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AccueilJurisprudence administrativeN° TA108-2300055

Tribunal Administratif de St Martin — Décision N° TA108-2300055

jeudi 21 novembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de St Martin
SectionTribunal Administratif de St Martin
N° DossierTA108-2300055
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation2ème chambre
Avocat requérantBIDAULT

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

I. Par une requête, enregistrée le 11 avril 2023 sous le n° 2300055, la société Sea Protect, représentée par Me Bidault, demande au tribunal :

1°) d'annuler les décisions du 17 mars 2023 par lesquelles la collectivité de Saint-Martin a décidé de déclarer sans suite les procédures d'appels d'offres n° 23.01.003 et n° 23.01.004 ;

2°) de mettre à la charge de la collectivité de Saint-Martin la somme de 5 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- les décisions attaquées ont été signées par une autorité incompétente ;

- elles sont insuffisamment motivées ;

- la réalité du motif d'intérêt général fondant les décisions attaquées, à savoir la survenance d'une cyberattaque, n'est pas établie ; de même, il n'est pas établi que la collectivité avait reçu des questions dont la réponse entraînait une connaissance spécifique ou un avantage à un candidat dans la compréhension du projet et qu'elle devait par conséquent obligatoirement diffuser cette réponse à l'ensemble des candidats ;

- elles ont été édictées plus d'un mois suivant l'incident et plus d'un mois suivant l'expiration du délai de remise des offres.

La requête a été communiquée à la collectivité de Saint-Martin, qui n'a pas produit d'observation en défense malgré une mise en demeure adressée en application de l'article R. 612-3 du code de justice administrative le 5 septembre 2023.

Par une ordonnance du 18 juin 2024, la clôture de l'instruction a été fixée au 17 juillet 2024.

II. Par une requête, enregistrée le 11 avril 2023 sous le n° 2300056, la société Terra Sea Loc Caraïbes, représentée par Me Bidault, demande au tribunal :

1°) d'annuler les décisions du 17 mars 2023 par lesquelles la collectivité de Saint-Martin a décidé de déclarer sans suite les procédures d'appels d'offres n° 23.01.003 et n° 23.01.004 ;

2°) de mettre à la charge de la collectivité de Saint-Martin la somme de 5 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- les décisions attaquées ont été signées par une autorité incompétente ;

- elles sont insuffisamment motivées ;

- la réalité du motif d'intérêt général fondant les décisions attaquées, à savoir la survenance d'une cyberattaque, n'est pas établie ; de même, il n'est pas établi que la collectivité avait reçu des questions dont la réponse entraînait une connaissance spécifique ou un avantage à un candidat dans la compréhension du projet et qu'elle devait par conséquent obligatoirement diffuser cette réponse à l'ensemble des candidats ;

- elles ont été édictées plus d'un mois suivant l'incident et plus d'un mois suivant l'expiration du délai de remise des offres.

Par un mémoire en défense, enregistré le 24 octobre 2024, la collectivité de Saint-Martin, représentée par Me Nicolas, conclut au rejet de la requête et à ce qu'une somme de 3 000 euros soit mise à la charge de la requérante au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle fait valoir que les moyens tirés de l'incompétence de l'auteur de l'acte et de l'insuffisance de motivation ne sont pas fondés.

III. Par une requête, enregistrée le 29 septembre 2023 sous le n° 2300139, les sociétés Sea protect et Terra Sea Loc Caraïbes, représentées par Me Bidault, demandent au tribunal :

1°) de condamner la collectivité de Saint-Martin à leur verser la somme de 15 962 212,56 euros en réparation des préjudices qu'elles estiment avoir subis en raison des décisions du 17 mars 2023 par lesquelles la collectivité a décidé de déclarer sans suite les procédures d'appels d'offres n° 23.01.003 et n° 23.01.004 ;

2°) de mettre à la charge de la collectivité de Saint-Martin la somme de 5 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elles soutiennent que :

- les décisions du 17 mars 2023 par lesquelles la collectivité de Saint-Martin a décidé de déclarer sans suite les procédures d'appels d'offres n° 23.01.003 et n° 23.01.004 sont entachées d'illégalité fautive ;

• elles ont été signées par une autorité incompétente ;

• elles sont insuffisamment motivées ;

• en l'absence de justificatifs, elles ne peuvent être regardées comme fondées sur un motif d'intérêt général ; il n'est pas établi que la collectivité avait reçu des questions dont la réponse entraînait une connaissance spécifique ou un avantage à un candidat dans la compréhension du projet et qu'elle devait obligatoirement diffuser à l'ensemble des candidats ;

• elles ont été édictées plus d'un mois suivant l'incident et plus d'un mois suivant l'expiration du délai de remise des offres ;

- elles ont subi des préjudices financiers, tenant en premier lieu, à des frais supplémentaires de stockage, des frais de maintenance des matériels et à l'incapacité à honorer d'autres engagements contractuels en raison de la prolongation forcée de la participation au marché public, évalué à hauteur de 35 546,56 euros, en deuxième lieu, à des pertes d'exploitation évaluées à hauteur de 916 666 euros, correspondant à 11 mois de perte de chiffre d'affaires, et en troisième lieu aux frais exposés pour faire valoir leurs droits en justice évalués à 10 000 euros ;

- elles ont subi un préjudice résultant de la perte de chance liée à la perte d'exploitation et du foncier évalué à hauteur de 15 000 000 d'euros

Par un mémoire en défense, enregistré le 16 janvier 2024, la collectivité de Saint-Martin conclut au rejet de la requête et à ce qu'il soit mis à la charge des sociétés requérantes la somme de 5 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle fait valoir que :

- à titre principal, les déclarations sans suite des procédures sont légales ;

- à titre subsidiaire, la responsabilité pour faute ne peut être engagée dès lors que le motif d'intérêt général ayant conduit à abandonner la procédure est régulier ;

- à titre infiniment subsidiaire, la réalité des préjudices n'est pas établie et les sociétés requérantes ne démontrent pas qu'elles avaient la moindre chance de remporter les marchés.

Par une ordonnance du 11 septembre 2024, la clôture de l'instruction a été fixée au 26 septembre 2024.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de la commande publique ;

- le code général des collectivités territoriales ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Sollier,

- les conclusions de M. Sabatier-Raffin, rapporteur public,

- et les observations de Mme A, gérante des sociétés Sea Protect et Terra Sea Loc Caraïbes, et Mme B, représentant la collectivité de Saint-Martin.

Considérant ce qui suit :

1. Par un avis de publicité et de mise en concurrence publié le 21 janvier 2023, la collectivité de Saint-Martin a lancé deux procédures d'appel d'offres en vue de la conclusion, d'une part, d'un marché public de prestation de services portant sur la collecte, l'enlèvement et le transport des algues sargasses échouées sur le littoral de la collectivité, et d'autre part, d'un marché public de fournitures portant sur des matériels et équipements relatifs à la lutte contre les échouements de sargasses (caméras, détecteurs de gaz, sections de barrages, véhicules dédiés à l'entretien des barrages). Les sociétés Sea Protect et Terra Sea Loc Caraïbes se sont portées candidates pour ces deux marchés, la première pour l'attribution des lots n°s 1 et 4 du marché de prestations de services et du lot n° 3 du marché de fournitures, la seconde pour l'attribution des lots n°s 2 et 3 du marché de prestations de service et des lots n°s 4 et 5 du marché de fournitures. Toutefois, par des courriers du 17 mars 2023, le président de la collectivité de Saint-Martin a déclaré sans suite la procédure de passation pour ces deux marchés. Par les requêtes n°s 2300055 et 2300056, les sociétés intéressées demandent au tribunal administratif d'annuler les décisions du 17 mars 2023 et, par la requête n° 2300139, elles demandent au tribunal de condamner la collectivité de Saint-Martin à leur verser une indemnité d'un montant de 15 962 212,56 euros en réparation des préjudices qu'elles estiment avoir subis.

Sur la jonction :

2. Les requêtes n°s 2300055, 2300056 et 2300139 concernent les mêmes décisions, les mêmes requérantes et les mêmes marchés publics et ont fait l'objet d'une instruction commune. Il y a lieu de les joindre pour statuer par un seul jugement.

Sur les conclusions à fin d'annulation des décisions du 17 mars 2023 :

3. En premier lieu, aux termes de l'article L. 2121-29 du code général des collectivités territoriales : " Le conseil municipal règle par ses délibérations les affaires de la commune () " Aux termes de l'article L. 2122-21 du même code : " Sous le contrôle du conseil municipal et sous le contrôle administratif du représentant de l'Etat dans le département, le maire est chargé, d'une manière générale, d'exécuter les décisions du conseil municipal et, en particulier : () 6° De souscrire les marchés, de passer les baux des biens et les adjudications des travaux communaux dans les formes établies par les lois et règlements () ". Et l'article LO 6314-1 du même code dispose que la collectivité de Saint-Martin " exerce les compétences dévolues par les lois et règlements en vigueur aux communes, ainsi que celles dévolues au département de la Guadeloupe et à la région de la Guadeloupe ". Enfin, aux termes de l'article R. 2185-1 du code de la commande publique : " L'acheteur peut, à tout moment, déclarer une procédure sans suite. "

4. Il résulte de la combinaison des dispositions précitées que le conseil territorial de la collectivité de Saint-Martin ne peut, en dehors des cas limitativement énumérés à l'article L. 2122-22 du code général des collectivités territoriales, déléguer au maire le pouvoir qui lui appartient exclusivement de décider d'obliger la collectivité. Il résulte des dispositions des articles L. 2121-29, L. 2122-21 et LO 6314-1 du code général des collectivités territoriales que le président de la collectivité de Saint-Martin ne peut valablement souscrire un marché au nom de la collectivité sans y avoir été préalablement autorisé par une délibération expresse du conseil territorial. Parallèlement, le président de la collectivité ne peut valablement déclarer sans suite la procédure d'attribution d'un marché au nom de la collectivité, acheteuse, sans y avoir été préalablement autorisé par une délibération expresse du conseil territorial.

5. En l'espèce, il ne ressort pas des pièces du dossier que le conseil territorial de la collectivité de Saint-Martin ait délégué au président le pouvoir qui lui appartient exclusivement de décider de souscrire les marchés publics litigieux au nom de la collectivité, ni, a fortiori, celui de déclarer sans suite la procédure d'attribution de ces marchés. Par suite, les sociétés requérantes sont fondées à soutenir que les décisions litigieuses du 17 mars 2023 ont été prises par une autorité incompétente.

6. En second lieu, selon l'article R. 2185-2 du code de la commande publique : " Lorsqu'il déclare une procédure sans suite, l'acheteur communique dans les plus brefs délais les motifs de sa décision de ne pas attribuer le marché ou de recommencer la procédure aux opérateurs économiques y ayant participé. " Indépendamment du cas où aucune offre n'est jugée acceptable, une collectivité publique a la faculté de ne pas donner suite à un appel d'offres pour un motif d'intérêt général.

7. Il ressort des termes mêmes des décisions de déclaration sans suite du 17 mars 2023 qu'elles ont été prises sur le motif que le pouvoir adjudicateur avait subi une cyberattaque rendant impossible d'accéder au profil acheteur et de répondre aux demandes de renseignements complémentaires qui lui étaient parvenues. Toutefois, la collectivité de Saint-Martin, qui se borne en défense, dans l'instance n° 2300056, à reprendre tel quel ce motif et à faire valoir que la mise en concurrence en a été affectée, ne verse aucune pièce au dossier permettant d'établir la réalité de cet incident technique. Dans ces conditions, les sociétés requérantes sont fondées à soutenir que le motif d'intérêt général tiré de la survenance d'une cyberattaque n'est pas établi.

8. Par suite, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens soulevés dans les requêtes n°s 2300055 et 2300056, les sociétés Sea Protect et Terra Sea Loc Caraïbes sont fondées à demander, pour les deux motifs précédemment détaillés, l'annulation des décisions du 17 mars 2023 de la collectivité de Saint-Martin de déclarer sans suite la procédure initiée.

Sur les conclusions indemnitaires :

9. Lorsqu'un candidat à l'attribution d'un contrat public demande la réparation du préjudice né de son éviction irrégulière de la procédure d'attribution et qu'il existe un lien direct de causalité entre la faute résultant de l'irrégularité et les préjudices invoqués par le requérant à cause de son éviction, il appartient au juge de vérifier si le candidat était ou non dépourvu de toute chance de remporter le contrat. En l'absence de toute chance, il n'a droit à aucune indemnité. Dans le cas contraire, il a droit en principe au remboursement des frais qu'il a engagés pour présenter son offre. Il convient en outre de rechercher si le candidat irrégulièrement évincé avait des chances sérieuses d'emporter le contrat conclu avec un autre candidat. Si tel est le cas, il a droit à être indemnisé de son manque à gagner, incluant nécessairement, puisqu'ils ont été intégrés dans ses charges, les frais de présentation de l'offre, lesquels n'ont donc pas à faire l'objet, sauf stipulation contraire du contrat, d'une indemnisation.

En ce qui concerne la responsabilité

10. Il résulte de ce qui a été dit précédemment que la collectivité de Saint-Martin a commis une faute en déclarant sans suite les procédures de passation engagées en vue de la conclusion d'une part, d'un marché public de prestation de services portant sur la collecte, l'enlèvement et le transport des algues sargasses échouées sur le littoral de la collectivité, et d'autre part, d'un marché public de fournitures portant sur des matériels et équipements relatifs à la lutte contre les échouements de sargasses, en l'absence, d'une part, de délégation de compétence du conseil territorial à son président, et, d'autre part, de tout motif d'intérêt général.

En ce qui concerne l'indemnisation des préjudices

11. En l'espèce, les sociétés requérantes, qui se bornent à verser les confirmations du dépôt des offres de la société Sea Protect pour l'attribution des lots n°s 1 et 4 du marché de prestations de services en cause et du lot n° 3 du marché de fournitures en cause, n'établissent, ni même n'allèguent, qu'elles auraient eu une chance, ni, a fortiori, une chance sérieuse d'emporter les contrats, alors qu'en défense la collectivité de Saint-Martin fait valoir sans être contestée que cinq et onze offres ont été déposées par d'autres candidats pour l'attribution des marchés litigieux. Dans ces conditions, elles ne peuvent prétendre à aucune indemnité.

12. Il résulte de ce qui précède que les conclusions indemnitaires présentées par les sociétés Sea Protect et Terra Sea Loc Caraïbes doivent être rejetées.

Sur les frais liés aux litiges :

13. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge des sociétés Sea Protect et Terra Sea Loc Caraïbes, qui ne sont pas les parties perdantes dans la présente instance, la somme que la collectivité de Saint-Martin demande au titre des frais exposés et non compris dans les dépens. Il y a lieu, en revanche, de faire application de ces dispositions et de mettre à la charge de la collectivité de Saint-Martin une somme de 1 500 euros à verser à chacune des sociétés requérantes, au titre des frais exposés par les sociétés requérantes et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : Les décisions du 17 mars 2023 par lesquelles la collectivité de Saint-Martin a décidé de déclarer sans suite les procédures d'appels d'offres n° 23.01.003 et n° 23.01.004 sont annulées.

Article 2 : La collectivité de Saint-Martin versera une somme de 1 500 euros à chacune des sociétés requérantes, au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : Le surplus des conclusions des sociétés requérantes est rejeté.

Article 4 : Les conclusions présentées par la collectivité de Saint-Martin, au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à la société Sea Protect, à la société Terra Sea Loc Caraïbes et à la collectivité de Saint-Martin.

Copie en sera adressée pour information au ministre auprès du premier ministre, chargé des outre-mer.

Délibéré après l'audience du 7 novembre 2024, à laquelle siégeaient :

M. Gouès, président,

Mme Biodore, conseillère,

Mme Sollier, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 21 novembre 2024.

La rapporteuse,

Signé

M. SOLLIER

Le président,

Signé

S. GOUÈSLa greffière,

Signé

L. LUBINO

La République mande et ordonne au représentant de l'Etat dans les collectivités de Saint-Barthélemy et de Saint-Martin en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme

L'adjointe à la greffière en chef

Signé

A. CETOL

N°s 2300055, 2300056 et 2300139

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