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AccueilJurisprudence administrativeN° TA13-1907582

Tribunal Administratif de Marseille — Décision N° TA13-1907582

lundi 17 octobre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Marseille
SectionTribunal Administratif de Marseille
N° DossierTA13-1907582
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
Formation4ème Chambre
Avocat requérantCABINET TTLA PARIS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par jugement avant dire droit du 3 juillet 2020, le tribunal administratif de Marseille, sur la requête n°1907582, enregistrée le 5 septembre 2019, présentée par Mme C B, agissant en sa qualité d'ayant droit de M. D B, représentée par Me Labrunie, a fait droit à sa demande tendant au bénéfice de la loi du 5 janvier 2010 relative à la reconnaissance et à l'indemnisation des victimes des essais nucléaires français, et a diligenté une expertise.

Le rapport d'expertise, établi par le Dr A, a été déposé au greffe du tribunal le 6 mai 2022.

Par un mémoire, enregistré le 17 juin 2022, Mme B demande au tribunal :

1°) de condamner le comité d'indemnisation des victimes des essais nucléaires (CIVEN) à indemniser intégralement les préjudices subis par son mari, au titre de l'action successorale, à hauteur de la somme globale de 202 528 euros, majorée des intérêts de droit à compter du 9 mars 2018, date de la demande d'indemnisation, avec capitalisation des intérêts échus à compter de cette même formalité ;

2°) de mettre à la charge du CIVEN la somme de 3 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative ainsi que les frais d'expertise.

Elle soutient que :

Sur les préjudices patrimoniaux :

- son époux a eu recours à son assistance dans ses gestes de la vie quotidienne, dont le coût s'élève à 28 350 euros sur la base d'un taux horaire de 18 euros au titre de son assistance active et de 13 euros au titre de son assistance passive ;

Sur les préjudices extrapatrimoniaux :

- il a subi un préjudice fonctionnel temporaire, total puis partiel, au titre de deux maladies radio induites, dont le montant est évalué à la somme de 39 178 euros pour un taux horaire de 40 euros ;

- la réparation des souffrances physiques endurées, évaluées à 3.5 sur une échelle de 7 pour son cancer colique et son anémie, justifie que la somme de 50 000 euros lui soit versée ;

- il devra lui être allouée la somme de 60 000 euros au titre du préjudice moral, lié à sa pathologie évolutive ;

- il devra lui être allouée la somme de 25 000 euros au titre du préjudice esthétique temporaire puis permanent.

Par un mémoire, enregistré le 21 juin 2022, le CIVEN demande au tribunal de réduire à de plus justes proportions la demande indemnitaire de Mme B.

Il soutient que :

- l'état de santé de M. B était consolidé uniquement du fait du cancer du côlon ;

- seuls les préjudices temporaires liés à sa médioplastie peuvent faire l'objet d'une indemnisation, son état de santé n'étant pas consolidé à la date de son décès ;

- l'indemnisation de l'assistance par tierce personne doit être évaluée sur la base d'un taux horaire de 10 euros au titre de l'assistance passive pour ses deux maladies, soit un montant de 10 920 euros ;

- l'indemnisation du déficit fonctionnel temporaire doit être évaluée sur la base d'un taux journalier de 25 euros, soit un montant de 24 922 euros ;

- il est proposé d'indemniser les souffrances endurées à hauteur d'une somme correspondant à la valeur haute du barème, à savoir un montant de 18 000 euros ;

- l'indemnisation au titre du préjudice moral sera réduite à une somme de 8 000 euros ;

- le préjudice esthétique temporaire et permanent enduré par M. B doit être évalué à la somme de 1 739 euros ;

- le préjudice d'agrément est un préjudice post-consolidation qui ne doit pas être indemnisé.

Par une ordonnance du 26 août 2022, a été prononcée, en application des articles R. 611-11-1 et R.613-1 du code de justice administrative, la clôture immédiate de l'instruction.

Vu :

- le jugement n°1907582 du 3 juillet 2020 ;

- l'ordonnance de taxation d'expertise du 10 juin 2022 ;

- les autres pièces des dossiers.

Vu :

- la loi n° 2010-2 du 5 janvier 2010 relative à la reconnaissance et à l'indemnisation des victimes des essais nucléaires français ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Le Mestric, première conseillère,

- les conclusions de M. Argoud, rapporteur public.

Considérant ce qui suit :

1. Mme B, veuve de M. D B, a présenté le 9 mars 2018 une demande de reconnaissance et d'indemnisation sur le fondement de la loi du 5 janvier 2010 relative à la reconnaissance et à l'indemnisation des victimes des essais nucléaires français, telle que modifiée par le II de l'article 113 de la loi du 28 février 2017 de programmation relative à l'égalité réelle outre-mer et portant autres dispositions en matière sociale et économique, pour les préjudices subis par son époux. Par décision du 17 juin 2019, le CIVEN a rejeté sa demande. Par jugement du 3 juillet 2020 le tribunal a fait droit à sa demande et a condamné l'Etat à indemniser cette dernière des préjudices subis par son époux du fait de la survenance de sa maladie radio-induite. Le même jugement a ordonné qu'une expertise médicale soit réalisée afin de statuer sur les préjudices subis par M. B. L'expert a rendu son rapport le 6 mai 2022. Mme B demande au tribunal de condamner le CIVEN à indemniser intégralement les préjudices subis par son mari, au titre de l'action successorale, à hauteur de la somme globale de 202 528 euros, majorée des intérêts de droit à compter du 9 mars 2018, date de la demande de réexamen de la demande d'indemnisation, avec capitalisation des intérêts échus à compter de cette même formalité.

Sur les préjudices subis par M. B :

En ce qui concerne les préjudices à caractère patrimoniaux :

2. Lorsque le juge administratif indemnise dans le chef de la victime d'un dommage corporel la nécessité de recourir à l'aide d'une tierce personne, il détermine le montant de l'indemnité réparant ce préjudice en fonction des besoins de la victime et des dépenses nécessaires pour y pourvoir. Il doit à cette fin se fonder sur un taux horaire déterminé, au vu des pièces du dossier, par référence, soit au montant des salaires des personnes à employer augmentés des cotisations sociales dues par l'employeur, soit aux tarifs des organismes offrant de telles prestations, en permettant le recours à l'aide professionnelle d'une tierce personne d'un niveau de qualification adéquat et sans être lié par les débours effectifs dont la victime peut justifier. Il n'appartient notamment pas au juge, pour déterminer cette indemnisation, de tenir compte de la circonstance que l'aide a été ou pourrait être apportée par un membre de la famille ou un proche de la victime.

3. Il résulte du rapport d'expertise que l'état de santé de M. B a justifié pour la période du 2 octobre au 15 octobre 2005, à raison de 3 heures par jour pendant 13 jours, et du 18 mars 2009 jusqu'à son décès le 15 septembre 2010 à raison de 2 heures par jour pendant 550 jours, la présence de son épouse pour tous les gestes de la vie courante. Cette assistance lui ayant été apportée par elle-même et non par du personnel spécialisé, Mme B, qui ne justifie pas de l'existence de besoins spécifiques liés à la situation personnelle de son mari, n'est pas fondée à soutenir que le coût horaire de cette aide aurait dû être fixé à un montant supérieur à celui de 13 euros, qui tient compte du taux horaire moyen du salaire minimum interprofessionnel de croissance au cours de ces périodes, augmenté des charges sociales. Dans ces conditions, sur la base d'une indemnisation au regard d'un taux horaire de 13 euros pour une assistance non spécialisée et, afin de tenir compte des congés payés et des jours fériés prévus par l'article L. 3133-1 du code du travail, il sera fait une exacte appréciation de ce chef de préjudice en le fixant à la somme de 15 582 euros.

En ce qui concerne les préjudices extrapatrimoniaux :

S'agissant du déficit fonctionnel temporaire :

4. Il convient de retenir au titre de l'anémie réfractaire, une période de déficit total pour une période de 39 jours et de déficit partiel de 10% pour une période de 189 jours, de 50% pour une période de 1 493 jours et de 50 à 70% pour une période de 153 jours, à raison d'une moyenne forfaitaire de 400 euros par mois, soit une somme de 11 491 euros.

5. Il convient de retenir pour le cancer du côlon, une période de déficit total pour une période de 26 jours et de déficit partiel de 75% pour une période de 48 jours, de 50% pour une période de 30 jours, de 25% pour une période de 28 jours, et de 10% pour une période de 302 jours à raison d'une moyenne forfaitaire de 400 euros par mois, soit une somme de 1 522 euros.

S'agissant des souffrances physiques endurées :

6. Il résulte de l'instruction que l'expert a évalué les souffrances endurées au titre de l'anémie réfractaire et du cancer colique à 3.5 chacune sur une échelle de 7 pour une durée d'un an et demi de souffrance qualifié de modérées à importantes. Il y a lieu, dans ces conditions, de fixer ce chef de préjudice à la somme de 5 410 euros.

S'agissant du préjudice esthétique temporaire :

7. Il résulte du rapport d'expertise que M. B a subi un préjudice esthétique temporaire évalué par l'expert à 1.5 sur une échelle de 7 puis un préjudice esthétique permanent évalué à 1 sur une échelle de 7. Compte tenu de la durée de sa maladie, de 5 années, ce chef de préjudice sera justement réparé par une indemnité de 1 500 euros au titre du préjudice esthétique temporaire et de 1 000 euros au titre du préjudice esthétique permanent.

S'agissant des troubles dans les conditions d'existence :

8. Il résulte de l'instruction que l'expert a évalué les troubles dans les conditions d'existence de M. B comme importants dès 2005 en raison des bilans à répétition, des traitements et transfusions itératives qui ont engendré de nombreuses contraintes. Il en sera fait une juste appréciation en accordant à Mme B une somme de 2 000 euros.

S'agissant du préjudice d'anxiété :

9. Il résulte de l'instruction que M. B, conscient de son état, a subi, du fait d'une espérance de vie réduite en raison de la pathologie radio-induite dont il était atteint, un préjudice d'angoisse. Il en sera fait une juste appréciation en accordant à Mme B une somme de 8 000 euros.

10. Il résulte de tout ce qui précède qu'il y a lieu de condamner le CIVEN à verser à

Mme B la somme totale de 46 505 euros.

Sur les intérêts et leur capitalisation :

11. Mme B a droit aux intérêts au taux légal sur la somme de 46 505 euros à compter du 9 mars 2018, date de la demande de réexamen de la demande d'indemnisation.

12. La capitalisation des intérêts peut être demandée à tout moment devant le juge du fond, même si, à cette date, les intérêts sont dus depuis moins d'une année. En ce cas, cette demande ne prend toutefois effet qu'à la date à laquelle, pour la première fois, les intérêts sont dus pour une année entière. La capitalisation des intérêts a été demandée le 5 septembre 2019, date d'enregistrement de la requête. Par suite, il y a lieu de faire droit à cette demande à compter du 5 septembre 2020, date à laquelle était due, pour la première fois, une année d'intérêts, ainsi qu'à chaque échéance annuelle à compter de cette date.

Sur les frais d'expertise :

13. Il y a lieu de mettre à la charge de l'Etat les frais d'expertise taxés et liquidés à la somme de 1 821,70 euros par l'ordonnance susvisée du vice-président du tribunal de Marseille du 10 juin 2022.

Sur les frais liés au litige :

14. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros au titre des frais exposés par Mme B et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : L'Etat est condamné à verser à Mme B la somme de 46 505 euros. Cette somme portera intérêt au taux légal à compter du 9 mars 2018. Les intérêts échus à la date du 5 septembre 2020, puis à chaque échéance annuelle à compter de cette date, seront capitalisés à chacune de ces dates pour produire eux-mêmes intérêts.

Article 2 : Les frais d'expertise d'un montant de 1 821,70 euros sont mis à la charge de l'Etat.

Article 3 : Le CIVEN versera à Mme B une somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à Mme C B, au Comité d'indemnisation des victimes des essais nucléaires et au ministre des armées.

Délibéré après l'audience du 3 octobre 2022, à laquelle siégeaient :

M. Salvage, président,

Mme Le Mestric, première conseillère,

Mme Houvet, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 17 octobre 2022.

La rapporteure,

Signé

F. LE MESTRIC

Le président,

Signé

F. SALVAGE

La greffière

Signé

S. BOUCHUT

La République mande et ordonne au ministre des armées en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Pour la greffière en chef,

La greffière.

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