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AccueilJurisprudence administrativeN° TA13-2003356

Tribunal Administratif de Marseille — Décision N° TA13-2003356

jeudi 10 novembre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Marseille
SectionTribunal Administratif de Marseille
N° DossierTA13-2003356
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation2ème Chambre
Avocat requérantIBRAHIM

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 23 avril 2020, M. C B, représenté par Me Ibrahim, demande au tribunal :

1°) de condamner l'établissement pour l'insertion dans l'emploi (EPIDE) à lui verser la somme de 163 000 euros en réparation des préjudices subis issus de l'illégalité de la sanction portant licenciement sans préavis ni indemnité pour faute grave que lui a infligé la directrice de l'établissement le 26 septembre 2016 ;

2°) de mettre à la charge de l'EPIDE le versement de la somme de 2 500 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- la sanction de licenciement qui lui a été infligée le 26 septembre 2016 a été annulée par arrêt de la cour administrative d'appel de Marseille du 21 mai 2019 ;

- cette illégalité est constitutive d'une faute de nature à engager la responsabilité de l'administration ;

- il a droit à être indemnisé du préjudice subi correspondant à la perte de traitement pendant sa période d'éviction illégale, pour un montant de 60 000 euros ;

- l'EPIDE ne justifie pas l'avoir effectivement rétabli dans ses droits à pension et prestations sociales, ce qui justifie un préjudice à hauteur de 15 000 euros ;

- il a subi un préjudice en raison de l'absence de reconstitution rétroactive d sa carrière, pour un montant de 8 000 euros ;

- il a subi un préjudice moral à hauteur de 30 000 euros ;

- les troubles dans les conditions d'existence et le préjudice d'agrément supportés peuvent être évalués à 50 000 euros.

Par un mémoire en défense, enregistré le 6 avril 2022, l'établissement pour l'insertion dans l'emploi, représentée par Me Grzleczyk, conclut au rejet de la requête et à ce que la somme de 2 000 euros soit mise à la charge de M. B en application de l'article L.761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que les moyens de la requête ne sont pas fondés.

Par ordonnance du 11 avril 2022, la clôture de l'instruction a été fixée au 11 mai 2022.

Un mémoire présenté pour M. B a été enregistré le 10 mai 2022 et n'a pas été communiqué en application de l'article R.611-1 du code de justice administrative.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la loi n° 83-634 du 23 juillet 1983 ;

- la loi n°84-53 du 26 janvier 1984 ;

- le décret n° 2004-980 du 17 septembre 2004 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. A,

- les conclusions de M. Terras, rapporteur public,

- et les observations de Me Ibrahim pour M. B.

Considérant ce qui suit :

1. M. B est agent contractuel exerçant les fonctions de moniteur au sein de l'établissement pour l'insertion dans l'emploi (EPIDE) de Marseille, recruté le 21 mai 2007 et en contrat à durée indéterminée depuis le 21 mai 2013. Par une décision du 26 septembre 2016, la directrice générale de l'EPIDE a prononcé comme sanction disciplinaire son licenciement, sans préavis ni indemnité. Par un arrêt n°18MA01737 du 21 mai 2019, la cour administrative d'appel de Marseille a annulé cette décision et a enjoint à l'EPIDE de réintégrer M. B dans le poste qu'il occupait ou, à défaut, dans un poste équivalent. Par sa requête, M. B demande au tribunal de condamner l'EPIDE à lui verser la somme de 163 000 euros en réparation des préjudices subis du fait de son éviction illégale.

Sur les conclusions indemnitaires :

En ce qui concerne l'illégalité fautive :

2. Il résulte de l'instruction, ainsi qu'il a été dit au point 1, que la décision du 26 septembre 2016 par laquelle la directrice générale de l'EPIDE a licencié M. B pour motif disciplinaire a été annulée par un arrêt, devenu définitif, de la cour administrative d'appel de Marseille du 21 mai 2019. La cour a considéré que la matérialité des faits reprochés à l'intéressé était établie mais que la sanction infligée était disproportionnée et par suite illégale. Ainsi, l'EPIDE a commis une illégalité fautive de nature à engager sa responsabilité.

En ce qui concerne les préjudices résultant de l'illégalité fautive :

3. En l'espèce, M. B sollicite une indemnisation en réparation, d'une part, du préjudice financier résultant de son éviction illégale du service, d'autre part, du préjudice moral et, enfin, des troubles dans les conditions d'existence qu'il estime avoir subis de ce fait.

S'agissant du préjudice financier :

4. D'une part, en vertu des principes généraux qui régissent la responsabilité de la puissance publique, un agent public irrégulièrement évincé a droit à la réparation intégrale du préjudice qu'il a effectivement subi du fait de la mesure illégalement prise à son encontre. Sont ainsi indemnisables les préjudices de toute nature avec lesquels l'illégalité commise présente, compte tenu de l'importance respective de cette illégalité et des fautes relevées à l'encontre de l'intéressé, un lien direct de causalité. Pour l'évaluation du montant de l'indemnité due, doit être prise en compte la perte du traitement ainsi que celles des primes et indemnités dont l'intéressé avait, pour la période en cause, une chance sérieuse de bénéficier, à l'exception de celles qui, eu égard à leur nature, à leur objet et aux conditions dans lesquelles elles sont versées, sont seulement destinées à compenser les frais, charges ou contraintes liées à l'exercice effectif des fonctions. Enfin, il y a lieu de déduire, le cas échéant, le montant des rémunérations que l'agent a pu se procurer par son travail au cours de la période d'éviction.

5. D'autre part, pour apprécier l'existence d'un lien de causalité entre les préjudices subis par l'agent et l'illégalité commise par l'administration, le juge peut rechercher si, compte tenu des fautes commises par l'agent et de la nature de l'illégalité entachant la sanction, la même sanction, ou une sanction emportant les mêmes effets, aurait pu être légalement prise par l'administration. Le juge n'est, en revanche, jamais tenu, pour apprécier l'existence ou l'étendue des préjudices qui présentent un lien direct de causalité avec l'illégalité de la sanction, de rechercher la sanction qui aurait pu être légalement prise par l'administration.

6. Il est constant qu'à la suite de l'annulation par la cour administrative d'appel de Marseille du licenciement sans indemnité et préavis en raison du caractère disproportionné de cette sanction disciplinaire, l'EPIDE a réintégré M. B et lui a infligé, pour les mêmes faits, la sanction de l'exclusion temporaire de douze mois dont neuf mois avec sursis. Dans ces conditions, l'EPIDE ne peut se prévaloir de la faute commise par M. B pour soutenir que ce dernier ne pourrait prétendre à la réparation du préjudice financier subi pour la période durant laquelle il a été écarté illégalement du service.

7. En réparation de son préjudice financier, M. B a droit à une indemnité correspondant à la différence entre, d'une part, le traitement calculé en fonction de son salaire et les indemnités qui en constituent l'accessoire, et, d'autre part, les allocations pour perte d'emploi et les rémunérations provenant des activités qu'il a exercées au cours de la période d'éviction irrégulière, qui s'étend du mois d'octobre 2016, date à laquelle son licenciement est intervenu, à juin 2019, date de sa réintégration, soit une période de 32 mois. Il résulte des fiches de paie des mois précédant son éviction illégale que le revenu mensuel net imposable du requérant peut être évalué à 1 796 euros. Ainsi, s'il avait été maintenu dans son emploi, M. B aurait dû percevoir sur la période concernée des revenus d'activité d'un montant de 57 485 euros. Il convient toutefois de déduire de cette somme le montant des allocations de retour à l'emploi perçues par M. B durant cette même période, soit la somme de 33 533,14 euros ainsi que le salaire perçu par l'intéressé comme conducteur poids-lourd entre octobre 2018 et avril 2019, dont il résulte de l'instruction que le montant peut être évalué à 4 330 euros. Ainsi, il sera fait une juste évaluation de l'indemnité à laquelle M. B a droit à ce titre en la fixant à la somme de 20 000 euros.

S'agissant du préjudice lié à la reconstitution des droits à la retraite :

8. L'annulation d'une décision licenciant illégalement un agent public implique nécessairement, au titre de la reconstitution de sa carrière, la reconstitution des droits sociaux, et notamment des droits à pension de retraite, qu'il aurait acquis en l'absence de l'éviction illégale et, par suite, le versement par l'administration des cotisations nécessaires à cette reconstitution. Ainsi, sauf à ce que l'agent ait bénéficié d'une indemnité destinée à réparer le préjudice matériel subi incluant les sommes correspondantes, il incombe à l'administration de prendre à sa charge le versement de la part salariale de ces cotisations, au même titre que de la part patronale.

9. L'annulation de la décision par laquelle l'administration a prononcé le licenciement de M. B emporte la reconstitution de ses droits sociaux et en particulier ses droits à pension de retraite. Si le requérant soutient qu'il subit un préjudice dû à l'absence de régularisation par l'EPIDE des charges sociales et patronales, il lui appartient, s'il s'y croit fondé, de saisir la cour administrative d'appel de Marseille, sur le fondement de l'article L. 911-4 du code de justice administrative, d'une demande d'exécution de son arrêt n°18MA01737 du 21 mai 2019. Par suite, les conclusions indemnitaires, tendant à la réparation du préjudice qu'il aurait subi du fait de l'absence de versement des cotisations sociales par son employeur au cours de la période d'éviction illégale, doivent être rejetées.

S'agissant du préjudice lié à l'absence de reconstitution de carrière :

10. Si la réintégration juridique à laquelle une personne publique est tenue de procéder à la suite de l'annulation d'une décision d'éviction illégale implique la reconstitution de la carrière de l'agent concerné durant la période d'éviction illégale, il résulte de l'instruction que M. B exerçait ses fonctions en qualité d'agent non titulaire sous contrat à durée indéterminée qui ne prévoyait pas, au cas d'espèce, d'avancement particulier. M. B n'est donc pas fondé, pour ce motif, à prétendre à une quelconque reconstitution rétroactive de carrière.

S'agissant du préjudice moral et des troubles dans les conditions d'existence :

11. M. B se prévaut d'un sentiment d'injustice et des répercussions que son licenciement a eu sur sa vie familiale et conjugale ainsi que d'une dégradation de ses conditions de vie du fait la perte de revenus subie. Dans les circonstances de l'espèce, il sera fait une juste appréciation globale du préjudice moral et des troubles dans les conditions d'existence de l'intéressé, telles qu'ils résultent de l'instruction, en lui allouant une somme de 2 000 euros.

12. Il résulte de tout ce qui précède que l'EPIDE doit être condamné à verser à M. B la somme totale de 22 000 euros, tous intérêts compris au jour du présent jugement.

Sur les frais liés au litige :

13. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que M. B, qui n'est pas dans la présente instance la partie perdante, verse à l'EPIDE la somme qu'il demande au titre des frais exposés par lui et non compris dans les dépens. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'EPIDE une somme de 1 500 euros au titre des frais exposés par M. B au titre des mêmes dispositions.

D E C I D E :

Article 1er : L'établissement pour l'insertion dans l'emploi (EPIDE) est condamné à verser à M. B la somme de 22 000 euros en réparation de ses préjudices, tous intérêts échus au jour du présent jugement.

Article 2 : L'EPIDE versera à M. B une somme de 1 500 euros au titre de l'article L.761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 4 : Les conclusions présentées par l'EPIDE sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. C B et à l'établissement pour l'insertion dans l'emploi.

Délibéré après l'audience du 20 octobre 2022, à laquelle siégeaient :

Mme Hogedez, présidente,

Mme Busidan, première conseillère,

M. Peyrot, premier conseiller.

Assistés de M. Brémond, greffier.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 10 novembre 2022.

Le rapporteur,

signé

P. A

La présidente,

signé

I. HogedezLe greffier,

signé

A. Brémond

La République mande et ordonne au ministre du travail, du plein emploi et de l'insertion en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Pour la greffière en chef,

Le greffier.

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