordonnance du 9 octobre 2023, la clôture d'instruction a été fixée au 23 octobre 2023.

Un mémoire, enregistré le 30 octobre 2023 pour le préfet de la Guadeloupe, postérieurement à la clôture de l'instruction, n'a pas été communiqué.

Vu :

- l'ordonnance n° 2300021 du 1er mars 2023 par laquelle le juge des référés a rejeté la requête présentée par M. B ;

- les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant signée à New York le 26 janvier 1990 ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à 1'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Le Roux,

- et les observations de Me Guillaume-Matime, représentant M. B.

Considérant ce qui suit :

1. M. B, ressortissant haïtien né le 26 septembre 1980, déclare être entré sur le territoire français le 1er novembre 2016. Il a présenté une demande de reconnaissance de la qualité de réfugié, qui a été rejetée par une décision du directeur général de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides du 15 mars 2017, confirmée le 10 octobre 2018 par un arrêt de la Cour nationale du droit d'asile. Le 22 novembre 2022, il a été entendu et placé en retenue pour vérification du droit de circulation ou de séjour par les services de police aux frontières suite à un contrôle d'identité. M. B, qui n'était pas en possession d'un document l'autorisant à circuler librement ou à séjourner en France, s'est vu notifier par le préfet délégué auprès du représentant de l'Etat dans les collectivités de Saint-Barthélemy et de Saint-Martin, un arrêté du 22 novembre 2022, prononçant à son encontre une obligation de quitter le territoire français sans délai de départ volontaire, fixant son pays d'origine ou tout pays pour lequel il établit être légalement admissible comme pays de destination et portant interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de deux ans. Par la présente requête, M. B demande au tribunal d'annuler l'arrêté du préfet délégué auprès du représentant de l'Etat dans les collectivités de Saint-Barthélemy et de Saint-Martin du 22 novembre 2022.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

2. En premier lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

3. En l'espèce, M. B se prévaut principalement de sa relation de concubinage depuis le mois de janvier 2018 avec une compatriote haïtienne titulaire d'une carte de résident sur le territoire français et résidant dans l'hexagone. Le requérant soutient que sa compagne a vocation à rester sur le territoire français, dès lors qu'elle est mère d'une enfant de nationalité française qui rencontre des difficultés nécessitant un suivi scolaire spécifique en France hexagonale. Toutefois, si M. B soutient former une famille recomposée avec sa compagne et les trois enfants de cette dernière et atteste avoir envoyé des messages en 2020 et en 2023 concernant le transport scolaire et des demandes de documents de circulation pour étranger mineur concernant les deux aînés de sa concubine, qui résident en Guyane, ainsi qu'avoir effectué des virements réguliers à la personne à laquelle sa concubine a délégué l'autorité parentale sur un de ces enfants, il n'apporte pas suffisamment d'éléments permettant d'établir l'intensité de la relation, notamment affective, qu'il entretiendrait avec ces enfants. De plus, la seule circonstance qu'il atteste échanger des messages avec celle qu'il désigne comme sa concubine et qu'elle soit venue passer un mois à Saint-Martin en 2022, ainsi que la production d'attestations de proches, ne suffit pas à établir l'intensité de leur relation, notamment alors qu'il est constant que le requérant n'a jamais sollicité la délivrance d'un titre de séjour en ce sens. Ainsi, les seules circonstances que le requérant résiderait depuis 2016 sur le territoire français, qu'il maîtrise la langue française et exercerait une activité professionnelle de jardinier indépendant lui permettant de subvenir à ses besoins et à ceux de ses proches, ne permettent pas d'établir qu'il aurait transféré le centre de ses intérêts privés et familiaux sur le territoire français. Dès lors le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit être écarté. Pour les mêmes motifs, et en l'absence d'argumentation distincte sur ce point, le délégué auprès du représentant de l'Etat dans les collectivités de Saint-Barthélemy et de Saint-Martin n'a pas entaché sa décision d'une erreur manifeste d'appréciation.

4. En second lieu, aux termes de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait des institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale ".

5. En l'espèce, si le requérant soutient que la décision portant obligation de quitter le territoire français porterait une atteinte disproportionnée aux intérêts des enfants de sa concubine, il résulte de ce qui a été exposé ci-dessus qu'il n'atteste pas suffisamment de l'intensité de la relation qu'il entretient avec ces enfants dont il n'est pas le père biologique et qui résidaient dans l'hexagone et en Guyane, à la date de la décision attaquée. Par suite, le préfet délégué n'a pas porté atteinte à l'intérêt supérieur de ces enfants en prononçant à l'encontre du requérant une décision portant obligation de quitter le territoire français. Le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant doit, par suite, être écarté.

En ce qui concerne la décision refusant de lui accorder un délai de départ volontaire :

6. En premier lieu, en l'absence d'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français, le moyen tiré de cette illégalité et soulevé par voie d'exception à l'encontre de la décision portant interdiction de retour sur le territoire français, doit être écarté.

7. En second lieu, en l'absence d'argumentation distincte, les moyens tirés de la méconnaissance des stipulations des articles 8 de la convention européenne de sauvegarde relative aux droits de l'enfant des droits de l'homme et des libertés fondamentales et celui tiré l'erreur d'appréciation pourront être écartés par les mêmes motifs que ceux exposés au point 3.

En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination :

8. Aux termes de l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " () Un étranger ne peut être éloigné à destination d'un pays s'il établit que sa vie ou sa liberté y sont menacées ou qu'il y est exposé à des traitements contraires aux stipulations de l'article 3 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales du 4 novembre 1950. ". Aux termes de l'article 3 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants. ".

9. En l'espèce, M. B soutient que sa vie serait menacée en cas de retour en Haïti en raison de la situation sécuritaire existant dans ce pays. Toutefois, la seule production d'articles de presse ne suffit pas à établir que le requérant serait effectivement et personnellement exposé à des peines ou traitements inhumains et dégradants en cas de retour dans son pays d'origine. Il ressort, de plus, des pièces du dossier que sa demande d'asile a été rejetée par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides et la Cour nationale du droit d'asile. Par suite, M. B n'est pas fondé à soutenir que la décision fixant Haïti comme pays à destination duquel il pourra être reconduit d'office méconnaîtrait les dispositions de l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

En ce qui concerne la décision portant interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de deux ans avec signalement aux fins de non-admission dans le fichier des personnes recherchées :

10. Aux termes de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder trois ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français. " Et aux termes de l'article L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. () "

11. Il résulte de ces dispositions que, lorsque le préfet prend, à l'encontre d'un étranger, une décision portant obligation de quitter le territoire français ne comportant aucun délai de départ, ou lorsque l'étranger n'a pas respecté le délai qui lui était imparti pour satisfaire à cette obligation, il appartient au préfet d'assortir sa décision d'une interdiction de retour sur le territoire français, sauf dans le cas où des circonstances humanitaires y feraient obstacle. Seule la durée de cette interdiction de retour doit être appréciée au regard des quatre critères énumérés par l'article L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, à savoir la durée de la présence de l'étranger sur le territoire français, la nature et l'ancienneté de ses liens avec la France, l'existence ou non d'une précédente mesure d'éloignement et, le cas échéant, la menace pour l'ordre public que constitue sa présence sur le territoire.

12. En l'espèce, M. B a fait l'objet d'une mesure d'éloignement pour laquelle aucun délai de départ volontaire n'a été accordé. Il entre ainsi dans les cas prévus au L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, pour lesquels le préfet doit assortir son obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français, sauf s'il existe des circonstances humanitaires de nature à justifier qu'une telle interdiction ne soit pas décidée. Dès lors que l'intéressé ne se prévaut d'aucune circonstance humanitaire pour les motifs précédemment exposés, c'est sans commettre d'erreur d'appréciation que le préfet a prononcé à l'encontre de M. B une interdiction de retour sur le territoire français.

13. Toutefois, il ressort des pièces du dossier que M. B, qui était présent en France depuis six ans à la date de la décision attaquée, n'avait jamais fait l'objet d'une mesure d'éloignement, et il ne ressort pas des pièces du dossier que son comportement constituait une menace à l'ordre public. Le requérant est ainsi fondé à soutenir qu'en fixant à deux ans la durée de l'interdiction de retour prononcée à son encontre, le préfet délégué a entaché cette décision d'une erreur d'appréciation. Par suite, M. B est fondé à demander l'annulation de la décision portant interdiction de retour sur le territoire français en tant qu'elle fixe cette interdiction à une durée de deux ans.

14. Il résulte de ce qui précède que l'arrêté litigieux du 22 novembre 2022 doit être annulé en tant seulement qu'il fixe à une durée de deux ans l'interdiction de retour sur le territoire français de M. B.

Sur les conclusions à fin d'injonction et d'astreintes :

15. Le présent jugement, qui se contente d'annuler la décision fixant à deux ans la durée de l'interdiction de retourner sur le territoire français, implique uniquement que le préfet de la Guadeloupe procède à la restitution du passeport de M. B, dans un délai de 8 jours, à compter de la notification du présent jugement. Le surplus des conclusions à fin d'injonction sous astreinte de la requête doit être rejeté.

Sur les frais liés au litige :

16. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 000 euros au titre des frais exposés par M. B et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : L'arrêté du préfet délégué auprès du représentant de l'Etat dans les collectivités de Saint-Barthélemy et de Saint-Martin du 22 novembre 2022 est annulé en tant qu'il fixe à deux ans la durée de l'interdiction de retourner sur le territoire français.

Article 2 : Il est enjoint au préfet délégué auprès du représentant de l'Etat dans les collectivités de Saint-Barthélemy et de Saint-Martin de procéder, dans un délai de huit jours, à compter de la notification du présent jugement, à la restitution du passeport de M. B.

Article 3 : L'Etat versera à M. B une somme de 1 000 euros, en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. A B, au préfet de la Guadeloupe et au préfet délégué auprès du représentant de l'Etat dans les collectivités de Saint-Barthélemy et de Saint-Martin.

Copie en sera adressée pour information au ministre de l'intérieur et des Outre-mer.

Délibéré après l'audience du 9 novembre 2023, à laquelle siégeaient :

M. Gouès, président,

Mme Le Roux, conseillère,

Mme Sollier, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 30 novembre 2023.

La rapporteure,

Signé

J. LE ROUX

Le président,

Signé

S. GOUÈS

La greffière,

Signé

L. LUBINO

La République mande et ordonne au préfet de la Guadeloupe et au préfet délégué auprès du représentant de l'Etat à Saint-Barthélemy et à Saint-Martin, en ce qui les concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme

L'adjointe à la greffière en chef

Signé

A. CETOL

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