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AccueilJurisprudence administrativeN° TA108-2300099

Tribunal Administratif de St Martin — Décision N° TA108-2300099

mercredi 5 juin 2024

JuridictionTribunal Administratif de St Martin
SectionTribunal Administratif de St Martin
N° DossierTA108-2300099
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation2ème chambre
Avocat requérantGUILLAUME-MATIME

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête succincte et un mémoire ampliatif enregistrés le 14 juin 2023, le 27 juin 2023, et un mémoire complémentaire enregistré le 19 avril 2024, M. B D C, représenté par Me Guillaume-Matime, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 13 mars 2023 par lequel le préfet délégué auprès du représentant de l'Etat dans les collectivités de Saint-Barthélemy et de Saint-Martin l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays à destination il pourra être reconduit d'office et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée d'un an ;

2°) d'enjoindre au représentant de l'Etat, dans un délai de quinze jours suivant la notification du jugement à intervenir et sous astreinte de 100 euros par jour de retard, à titre principal, de lui délivrer un titre de séjour mention " vie privée et familiale ", à titre subsidiaire, de réexaminer sa situation, en lui délivrant, dans l'attente, une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler ;

3°) d'organiser son retour à Saint-Martin dans un délai de quinze jours suivant la notification du jugement à intervenir et sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;

4°) de mettre à la charge de l'État une somme de 3 500 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

- elle est entachée d'une erreur de droit, en méconnaissance des dispositions de l'article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, dès lors qu'il pouvait prétendre à la délivrance d'un titre de séjour de plein droit, ce qui le protège contre l'éloignement ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde relative des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation de sa situation personnelle ;

En ce qui concerne la décision fixant le délai de départ volontaire :

- elle est illégale, par voie d'exception, du fait de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde relative des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation de sa situation personnelle ;

En ce qui concerne la décision portant interdiction de retour sur le territoire français d'une durée d'un an :

- elle est illégale, par voie d'exception, du fait de l'illégalité des décisions portant obligation de quitter le territoire français et refusant de lui octroyer un délai de départ volontaire ;

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle est entachée d'une erreur d'appréciation de son principe.

Par un mémoire en défense, enregistré le 8 mars 2024, le préfet délégué auprès du représentant de l'Etat dans les collectivités de Saint-Barthélemy et de Saint-Martin, conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens de la requête ne sont pas fondés.

Par ordonnance du 11 mars 2024, la clôture d'instruction a été fixée au 20 avril 2024.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à 1'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Le Roux,

- et les observations de Me Guillaume-Matime, représentant M. C, et de Mme A, représentant le préfet délégué auprès du représentant de l'Etat dans les collectivités de Saint-Barthélemy et de Saint-Martin.

Considérant ce qui suit :

1. M. C, ressortissant de la Dominique né le 7 février 1975, déclare être entré sur le territoire français le 15 décembre 1990. Le 13 mars 2023, il a été entendu et placé en retenue pour vérification du droit de circulation ou de séjour par les services de police nationale. M. C, qui n'était pas en possession d'un document l'autorisant à circuler librement ou à séjourner en France, s'est vu notifier par le préfet de la Guadeloupe un arrêté du 13 mars 2023, prononçant à son encontre une obligation de quitter le territoire français sans délai de départ volontaire, fixant son pays d'origine ou tout pays pour lequel il établit être légalement admissible comme pays de destination et portant interdiction de retour sur le territoire français pour une durée d'un an. Le 28 avril 2023, M. C a été éloigné à destination de la Dominique. Par la présente requête, M. C demande au tribunal d'annuler l'arrêté du préfet de la Guadeloupe du 13 mars 2023.

2. Aux termes du premier alinéa de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui n'entre pas dans les catégories prévues aux articles L. 423-1, L. 423-7, L. 423-14, L. 423-15, L. 423-21 et L. 423-22 ou dans celles qui ouvrent droit au regroupement familial, et qui dispose de liens personnels et familiaux en France tels que le refus d'autoriser son séjour porterait à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard des motifs du refus, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an, sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1. ". Lorsque la loi prescrit l'attribution de plein droit d'un titre de séjour à un étranger, cette circonstance fait obstacle à ce qu'il puisse légalement être l'objet d'une mesure d'obligation de quitter le territoire français.

3. En l'espèce, si M. C n'établit pas suffisamment être entré sur le territoire français en 1990, comme il le soutient, il ressort toutefois des nombreuses pièces qu'il produit, notamment des titres de séjour qui lui ont été délivrés du 5 décembre 2003 au 4 décembre 2004, du 26 novembre 2007 au 25 novembre 2008 et du 17 décembre 2011 au 16 décembre 2012, ainsi que de son certificat de travail du 1er mars 2007 au 19 octobre 2019 et des diverses factures entre 2004 et 2021 concernant notamment la scolarité de son fils et des frais de santé, qu'il y réside depuis 2003. Il ressort également de ces documents que, depuis 2003, M. C déclare résider chez son père, qui a été naturalisé français en 2005, avec son fils, né en France le 26 mai 1997 et qui a acquis la nationalité française par déclaration le 23 juillet 2013. Le requérant, qui apparaissait comme seul responsable légal de son fils sur les documents d'inscription scolaire produits, justifie, de plus, avoir réglé ses différents frais de scolarité jusqu'en 2009, ainsi que ses frais de santé au moins jusqu'en 2017. En outre, le préfet n'apporte aucun élément permettant de remettre en cause les propos du requérant selon lequel il ne dispose plus d'aucun lien dans son pays d'origine, dès lors qu'il ressort notamment des pièces du dossier que la mère de M. C, qui a acquis la nationalité néerlandaise, réside sur la partie hollandaise de l'île de Saint-Martin. Le requérant justifie enfin avoir travaillé durant douze années sur le territoire français, ce qui atteste de sa réelle insertion au sein de la société française. Il en résulte que M. C a déplacé le centre de sa vie privée et familiale sur le territoire français. Dans ces conditions, M. C est fondé à soutenir qu'il répondait aux conditions de délivrance d'un titre de séjour de plein droit sur le fondement des dispositions de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par suite, le préfet délégué a commis une erreur de droit en prenant à son encontre une décision portant obligation de quitter le territoire français.

4. Il résulte de tout ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que M. C est fondé à demander l'annulation de la décision par laquelle le préfet délégué lui a fait obligation de quitter le territoire français, ainsi que, par voie de conséquence, les décisions refusant de lui octroyer un délai de départ volontaire, fixant le pays à destination duquel il est susceptible d'être reconduit d'office et prononçant à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée d'un an.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

5. Aux termes de l'article L. 911-1 du code de justice administrative : " Lorsque sa décision implique nécessairement qu'une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d'un service public prenne une mesure d'exécution dans un sens déterminé, la juridiction, saisie de conclusions en ce sens, prescrit, par la même décision, cette mesure assortie, le cas échéant, d'un délai d'exécution ".

6. Le présent jugement, implique, d'une part, eu égard aux motifs sur lesquels il se fonde, et en l'absence d'éléments de fait ou de droit nouveaux justifiant que l'autorité administrative y oppose une décision de refus, que le représentant de l'Etat dans les collectivités de Saint-Barthélemy et de Saint-Martin délivre à M. C un titre de séjour sur le fondement des dispositions de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par suite, il y a lieu d'enjoindre au représentant de l'Etat dans les collectivités de Saint-Barthélemy et de Saint-Martin de délivrer à M. C un titre de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale ", dans le délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement, et de lui délivrer immédiatement, et dans l'attente, une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler. Dans les circonstances de l'espèce, il n'y a pas lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.

7. D'autre part, la décision d'éloignement annulée par le présent jugement a été exécutée le 28 avril 2023, il s'ensuit qu'il y a lieu d'enjoindre à l'administration de prendre toutes mesures utiles afin d'organiser le retour de M. C à Saint-Martin aux frais de l'Etat, dans un délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement.

Sur les frais d'instance :

8. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'État le versement à M. C de la somme de 1 200 euros.

D E C I D E :

Article 1er : L'arrêté du préfet délégué auprès du représentant de l'Etat dans les collectivités de Saint-Barthélemy et de Saint-Martin du 13 mars 2023 est annulé.

Article 2 : Il est enjoint au représentant de l'Etat dans les collectivités de Saint-Barthélemy et de Saint-Martin de délivrer à M. C un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " dans un délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement et de lui délivrer immédiatement une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler.

Article 3 : Il est enjoint au préfet de la Guadeloupe d'organiser, aux frais de l'Etat, le retour à Saint-Martin de M. C.

Article 4 : L'Etat versera à M. C, une somme de 1 200 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 5 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 6 : Le présent jugement sera notifié à M. B D C, au préfet de la Guadeloupe et au préfet délégué auprès du représentant de l'Etat dans les collectivités de Saint-Barthélemy et de Saint-Martin.

Copie en sera adressée pour information au ministre de l'intérieur et des Outre-mer.

Délibéré après l'audience du 16 mai 2024, à laquelle siégeaient :

M. Gouès, président,

Mme Le Roux, conseillère,

Mme Sollier, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 5 juin 2024.

La rapporteure,

Signé

J. LE ROUX

Le président,

Signé

S. GOUÈS

La greffière,

Signé

L. LUBINO

La République mande et ordonne au préfet de la Guadeloupe et au préfet délégué auprès du représentant de l'Etat à Saint-Barthélemy et à Saint-Martin, en ce qui les concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme

L'adjointe de la greffière en chef

Signé

A. CETOL

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