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AccueilJurisprudence administrativeN° TA108-2300106

Tribunal Administratif de St Martin — Décision N° TA108-2300106

mercredi 5 juin 2024

JuridictionTribunal Administratif de St Martin
SectionTribunal Administratif de St Martin
N° DossierTA108-2300106
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation2ème chambre
Avocat requérantGUILLAUME-MATIME

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés le 4 juillet 2023 et le 28 février 2024, Mme B, représentée par Me Guillaume-Matime, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :

1°) à titre principal, d'annuler l'arrêté du 8 août 2022 par lequel le représentant de l'Etat des collectivités de Saint-Barthélemy et de Saint-Martin l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de 30 jours, a fixé le pays de destination en cas d'exécution d'office, a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français pour une durée d'un an et l'a informée de son signalement aux fins de non-admission dans le fichier des personnes recherchées, à titre subsidiaire, d'annuler cet arrêté en tant qu'il lui fait interdiction de retour sur le territoire français pour une durée d'un an, et, à titre infiniment subsidiaire, d'annuler cet arrêté en tant qu'il fixe le pays de destination en cas d'exécution d'office ;

2°) d'enjoindre au représentant de l'Etat dans les collectivités de Saint-Barthélemy et de Saint-Martin, à titre principal, de lui délivrer un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " dans un délai de deux mois à compter de la notification du jugement à intervenir, et dans l'attente, de lui délivrer dans l'attente une autorisation provisoire de séjour dans un délai de quinze jours, et, à titre subsidiaire, de réexaminer sa situation dans les mêmes conditions de délai, et de lui délivrer, dans l'attente et dans un délai de quinze jours, une autorisation provisoire de séjour ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 500 euros à verser à Me Guillaume-Matime en application des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, celle-ci renonçant à la part contributive de l'Etat.

Elle soutient que :

- sa requête est recevable ;

En ce qui concerne la décision portant refus de titre de séjour :

- elle est entachée d'une erreur de droit dès lors que la décision portant refus de titre de séjour n'apparaît pas dans le dispositif de l'acte ;

- elle méconnaît les articles 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dès lors qu'elle est entrée en France le 24 avril 2005, que ses deux frères résident en France, l'un deux étant en situation régulière, que ses nièces sont également présentes sur le territoire, deux d'entre elles étant française, qu'elle occupe un logement sur le territoire et bénéficie d'un contrat de travail à durée indéterminée ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste dans l'appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle ;

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

- elle est illégale dès lors qu'elle est fondée sur la décision de refus de titre de séjour, elle-même illégale ;

- elle est entachée d'erreur de droit dès lors que le préfet ne s'est pas préalablement et expressément prononcé sur sa demande de titre de séjour ;

- elle méconnaît les articles 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et est entachée d'une erreur manifeste dans l'appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle ;

- elle méconnaît les articles L. 611-3, L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales en vertu desquels elle bénéficie d'une protection absolue contre l'éloignement ;

En ce qui concerne la décision portant fixation du pays de destination :

- elle est illégale dès lors qu'elle est fondée sur les décisions portant refus de titre de séjour et obligation de quitter le territoire français, elles-mêmes illégales ;

- elle méconnaît les articles 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, 3 de la convention contre la torture et autres peines ou traitements cruels, inhumains ou dégradants et L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dès lors qu'en cas de retour, elle devra transiter par Port-au-Prince donc dans une zone de danger permanent et sérieux de mort ;

En ce qui concerne la décision portant interdiction de retour sur le territoire français d'une durée d'un an et portant signalement aux fins de non-admission dans le fichier des personnes recherchées :

- elle est illégale dès lors qu'elle est fondée sur la décision de refus de titre de séjour, elle-même illégale ;

- elle est illégale dès lors qu'elle est fondée sur la décision portant obligation de quitter le territoire français, elle-même illégale ;

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.

La requête a été communiquée au préfet de la Guadeloupe qui n'a pas produit d'observations en défense.

Le 23 janvier 2024, les parties ont été informées, en application de l'article R. 611-11-1 du code de justice administrative, que l'affaire était susceptible d'être audiencée au mois de mai 2024, et que l'instruction était susceptible d'être close à compter du 18 mars 2024.

Par une ordonnance du 14 mai 2024, la clôture de l'instruction a été prononcée avec effet immédiat.

Un mémoire présenté par le représentant de l'Etat dans les collectivités de Saint-Barthélemy et de Saint-Martin a été enregistré le 15 mai 2024, postérieurement à la clôture d'instruction, et n'a pas été communiqué.

Mme B a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 27 octobre 2022.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention contre la torture et autres peines ou traitements cruels, inhumains ou dégradants,

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales,

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile,

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

A été entendu au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Sollier, rapporteuse,

- et les observations de Me Guillaume-Matime, représentant Mme B, présente, et de Mme A, représentant le préfet délégué auprès du représentant de l'Etat dans les collectivités de Saint-Barthélemy et de Saint-Martin.

Considérant ce qui suit :

1. Mme B, ressortissante haïtienne née le 26 février 1970 à l'Azile (Haïti), est entrée en France le 24 avril 2005. Le 8 novembre 2021, elle a sollicité la délivrance d'un titre de séjour sur le fondement de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par un arrêté du 8 août 2022, dont l'intéressée demande l'annulation, le représentant de l'Etat dans les collectivités de Saint-Barthélemy et de Saint-Martin l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le pays de destination en cas d'exécution d'office, a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français pour une durée d'un an et l'a informée de son signalement aux fins de non-admission dans le fichier des personnes recherchées.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne la décision portant refus de titre de séjour :

2. En premier lieu, si l'arrêté attaqué du 8 août 2022 ne contient pas, dans son dispositif, de référence à une décision portant refus de délivrer un titre de séjour à Mme B, il ressort toutefois sans ambiguïté des motifs de cette décision que le préfet délégué a examiné la situation de la requérante au regard de son droit au séjour, il dispose notamment explicitement que " la délivrance [d'un] titre de séjour lui est refusée ". L'arrêté litigieux doit ainsi être regardé comme comportant également une décision de refus de délivrance d'un titre de séjour à la requérante. Cette simple erreur matérielle n'est pas de nature à entacher d'illégalité la décision attaquée et la requérante n'est ainsi pas fondée à soutenir que la décision serait entachée d'une erreur de droit dès lors que le préfet délégué n'aurait pas adopté de décision lui refusant explicitement la délivrance d'un titre de séjour.

3. En second lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale () 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui. " Selon l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui n'entre pas dans les catégories prévues aux articles L. 423-1, L. 423-7, L. 423-14, L. 423-15, L. 423-21 et L. 423-22 ou dans celles qui ouvrent droit au regroupement familial, et qui dispose de liens personnels et familiaux en France tels que le refus d'autoriser son séjour porterait à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard des motifs du refus, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an, sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1. Les liens mentionnés au premier alinéa sont appréciés notamment au regard de leur intensité, de leur ancienneté et de leur stabilité, des conditions d'existence de l'étranger, de son insertion dans la société française ainsi que de la nature de ses liens avec sa famille restée dans son pays d'origine. L'insertion de l'étranger dans la société française est évaluée en tenant compte notamment de sa connaissance des valeurs de la République ".

4. En l'espèce, tout d'abord, Mme B soutient être entrée sur en France le 24 avril 2005. Toutefois, au titre de la période du 24 avril 2005 au 31 décembre 2016, la requérante produit onze factures d'électricité pour les années 2011 à 2015 ainsi que trois factures de téléphonie et un contrat de souscription mobile pour l'année 2016. Si ces pièces sont de nature à attester de présences ponctuelles sur le territoire, elles ne sont pas suffisantes pour justifier de la continuité du séjour en France de la requérante au cours de cette période. Ainsi, il ressort des pièces du dossier, et notamment des avis d'imposition sur les revenus de 2017 à 2020, des factures d'électricité et de téléphonie, des contrats d'abonnement et de bail, des quittances de loyers, du contrat de travail à durée indéterminée du 1er juin 2021 et de ses fiches de paie Mme B justifie résider sur le territoire français depuis l'année 2017 soit depuis plus de cinq ans à la date de la décision attaquée. En outre, si la requérante produit son contrat à durée indéterminée, signé le 1er juin 2021, quatre bulletins de salaire relatifs à l'année 2022 et un avis d'imposition sur les revenus de 2021 dans lequel elle déclare des revenus, ces éléments ne suffisent pas à attester d'une insertion professionnelle stable et ancienne sur le territoire français. Par ailleurs, si la requérante soutient, notamment par la production de photographies, que ses deux frères vivent sur le territoire, dont un est en situation régulière, et que ses nièces, dont deux sont françaises, sont également présentes sur le territoire, elle n'établit cependant pas être dépourvue d'attaches dans son pays d'origine où vivent ses deux enfants. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance des articles 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile doit être écarté. Pour les mêmes motifs, le préfet délégué auprès du représentant de l'Etat dans les collectivités de Saint-Barthélemy et de Saint-Martin n'a pas entaché la décision portant refus de titre de séjour, d'une erreur manifeste dans l'appréciation de ses conséquences sur la situation personnelle de Mme B.

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

5. En premier lieu, il résulte de ce qui précède que le moyen tiré de ce que la décision portant obligation de quitter le territoire français doit être annulée en raison de l'illégalité de la décision portant refus de titre de séjour ne peut qu'être écarté.

6. En deuxième lieu, pour les mêmes motifs que ceux énoncés au point 2 du présent jugement, la décision portant obligation de quitter le territoire français n'est pas entachée d'une erreur de droit dès lors que le représentant de l'Etat n'aurait pas adopté de décision lui refusant explicitement la délivrance d'un titre de séjour.

7. En troisième lieu, pour les mêmes motifs que ceux énoncés au point 4 du présent jugement, la décision portant obligation de quitter le territoire français ne méconnait pas les articles 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et n'est pas non plus entachée d'une erreur manifeste dans l'appréciation de ses conséquences sur la situation personnelle de Mme B.

8. En quatrième et dernier lieu, aux termes de l'article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Ne peuvent faire l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français : 1° L'étranger mineur de dix-huit ans ; / 2° L'étranger qui justifie par tous moyens résider habituellement en France depuis qu'il a atteint au plus l'âge de treize ans ; / 3° L'étranger qui réside régulièrement en France depuis plus de dix ans, sauf s'il a été, pendant toute cette période, titulaire d'une carte de séjour temporaire ou pluriannuelle portant la mention " étudiant " ; / 4° L'étranger qui réside régulièrement en France depuis plus de vingt ans ; / 5° L'étranger qui est père ou mère d'un enfant français mineur résidant en France, à condition qu'il établisse contribuer effectivement à l'entretien et à l'éducation de l'enfant dans les conditions prévues par l'article 371-2 du code civil depuis la naissance de celui-ci ou depuis au moins deux ans ; / 6° L'étranger marié depuis au moins trois ans avec un conjoint de nationalité française, à condition que la communauté de vie n'ait pas cessé depuis le mariage et que le conjoint ait conservé la nationalité française ; / 7° L'étranger qui réside régulièrement en France depuis plus de dix ans et qui est marié depuis au moins trois ans avec un ressortissant étranger relevant du 2°, à condition que la communauté de vie n'ait pas cessée depuis le mariage ; / 8° L'étranger titulaire d'une rente d'accident du travail ou de maladie professionnelle servie par un organisme français et dont le taux d'incapacité permanente est égal ou supérieur à 20 % ; / 9° L'étranger résidant habituellement en France si son état de santé nécessite une prise en charge médicale dont le défaut pourrait avoir pour lui des conséquences d'une exceptionnelle gravité et si, eu égard à l'offre de soins et aux caractéristiques du système de santé du pays de renvoi, il ne pourrait pas y bénéficier effectivement d'un traitement approprié ".

9. En l'espèce, il ne ressort pas des pièces du dossier, et alors que la requérante se borne à soutenir de manière générale et vague qu'elle fait l'objet d'une protection absolue en vertu des dispositions citées au point précédent, que la décision portant obligation de quitter le territoire français méconnaitrait l'article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par suite, le moyen doit être écarté.

En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination :

10. Aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ".

11. La Cour européenne des droits de l'homme a rappelé qu'il appartient en principe au ressortissant étranger de produire les éléments susceptibles de démontrer qu'il serait exposé à un risque de traitement contraire aux stipulations précitées de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, à charge ensuite pour les autorités administratives " de dissiper les doutes éventuels " au sujet de ces éléments (23 août 2016, J.K et autres c/ Suède, n° 59166/1228). Selon cette même cour, l'appréciation d'un risque réel de traitement contraire à l'article 3 précité doit se concentrer sur les conséquences prévisibles de l'éloignement du requérant vers le pays de destination, compte tenu de la situation générale dans ce pays et des circonstances propres à l'intéressé (30 octobre 1991, Vilvarajah et autres c/ Royaume-Uni, paragraphe 108, série A n° 215). À cet égard et s'il y a lieu, il faut rechercher s'il existe une situation générale de violence dans le pays de destination ou dans certaines régions de ce pays si l'intéressé en est originaire ou s'il doit être éloigné spécifiquement à destination de l'une d'entre elles (17 juillet 2008, NA c/ Royaume-Uni, n° 25904/07). Cependant, toute situation générale de violence n'engendre pas un risque réel de traitement contraire à l'article 3, la Cour européenne des droits de l'homme ayant précisé qu'une situation générale de violence serait d'une intensité suffisante pour créer un tel risque uniquement " dans les cas les plus extrêmes " où l'intéressé encourt un risque réel de mauvais traitements du seul fait qu'un éventuel retour l'exposerait à une telle violence.

12. En l'espèce, les affrontements opposant en Haïti les groupes criminels armés rivaux entre eux et ces groupes à la Police nationale haïtienne, voire aux groupes d'autodéfense, doivent, eu égard au niveau d'organisation de ces groupes criminels, à la durée du conflit, à l'étendue géographique de la situation de violence et à l'agression intentionnelle des civils, être regardés comme caractérisant un conflit armé interne exposant la totalité du territoire haïtien à une situation de violence aveugle généralisée. Toutefois, si la totalité du territoire haïtien subit une situation de violence aveugle résultant d'un conflit armé interne, cette violence atteint à Port-au-Prince ainsi que dans les départements de l'Ouest et de l'Artibonite, qui concentrent le plus grand nombre d'affrontements, d'incidents sécuritaires et de victimes, un niveau d'intensité exceptionnelle.

13. Une décision fixant Haïti comme pays de renvoi en cas d'exécution d'office d'une obligation de quitter le territoire français doit être regardée comme exposant un étranger à un risque réel de subir des traitements contraires à l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales lorsque l'administration n'établit pas que l'intéressé n'aura pas vocation, par l'exécution de cette mesure, à rejoindre ou traverser la zone de Port-de-Prince, le département de l'Ouest ou le département de l'Artibonite dans lesquels la situation de violence aveugle généralisée atteint un niveau d'intensité exceptionnelle.

14. En l'espèce, en décidant que si Mme B n'avait pas quitté le territoire français à l'expiration du délai de départ volontaire de trente jours lui étant accordé, cette décision d'éloignement serait mise à exécution à destination du pays dont elle possédait la nationalité ou de tout pays dans lequel elle était légalement admissible, à l'exception d'un Etat membre de l'Union européenne, de l'Islande, du Liechtenstein, de la Norvège ou de la Suisse, le préfet de la Guadeloupe doit être regardé comme ayant décidé que la requérante pourrait notamment être éloignée vers le pays dont elle a la nationalité, à savoir Haïti. Le préfet n'apporte aucun élément permettant d'établir qu'en cas d'exécution d'office de la mesure d'éloignement dont elle fait l'objet, la requérante n'aurait pas vocation à rejoindre ou traverser Port-au-Prince, les départements de l'Ouest et de l'Artibonite, où sévit une situation de violence atteignant, ainsi qu'il a été dit, un niveau d'intensité exceptionnelle. Dès lors, en décidant que Mme B pourrait être éloignée d'office vers Haïti, le préfet de la Guadeloupe a méconnu les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

En ce qui concerne la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :

15. Aux termes de l'article L. 612-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsque l'étranger n'est pas dans une situation mentionnée aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative peut assortir la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français./ Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder deux ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français. " Aux termes de l'article L. 612-10 du même code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. () "

16. Il ressort des termes de la décision attaquée que, pour prononcer à l'encontre de Mme B une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée d'un an le représentant de l'Etat s'est fondé sur les dispositions de l'article L. 612-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit dès lors que l'intéressé n'est pas dans une situation mentionnée aux articles L. 612-6 et L. 612-7. Ainsi, le représentant de l'Etat n'était pas placé dans une situation de compétence liée pour assortir la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. En l'espèce, il résulte de ce qui a été dit au point 4 que Mme B, qui à la date de la décision attaquée était présent en France depuis plus de cinq ans, n'avait jamais fait l'objet d'une mesure d'éloignement et dont le comportement ne constituait pas une menace à l'ordre public, justifie de la présence en France de ses deux frères, dont l'un est titulaire d'une carte de résident valable jusqu'au 15 mars 2031, et de ses deux nièces françaises. Dans ces conditions, en interdisant à l'intéressée de revenir sur le territoire français pour une durée d'un an, le représentant de l'Etat dans les collectivités de Saint-Barthélemy et de Saint-Martin a entaché sa décision d'une erreur d'appréciation. Par suite, et sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête dirigés contre cette décision, cette dernière doit être annulée.

17. Il résulte de tout ce qui précède que l'arrêté litigieux du 8 août 2022 doit être annulé en tant seulement que le représentant de l'Etat dans les collectivités de Saint-Barthélemy et de Saint-Martin a fixé Haïti comme pays de renvoi en cas d'exécution d'office de la décision portant obligation de quitter le territoire français et a fait interdiction à Mme B de revenir sur le territoire français pour une durée d'un an.

Sur les conclusions à fin d'injonction et d'astreinte :

18. Aux termes de l'article L. 911-1 du code de justice administrative : " Lorsque sa décision implique nécessairement qu'une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d'un service public prenne une mesure d'exécution dans un sens déterminé, la juridiction, saisie de conclusions en ce sens, prescrit, par la même décision, cette mesure assortie, le cas échéant, d'un délai d'exécution. / La juridiction peut également prescrire d'office cette mesure. " Aux termes de l'article R. 613-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Les modalités de suppression du signalement d'un étranger effectué au titre d'une décision d'interdiction de retour sont celles qui s'appliquent, en vertu de l'article 7 du décret n° 2010-569 du 28 mai 2010 relatif au fichier des personnes recherchées, aux cas d'extinction du motif d'inscription dans ce traitement. " Et, aux termes de l'article 7 du décret du 28 mai 2010 susmentionné : " Les données à caractère personnel enregistrées dans le fichier sont effacées sans délai en cas d'aboutissement de la recherche ou d'extinction du motif de l'inscription () ".

19. Le présent jugement, qui annule la décision fixant le pays de renvoi ainsi que l'interdiction de retour sur le territoire français prise à l'encontre de Mme B, implique nécessairement que l'administration efface le signalement dont elle fait l'objet dans le fichier des personnes recherchées. Il y a donc lieu d'enjoindre au représentant de l'Etat dans les collectivités de Saint-Barthélemy et de Saint-Martin de prendre toute mesure propre à mettre fin à ce signalement dans un délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement.

20. L'annulation prononcée n'appelle aucune autre mesure d'exécution. Dès lors, le surplus des conclusions à fin d'injonction présentées par la requérante ne peut qu'être rejeté.

Sur les frais de l'instance :

21. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de faire application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 000 euros au titre des frais exposés par le requérant et non compris dans les dépens.

DECIDE :

Article 1er : L'arrêté du représentant de l'Etat dans les collectivités de Saint-Barthélemy et de Saint-Martin du 8 août 2022 est annulé en tant seulement qu'il fixe le pays de renvoi en cas d'exécution d'office de la décision portant obligation de quitter le territoire français et prononce à l'encontre de Mme B une interdiction de retour sur le territoire français pour une durée d'un an.

Article 2 : Il est enjoint au représentant de l'Etat dans les collectivités de Saint-Barthélemy et de Saint-Martin de mettre en œuvre la procédure d'effacement du signalement de Mme B aux fins de non-admission dans le fichier des personnes recherchées dans un délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : Il est mis à la charge de l'Etat une somme de 1 000 euros à verser à Mme B au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à Mme C B, au représentant de l'Etat dans les collectivités de Saint-Barthélemy et de Saint-Martin et au préfet de la Guadeloupe.

Copie en sera adressée pour information au ministre de l'intérieur et des Outre-mer.

Délibéré après l'audience du 16 mai 2024, à laquelle siégeaient :

M. Gouès, président,

Mme Le Roux, conseillère,

Mme Sollier, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 5 juin 2024.

La rapporteuse,

Signé

M. SOLLIER

Le président,

Signé

S. GOUÈS La greffière,

Signé

L. LUBINO

La République mande et ordonne au préfet délégué auprès du représentant de l'Etat dans les collectivités de Saint-Barthélemy et de Saint-Martin et au préfet de la Guadeloupe, en ce qui les concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme

L'adjointe à la greffière en chef

Signé

A. CETOL

TRIBUNAL ADMINISTRATIF

DE SAINT-MARTIN

__________

Mme C B

___________

Ordonnance du 13 juin 2024

___________

RÉPUBLIQUE FRANÇAISE

AU NOM DU PEUPLE FRANÇAIS

Le président du tribunal,

Vu la procédure suivante :

Par une lettre, enregistrée le 6 juin 2024, Mme C B, représentée par Me Guillaume-Matime demande au tribunal de procéder à la rectification de deux erreurs matérielles figurant dans le jugement n° 2300106, rendu le 5 juin 2024.

Vu le jugement n° 2300106 du 5 juin 2024.

Vu le code de justice administrative.

Considérant ce qui suit :

1. Aux termes de l'article R. 741-11 du code de justice administrative : " Lorsque le président du tribunal administratif, de la cour administrative d'appel ou, au Conseil d'Etat, le président de la section du contentieux constate que la minute d'une décision est entachée d'une erreur ou d'une omission matérielle non susceptible d'avoir exercé une influence sur le jugement de l'affaire, il peut y apporter, par ordonnance rendue dans le délai d'un mois à compter de la notification aux parties, les corrections que la raison commande. / La notification de l'ordonnance rectificative rouvre, le cas échéant, le délai d'appel ou de recours en cassation contre la décision ainsi corrigée. / Lorsqu'une partie signale au président du tribunal administratif ou de la cour administrative d'appel l'existence d'une erreur ou d'une omission matérielle entachant une décision, et lui demande d'user des pouvoirs définis au premier alinéa, cette demande est, sauf dans le cas mentionné au deuxième alinéa, sans influence sur le cours du délai d'appel ou de recours en cassation ouvert contre cette décision. ".

2. Le jugement susvisé est entaché d'erreurs matérielles, d'une part, dans ses motifs en ce qu'il n'est pas indiqué que la somme versée au titre des frais liés au litige sera perçue par Me Guillaume-Matime en application de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve que celle-ci renonce à percevoir la part contributive de l'Etat, Mme B ayant été admise à l'aide juridictionnelle totale par décision du 27 octobre 2022, et d'autre part, en son article 3 pour la même raison. Il y a lieu, par suite, de rectifier ces erreurs matérielles conformément aux articles 1er et 2 du dispositif ci-dessous.

O R D O N N E :

Article 1er : le paragraphe 21 du jugement n° 2300106 du 5 juin 2024 est remplacé comme suit :

" 21. La requérante a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle totale. Par suite, son avocate peut se prévaloir des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, et sous réserve que Me Guillaume-Matime, avocate de Mme B, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État, de mettre à la charge de l'Etat le versement à Me Guillaume-Matime de la somme de 1 000 euros. "

Article 2 : L'article 3 du dispositif du jugement n° 2300106 du 5 juin 2024 est remplacé comme suit :

" Article 3 : Il est mis à la charge de l'Etat une somme de 1 000 euros à verser à Me Guillaume-Matime, avocate de Mme B, en application des dispositions du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve que Me Guillaume-Matime renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat. "

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à Mme C B, au représentant de l'Etat dans les collectivités de Saint-Barthélemy et de Saint-Martin et au préfet de la Guadeloupe.

Copie en sera adressée pour information au ministre de l'intérieur et des Outre-mer.

Fait à Basse-Terre, le 13 juin 2024.

Le président,

Signé :

S. GOUÈS

La République mande et ordonne au préfet délégué auprès du représentant de l'Etat dans les collectivités de Saint-Barthélemy et de Saint-Martin et au préfet de la Guadeloupe, en ce qui les concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme

L'adjointe à la greffière en chef

Signé

A. CETOL

N°2300106

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