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AccueilJurisprudence administrativeN° TA108-2400125

Tribunal Administratif de St Martin — Décision N° TA108-2400125

lundi 21 octobre 2024

JuridictionTribunal Administratif de St Martin
SectionTribunal Administratif de St Martin
N° DossierTA108-2400125
TypeOrdonnance
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Avocat requérantGUILLAUME-MATIME

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 18 octobre 2024, M. A B, représenté par Me Loïse Guillaume-Matime, demande au juge des référés, statuant sur le fondement de l'article L. 521-2 du code de justice administrative :

1°) de suspendre l'exécution, d'une part, de l'arrêté du 18 juillet 2024, par lequel le représentant de l'Etat dans les collectivités de Saint-Barthélemy et de Saint-Martin, a refusé son admission au séjour, l'a obligé à quitter le territoire français, avec un délai de départ, sans interdiction de retour sur le territoire français et, d'autre part, de l'arrêté du 17 octobre 2024 par lequel le représentant de l'Etat dans les collectivités de Saint-Barthélemy et de Saint-Martin l'a placé en centre de rétention administrative ;

2°) d'enjoindre au préfet de la Guadeloupe, en cas d'éloignement effectif ou de séjour au centre de rétention des Abymes, de mettre en œuvre son retour à Saint-Martin ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 000 euros à lui verser au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- l'urgence est présumée dès lors que la mesure d'éloignement litigieuse peut être exécutée d'office à tout moment ;

- il est porté une atteinte grave et manifestement illégale à son droit de ne pas être soumis à des traitements inhumains ou dégradants, protégé par les articles 3 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, 7 du Pacte international relatif aux droits civils et politiques et L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, compte tenu des risques qu'il encourt en cas de retour en Haïti, pays qui connaît actuellement une situation de violence généralisée.

Par un mémoire en défense, enregistré le 19 octobre 2024, le préfet de la Guadeloupe conclut au rejet de la requête, en faisant valoir que les moyens de la requête sont infondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience le 21 octobre 2024 à 10 heures.

Au cours de l'audience publique tenue en présence de Mme Lubino, greffière d'audience, ont été entendus :

- le rapport de M. Sabatier-Raffin ;

- et les observations orales de Me Mathurin-Kancel, substituant Me Guillaume-Matime, conseil de M. B, qui conclut aux mêmes fins par les mêmes moyens.

Le préfet de la Guadeloupe n'était ni présent, ni représenté.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience publique, le 21 octobre 2024 à 10 h 30.

Considérant ce qui suit :

1. M. B, ressortissant haïtien, né le 15 novembre 1985 à Ouanaminthe (Haïti), entré irrégulièrement sur le territoire français en 2002, a fait l'objet de l'arrêté du 18 juillet 2024, par lequel le représentant de l'Etat dans les collectivités de Saint-Barthélemy et de Saint-Martin lui a refusé un titre de séjour, l'a obligé à quitter le territoire français, avec un délai de départ de 30 jours, et en tant qu'il fixe Haïti, pays d'origine de l'intéressé, pour destination de cette mesure si cet arrêté doit être exécuté d'office. Par un autre arrêté du 17 octobre 2024, le représentant de l'Etat dans les collectivités de Saint-Barthélemy et de Saint-Martin l'a placé en rétention administrative. Par la présente requête, et sur le fondement de l'article L. 521-2 du code de justice administrative, M. B demande au juge des référés de suspendre l'exécution des arrêtés litigieux.

Sur les conclusions dirigées contre la décision de placement en centre de rétention :

2. Aux termes de l'article L. 741-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dans sa rédaction applicable au litige : "L'étranger qui fait l'objet d'une décision de placement en rétention peut la contester devant le magistrat du siège du tribunal judiciaire, ().".

3. Il résulte de ces dispositions qu'il n'appartient pas au juge des référés saisi sur le fondement de l'article L. 521-2 du code de justice administrative de connaître de la décision de placement en rétention et, partant, de son exécution. Il suit de là que les conclusions de la requête de M. B tendant à ce que le juge des référés du tribunal administratif mette fin à sa rétention au centre de rétention administrative ne peuvent qu'être rejetées.

Sur les conclusions présentées au titre de l'article L. 521-2 du code de justice administrative :

4. Aux termes de l'article L. 521-2 du code de justice administrative : "Saisi d'une demande en ce sens justifiée par l'urgence, le juge des référés peut ordonner toutes mesures nécessaires à la sauvegarde d'une liberté fondamentale à laquelle une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d'un service public aurait porté, dans l'exercice d'un de ses pouvoirs, une atteinte grave et manifestement illégale. Le juge des référés se prononce dans un délai de quarante-huit heures.". Aux termes de l'article L. 522-1 du même code : "Le juge des référés statue au terme d'une procédure contradictoire écrite ou orale. Lorsqu'il lui est demandé de prononcer les mesures visées aux articles

L. 521-1 et L. 521-2, de les modifier ou d'y mettre fin, il informe sans délai les parties de la date et de l'heure de l'audience publique ().". Aux termes du premier alinéa de l'article R. 522-1 dudit code : "La requête visant au prononcé de mesures d'urgence doit () justifier de l'urgence de l'affaire.". Enfin, aux termes de l'article L. 522-3 du code de justice administrative : "Lorsque la demande ne présente pas un caractère d'urgence ou lorsqu'il apparaît manifeste, au vu de la demande, que celle-ci ne relève pas de la compétence de la juridiction administrative, qu'elle est irrecevable ou qu'elle est mal fondée, le juge des référés peut la rejeter par une ordonnance motivée sans qu'il y ait lieu d'appliquer les deux premiers alinéas de l'article L. 522-1.".

En ce qui concerne l'urgence :

5. Lorsqu'un requérant fonde son action non sur la procédure de suspension régie par l'article L. 521-1 du code de justice administrative, mais sur la procédure de protection particulière instituée par l'article L. 521-2 de ce code, il lui appartient de justifier de circonstances caractérisant une situation d'urgence qui implique, sous réserve que les autres conditions posées par l'article L. 521-2 soient remplies, qu'une mesure visant à sauvegarder une liberté fondamentale doive être prise dans les quarante-huit heures.

6. En l'espèce, par la décision attaquée du 17 octobre 2024, le représentant de l'Etat dans les collectivités de Saint-Barthélemy et de Saint-Martin a placé M. B en rétention administrative dans l'attente de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français dont il fait l'objet, en application de l'arrêté contesté du 18 juillet 2024. De plus, les dispositions de l'article L. 763-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile rendent inapplicables à Saint-Martin les dispositions de l'article L. 722-7 du même code dotant les recours contentieux formés contre les décisions portant obligation de quitter le territoire français et fixation du pays de renvoi d'un effet suspensif de l'éloignement effectif de l'étranger concerné. Compte tenu de ces éléments, la condition d'urgence prévue par l'article L. 521-2 du code de justice administrative est remplie.

En ce qui concerne l'atteinte grave et manifestement illégale à une liberté fondamentale :

7. Aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : "Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants.". Le droit de ne pas être soumis à des traitements inhumains ou dégradants constitue une liberté fondamentale au sens de l'article L. 521-2 du code de justice administrative.

8. La Cour européenne des droits de l'homme a rappelé qu'il appartient en principe au ressortissant étranger de produire les éléments susceptibles de démontrer qu'il serait exposé à un risque de traitement contraire aux stipulations précitées de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, à charge ensuite pour les autorités administratives "de dissiper les doutes éventuels" au sujet de ces éléments (23 août 2016, J.K et autres c./ Suède, n° 59166/1228). Selon cette même Cour, l'appréciation d'un risque réel de traitement contraire à l'article 3 précité doit se concentrer sur les conséquences prévisibles de l'éloignement du requérant vers le pays de destination, compte tenu de la situation générale dans ce pays et des circonstances propres à l'intéressé (30 octobre 1991, Vilvarajah et autres c./Royaume-Uni, paragraphe 108, série A n° 215). À cet égard et s'il y a lieu, il faut rechercher s'il existe une situation générale de violence dans le pays de destination ou dans certaines régions de ce pays si l'intéressé en est originaire ou s'il doit être éloigné spécifiquement à destination de l'une d'entre elles (17 juillet 2008, NA c./Royaume-Uni, n° 25904/07). Cependant, toute situation générale de violence n'engendre pas un risque réel de traitement contraire à l'article 3, la cour européenne des droits de l'homme ayant précisé qu'une situation générale de violence serait d'une intensité suffisante pour créer un tel risque uniquement "dans les cas les plus extrêmes" où l'intéressé encourt un risque réel de mauvais traitements du seul fait qu'un éventuel retour l'exposerait à une telle violence.

9. En l'espèce, les affrontements opposant en Haïti les groupes criminels armés rivaux entre eux et ces groupes à la Police nationale haïtienne, voire aux groupes d'autodéfense, doivent, eu égard au niveau d'organisation de ces groupes criminels, à la durée du conflit, à l'étendue géographique de la situation de violence et à l'agression intentionnelle des civils, être regardés comme caractérisant un conflit armé interne exposant la totalité du territoire haïtien à une situation de violence aveugle généralisée. Toutefois, si la totalité du territoire haïtien subit une situation de violence aveugle résultant d'un conflit armé interne, cette violence atteint à Port-au-Prince ainsi que dans les départements de l'Ouest et de l'Artibonite, qui concentrent le plus grand nombre d'affrontements, d'incidents sécuritaires et de victimes, un niveau d'intensité exceptionnelle.

10. Une décision fixant Haïti comme pays de renvoi en cas d'exécution d'office d'une obligation de quitter le territoire français doit être regardée comme exposant un étranger à un risque réel de subir des traitements contraires à l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales lorsque l'administration n'établit pas que l'intéressé n'aura pas vocation, par l'exécution de cette mesure, à rejoindre ou traverser la zone de Port-au-Prince, le département de l'Ouest ou le département de l'Artibonite dans lesquels la situation de violence aveugle généralisée atteint un niveau d'intensité exceptionnelle.

11. En décidant qu'en cas d'exécution d'office de la décision portant obligation de quitter le territoire français prise à son endroit, l'arrêté attaqué a fixé le pays de renvoi pris sur le fondement de l'obligation de quitter le territoire français, en mentionnant que l'intéressé serait éloigné à destination du pays dont il possède la nationalité ou de tout pays dans lequel il serait légalement admissible, à l'exception d'un Etat membre de l'Union européenne, de l'Islande, du Liechtenstein, de la Norvège ou de la Suisse, le représentant de l'Etat dans les collectivités de Saint-Barthélemy et de Saint-Martin doit être regardé comme ayant décidé que le requérant pourrait notamment être éloigné vers le pays dont il a la nationalité, à savoir Haïti. Le représentant de l'Etat n'apporte aucun élément permettant d'établir qu'en cas d'exécution d'office de la mesure d'éloignement dont il fait l'objet, le requérant n'aurait pas vocation à rejoindre ou traverser Port-au-Prince, les départements de l'Ouest et de l'Artibonite, où sévit une situation de violence atteignant, ainsi qu'il a été dit, un niveau d'intensité exceptionnelle. Me Mathurin-Kancel fait valoir, au cours des débats à l'audience, que la violence se poursuit actuellement puisqu'une nouvelle fusillade mortelle, perpétrée par un gang, s'est très récemment déroulée à Pont-Sondé, située sur la route reliant Port-au-Prince à Cap-Haïtien, faisant au moins 70 personnes et 16 blessés graves parmi la population, dont des femmes et des enfants. Par ailleurs, il ressort des pièces du dossier que M. B est originaire de la commune d'Ouanaminthe, située dans le département du Nord-Est, dont elle est le chef-lieu de l'arrondissement du même nom, qui ne dispose pas d'aéroport, impliquant que le requérant passe par d'autres départements, dont ceux touchés par l'extrême violence. Dès lors, en décidant que M. B pourrait être éloigné d'office verser Haïti, le représentant de l'Etat dans les collectivités de Saint-Barthélemy et de Saint-Martin a porté une atteinte grave et manifestement illégale au droit du requérant de ne pas être soumis à des traitements inhumains ou dégradants, lequel constitue une liberté fondamentale au sens de l'article L. 521-2 du code de justice administrative.

12. Il résulte de tout ce qui précède que M. B est fondé à demander la suspension de l'arrêté du préfet de la Guadeloupe du 18 juillet 2024, en tant qu'elle fixe Haïti comme pays à destination duquel il pourra être éloigné.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

13. L'exécution de la présente ordonnance n'implique d'enjoindre au préfet de la Guadeloupe ni de délivrer à M. B une autorisation provisoire de séjour, ni de mettre en œuvre son retour en Guadeloupe, le requérant étant convoqué devant le juge des libertés et de la détention, le lundi 21 octobre 2024, à 8 heures.

Sur les frais liés au litige :

14. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 000 euros à verser à M. B.

O R D O N N E :

Article 1er : L'exécution de l'arrêté du 18 juillet 2024 du préfet délégué auprès du représentant de l'Etat dans les collectivités de Saint-Barthélemy et de Saint-Martin en tant qu'il fixe Haïti, dont M. B a la nationalité, comme pays de destination duquel il pourra être éloigné, est suspendue.

Article 2 : Il est mis à la charge de l'Etat une somme de 1 000 euros à verser à M. B au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête de M. B est rejeté.

Article 4 : La présente ordonnance sera notifiée à M. A B et au préfet de la Guadeloupe.

Copie, pour information, en sera adressée au préfet délégué auprès du représentant de l'Etat dans les collectivités de Saint-Barthélemy et de Saint-Martin.

Fait à Basse-Terre, le 21 octobre 2024.

Le juge des référés

Signé :

P. Sabatier-Raffin

La République mande et ordonne au préfet de la Guadeloupe, en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice, à ce requis, en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente ordonnance.

Pour expédition conforme

L'adjointe à la greffière en chef

Signé

A. Cétol

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