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AccueilJurisprudence administrativeN° TA108-2300031

Tribunal Administratif de St Martin — Décision N° TA108-2300031

jeudi 30 novembre 2023

JuridictionTribunal Administratif de St Martin
SectionTribunal Administratif de St Martin
N° DossierTA108-2300031
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation2ème chambre
Avocat requérantTILLARD MARION

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 28 février 2023, M. B A, représenté par Me Tillard, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision par laquelle la collectivité de Saint-Martin a implicitement rejeté sa demande indemnitaire préalable du 31 octobre 2022 ;

2°) de condamner la collectivité de Saint-Martin à lui verser la somme de 20 000 euros, au titre du préjudice moral qu'il estime avoir subi du fait de l'euthanasie de son chien ;

3°) de mettre à la charge de la collectivité de Saint-Martin la somme de 3 000 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, ainsi que les entiers dépens.

Il soutient que :

- la compétence de l'auteur de la décision par laquelle l'administration a ordonné de procéder à l'euthanasie de son chien n'est pas vérifiable en l'absence de décision écrite en ce sens ;

- la décision par laquelle l'administration a ordonné de procéder à l'euthanasie de son chien est entachée d'un vice de forme dès lors qu'elle n'est pas formalisée par une décision écrite ;

- elle est entachée de vices de procédure en méconnaissance des dispositions de l'article L. 211-11 du code rural et de la pêche maritime ;

- elle est entachée d'une erreur de droit dès lors qu'il n'est pas justifié du danger grave et immédiat qu'aurait présenté son chien de telle sorte à justifier son euthanasie sans délai et sans avis préalable d'un vétérinaire ;

- ces illégalités constituent des fautes de nature à engager la responsabilité de la collectivité de Saint-Martin ;

- la collectivité a également commis une faute résultant d'une erreur dans l'exécution d'une mesure de police administrative ;

- ces fautes lui ont causé de manière directe et certaine un préjudice moral qu'il estime à la somme de 20 000 euros.

La procédure a été communiquée au président de la collectivité de Saint-Martin, qui n'a pas produit d'observations en défense, malgré une mise en demeure en ce sens envoyée le 28 septembre 2023.

Les parties ont été informées, en application des dispositions de l'article R. 611-7 du code de justice administrative, de ce que le jugement était susceptible d'être fondé sur un moyen relevé d'office, tiré de l'irrecevabilité des conclusions à fin d'annulation de la décision implicite de rejet de sa demande du 31 octobre 2022, dès lors qu'elle a pour seul objet de lier le contentieux et n'est par conséquent pas susceptible de faire l'objet d'un recours pour excès de pouvoir.

Par un mémoire, enregistré le 8 novembre 2023, M. A, représenté par Me Tillard a présenté des observations au moyen d'ordre public.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code rural et de la pêche maritime ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Le Roux,

- les conclusions de M. Sabatier-Raffin, rapporteur public,

- et les observations de Me Tillard, représentant M. A.

La collectivité de Saint-Martin était présente et représentée.

Considérant ce qui suit :

1. M. A était propriétaire depuis 2015 d'un chien dénommé Chuck, dont il a constaté la disparition le 4 juillet 2022. Le 18 juillet 2022, il a été informé par la fourrière que son chien avait été retrouvé et qu'il allait être euthanasié sans délai. Toutefois, M. A a ensuite été informé par la clinique vétérinaire qui effectuait le suivi de son animal qu'elle avait déjà procédé à l'euthanasie de son chien sur ordre du service environnement de la collectivité de Saint-Martin. Par un courrier du 31 octobre 2022, M. A a formé une demande indemnitaire auprès du président de la collectivité de Saint-Martin en réparation du préjudice causé par l'euthanasie de son chien qu'il estime être illégale. Par la présente requête, le requérant demande au tribunal d'annuler la décision par laquelle le président de la collectivité de Saint-Martin a implicitement rejeté sa demande indemnitaire préalable et de condamner la collectivité de Saint-Martin à l'indemniser du préjudice moral qu'il estime avoir subi du fait de l'illégalité de la décision ordonnant l'euthanasie de son chien Chuck.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. M. A demande au tribunal d'annuler la décision par laquelle la collectivité de Saint-Martin a implicitement rejeté sa demande indemnitaire préalable du 31 octobre 2022. Toutefois, cette décision a eu pour seul effet de lier le contentieux indemnitaire initié par le requérant, qui a donné à sa requête, par ses conclusions indemnitaires, le caractère d'un recours de plein contentieux. Il en résulte que les conclusions aux fins d'annulation de cette décision, au soutien desquelles ne sont au demeurant soulevés aucun vices propres, sont irrecevables et doivent par suite être rejetées.

Sur les conclusions indemnitaires :

En ce qui concerne la responsabilité de la collectivité de Saint-Martin / En ce qui concerne l'illégalité fautive de la décision ordonnant l'euthanasie du chien Chuck :

3. Toute illégalité fautive est, en principe et quelle qu'en soit la nature, susceptible d'engager la responsabilité de l'administration dès lors qu'elle présente un lien de causalité suffisamment direct et certain avec les préjudices invoqués, dont il appartient au demandeur d'établir la réalité et le bien-fondé.

S'agissant de la légalité externe :

4. D'une part, aux termes de l'article L. 211-2 du code des relations entre le public et l'administration : " Les personnes physiques ou morales ont le droit d'être informées sans délai des motifs des décisions administratives individuelles défavorables qui les concernent. A cet effet, doivent être motivées les décisions qui : 1° Restreignent l'exercice des libertés publiques ou, de manière générale, constituent une mesure de police () ". Aux termes de l'article L. 211-5 du même code : " La motivation exigée par le présent chapitre doit être écrite et comporter l'énoncé des considérations de droit et de fait qui constituent le fondement de la décision ".

5. D'autre part, aux termes de l'article L. 211-11 du code rural et de la pêche maritime : " I.-Si un animal est susceptible, compte tenu des modalités de sa garde, de présenter un danger pour les personnes ou les animaux domestiques, le maire ou, à défaut, le préfet peut prescrire à son propriétaire ou à son détenteur de prendre des mesures de nature à prévenir le danger. Il peut à ce titre, à la suite de l'évaluation comportementale d'un chien réalisée en application de l'article L. 211-14-1, imposer à son propriétaire ou à son détenteur de suivre la formation et d'obtenir l'attestation d'aptitude prévues au I de l'article L. 211-13-1. / En cas d'inexécution, par le propriétaire ou le détenteur de l'animal, des mesures prescrites, le maire peut, par arrêté, placer l'animal dans un lieu de dépôt adapté à l'accueil et à la garde de celui-ci. / Si, à l'issue d'un délai franc de garde de huit jours ouvrés, le propriétaire ou le détenteur ne présente pas toutes les garanties quant à l'application des mesures prescrites, le maire autorise le gestionnaire du lieu de dépôt, après avis d'un vétérinaire désigné par le préfet, soit à faire procéder à l'euthanasie de l'animal, soit à en disposer dans les conditions prévues au II de l'article L. 211-25. / Le propriétaire ou le détenteur de l'animal est invité à présenter ses observations avant la mise en oeuvre des dispositions du deuxième alinéa du présent I. / II. En cas de danger grave et immédiat pour les personnes ou les animaux domestiques, le maire ou à défaut le préfet peut ordonner par arrêté que l'animal soit placé dans un lieu de dépôt adapté à la garde de celui-ci et, le cas échéant, faire procéder à son euthanasie. / Est réputé présenter un danger grave et immédiat tout chien appartenant à une des catégories mentionnées à l'article L. 211-12, qui est détenu par une personne mentionnée à l'article L. 211-13 ou qui se trouve dans un lieu où sa présence est interdite par le I de l'article L. 211-16, ou qui circule sans être muselé et tenu en laisse dans les conditions prévues par le II du même article, ou dont le propriétaire ou le détenteur n'est pas titulaire de l'attestation d'aptitude prévue au I de l'article L. 211-13-1. / L'euthanasie peut intervenir sans délai, après avis d'un vétérinaire désigné par le préfet. Cet avis doit être donné au plus tard quarante-huit heures après le placement de l'animal. A défaut, l'avis est réputé favorable à l'euthanasie. ".

6. L'arrêté par lequel le maire, ou à défaut le préfet, peut prendre des mesures coercitives, tel le placement en lieu de dépôt de l'animal ou son euthanasie en cas de danger grave et immédiat pour les personnes ou les animaux domestiques, constitue une mesure individuelle de police, qui est soumis aux dispositions précitées du code des relations entre le public et l'administration et doit ainsi être motivée par écrit. Il s'ensuit que cette décision, qui ne fait pas suite à une demande préalable, doit en principe être adoptée sous la forme d'un acte écrit.

7. En l'espèce, en premier lieu, en l'absence de production d'observations en défense malgré une mise en demeure en ce sens, la collectivité de Saint-Martin doit, en application des dispositions de l'article R. 612-6 du code de justice administrative, être réputée avoir acquiescé aux faits exposés dans le mémoire du requérant, dont l'inexactitude ne ressort d'aucune des pièces versées au dossier. Ainsi, il résulte de l'instruction, et notamment des messages électroniques produits par le requérant, que la décision de procéder à l'euthanasie du chien Chuck a été prise par " le service environnement de la collectivité " de Saint-Martin. La collectivité de Saint-Martin doit ainsi être regardée comme étant l'autrice de l'acte litigieux. Il ne résulte toutefois pas de l'instruction que l'administration aurait adopté par écrit un arrêté afin d'ordonner l'euthanasie du chien du requérant, conformément aux dispositions précitées du code rural et de la pêche maritime. En outre, il ne résulte pas de l'instruction que l'administration se serait prévalue d'une quelconque situation d'urgence justifiant qu'il soit dérogé à cette règle. Enfin, en l'absence de tout acte écrit, la compétence de l'auteur de l'acte litigieux n'est pas établie. Par suite, le requérant est fondé à soutenir que la décision par laquelle l'euthanasie du chien Chuck a été ordonnée est entachée d'un vice de forme et d'un défaut de compétence de son auteur.

8. En second lieu, pour les mêmes motifs, et à supposer que la décision attaquée serait fondée sur les dispositions du II de l'article L. 211-11 du code rural et de la pêche maritime, il ne résulte pas de l'instruction que la collectivité de Saint-Martin aurait respecté la procédure prescrite par les dispositions précitées du code rural et de la pêche maritime préalablement à l'adoption de sa décision ordonnant l'euthanasie du chien Chuck, notamment en sollicitant l'avis d'un vétérinaire désigné par le préfet. La décision litigieuse est par conséquent également entachée de vices de procédure susceptibles d'exercer, en l'espèce, une influence sur le sens de la décision prise et de priver l'intéressé d'une garantie.

S'agissant de la légalité interne :

9. Il résulte de l'ensemble de ces dispositions que le président de la collectivité de Saint-Martin, en l'espèce, peut prendre des mesures visant à protéger les personnes ou les animaux domestiques d'animaux susceptibles de présenter un danger pour eux, notamment en ordonnant une évaluation comportementale ou en invitant les propriétaires de l'animal à présenter des garanties supplémentaires de sécurité. En l'absence de garanties, le président de la collectivité de Saint-Martin peut prendre des mesures coercitives tel le placement en lieu de dépôt de l'animal ou son euthanasie. En outre, en cas de danger grave et immédiat, le président de la collectivité de Saint-Martin peut toujours ordonner que l'animal soit placé dans un lieu de dépôt adapté à la garde de celui-ci et, le cas échéant, faire procéder à son euthanasie.

10. En l'espèce, M. A soutient avoir été informé par les services de la fourrière, le 18 juillet 2022, que son chien avait été retrouvé attaché à un arbre et qu'il allait être procédé à son euthanasie sans délai, et il a ensuite été informé par la clinique vétérinaire effectuant le suivi son animal qu'elle avait procédé à son euthanasie sur ordre du service environnement de la collectivité. Il soutient également qu'aucune plainte n'a jamais été portée contre son chien, qui était " adorable et doux ". En outre, en l'absence de production d'un mémoire en défense malgré une mise en demeure en ce sens, envoyée le 28 septembre 2023, l'administration doit, en application des dispositions de l'article R. 612-6 du code de justice administrative, être réputée avoir acquiescé aux faits exposés dans le mémoire du requérant, dont l'inexactitude ne ressort d'aucune des pièces versées au dossier. Ainsi, la collectivité de Saint-Martin doit être regardée comme ayant ordonné à la clinique vétérinaire d'euthanasier le chien Chuck sans justifier qu'il constituait un danger grave et immédiat pour les personnes ou les animaux domestiques. De plus, en l'absence de production d'une décision expresse émanant des autorités administratives et face au silence gardé par la collectivité sur la demande indemnitaire préalable du requérant, le chien Chuck ne peut pas être regardé comme remplissant les conditions du II de l'article L. 211-11 du code rural et de la pêche maritime, et notamment comme ayant constitué un danger grave et immédiat pour les personnes ou les animaux domestiques, justifiant que son euthanasie soit ordonnée sans délai. Par suite, le requérant est fondé à soutenir que la décision par laquelle l'euthanasie du chien Chuck a été ordonnée est entachée d'une erreur de droit.

11. Il résulte de ce qui précède que les illégalités de la décision par laquelle l'euthanasie du chien Chuck a été ordonnée constituent des fautes de nature à engager la responsabilité de la collectivité territoriale de Saint-Martin.

En ce qui concerne le lien de causalité :

12. En l'espèce, M. A soutient avoir directement tenté de retrouver son chien dès sa disparition, en allant notamment signaler cet événement auprès de la gendarmerie locale, avant d'être informé le 18 juillet 2022 que son chien avait été retrouvé attaché à un arbre et qu'il allait être procédé à son euthanasie sans délai. Il ajoute qu'on ne lui a pas communiqué les coordonnées de la clinique qui allait procéder à cet acte, et que c'est en appelant lui-même la clinique vétérinaire qui effectuait le suivi de son chien, qu'il a été informé qu'elle venait de procéder à l'euthanasie de son animal, sans qu'il n'ait pu préalablement se signaler comme propriétaire de l'animal. Par suite, en l'absence de mémoire en défense malgré une mise en demeure en ce sens, M. A est fondé à soutenir que les illégalités dont est entachée la décision par laquelle l'administration a ordonné que son chien Chuck soit euthanasié lui ont causé un dommage direct et certain.

En ce qui concerne le préjudice moral subi :

13. Le requérant demande que la collectivité soit condamnée à lui verser la somme de 20 000 euros en réparation de son préjudice moral, notamment dès lors qu'il était propriétaire de son chien depuis sept ans à la date des faits et qu'il n'est pas contesté qu'il entretenait une relation particulièrement intense avec son animal de compagnie. En l'espèce, compte tenu des nombreux vices dont est entachée la décision litigieuse et des conditions dans lesquelles se sont déroulés les faits, en l'absence notamment d'information préalable du requérant, il sera fait une juste appréciation du préjudice moral résultant pour M. A de l'euthanasie de son chien en l'évaluant à la somme de 1 500 euros.

14. Il résulte de l'ensemble de ce qui précède que la collectivité de Saint-Martin est condamnée à verser à M. A une somme de 1 500 euros au titre du préjudice subi par ce dernier.

Sur les frais liés au litige :

15. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de la collectivité de Saint-Martin une somme de 1 500 euros au titre des frais exposés par M. A et non compris dans les dépens. En outre, aucun dépens n'ayant été exposé dans la présente instance, M. A n'est pas fondé à en demander le remboursement.

D E C I D E :

Article 1er : La collectivité de Saint-Martin versera à M. A la somme totale de 1 500 euros en réparation des préjudices consécutifs au décès de son animal de compagnie.

Article 2 : La collectivité de Saint-Martin versera à M. A la somme de 1 500 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. B A, à la collectivité de Saint-Martin, au préfet de la Guadeloupe et au préfet délégué auprès du représentant de l'Etat dans les collectivités de Saint-Barthélemy et de Saint-Martin.

Copie en sera adressée au ministre de l'intérieur et des Outre-mer.

Délibéré après l'audience du 9 novembre 2023, à laquelle siégeaient :

M. Gouès, président,

Mme Le Roux, conseillère,

Mme Sollier, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 30 novembre 2023.

La rapporteure,Le président,

SignéSigné

J. LE ROUXS. GOUÈS

La greffière,

Signé

L. LUBINO

La République mande et ordonne au préfet de la Guadeloupe et au préfet délégué auprès du représentant de l'Etat à Saint-Barthélemy et à Saint-Martin, en ce qui les concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme

L'adjointe à la greffière en chef

Signé

A. CETOL

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