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AccueilJurisprudence administrativeN° TA13-2007081

Tribunal Administratif de Marseille — Décision N° TA13-2007081

mercredi 17 mai 2023

JuridictionTribunal Administratif de Marseille
SectionTribunal Administratif de Marseille
N° DossierTA13-2007081
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation1ère Chambre
Avocat requérantPINCHON

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 17 septembre 2020, M. C D, représenté par Me Pinchon, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 9 juillet 2020 par laquelle la ministre du travail a annulé la décision de l'inspectrice du travail du 2 décembre 2019 et autorisé le licenciement de M. D ;

2°) de condamner l'Etat à lui verser la somme globale de 12 114 euros au titre de son préjudice lié à la perte de son indemnité de licenciement, la somme de 2 477 euros par mois au titre de son préjudice lié à la perte de salaire pour la période courant du 21 octobre 2020 à l'expiration du délai de deux mois à compter de la notification du jugement à intervenir et la somme de 55 589 euros au titre de son préjudice lié à la nullité de son licenciement, ces sommes étant assorties des intérêts et de leur capitalisation ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 000 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- la décision d'autorisation de licenciement est entachée d'incompétence de son auteur ;

- la fermeture de l'agence d'Eyguières reposait sur un motif économique et la proposition du 13 juin 2019 faite par l'AGC Midi Méditerranée constituait également une proposition de reclassement formulée dans le cadre de la suppression de son emploi, de sorte que son licenciement ne pouvait pas intervenir pour un motif disciplinaire ;

- la décision d'autorisation de licenciement est entachée d'erreur dans la qualification juridique des faits ;

- il est en droit d'obtenir la condamnation de l'Etat à réparer le préjudice direct et certain résultant pour lui de cette décision illégale ;

- son préjudice lié à la perte de son indemnité de licenciement doit être évalué à 12 114 euros ;

- son préjudice lié à la perte de son salaire doit être évalué à 2 477 euros nets par mois ;

- le préjudice lié à la nullité de son licenciement doit être évalué à 55 589 euros.

Par un mémoire en défense, enregistré 13 octobre 2021, l'association de gestion et de comptabilité (AGC) Midi Méditerranée, représentée par Me Jolly, conclut au rejet de la requête et à ce que la somme de 1 500 euros soit mise à la charge du requérant au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle fait valoir que les moyens soulevés par le requérant ne sont pas fondés.

La procédure a été régulièrement communiquée au ministre du travail, de l'emploi et de l'insertion, qui n'a pas présenté d'observations en défense.

Par une ordonnance du 13 avril 2022, la clôture de l'instruction a été fixée au 29 avril 2022.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code du travail ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Felmy, rapporteure,

- les conclusions de M. Ouillon, rapporteur public,

- les observations de Me Pinchon, représentant M. D, et celles de Me Cerutti représentant l'association de gestion et de comptabilité (AGC) Midi Méditerranée.

Considérant ce qui suit :

1. M. D a été recruté par la société à responsabilité limitée Audit et expertise comptable le 29 janvier 2009 et a exercé son activité à l'agence d'Eyguières, en tant que responsable d'agence. Son contrat a été transféré à l'AGC Midi Méditerranée en janvier 2014. Depuis le 1er décembre 2015, il occupait le poste de responsable de l'agence d'Eyguières et depuis le 31 mai 2018, il détenait le mandat de membre suppléant du comité social et économique. Par courrier daté du 30 juillet 2019, M. D a été convoqué à un entretien préalable au licenciement. Au cours de cet entretien qui s'est tenu le 8 août 2019, son employeur lui a indiqué que son licenciement s'inscrivait dans un contexte de fermeture de l'agence, mais qu'il avait un caractère disciplinaire et reposait sur un motif personnel, en l'espèce son refus d'une deuxième proposition de reclassement. Le conseil social et économique, consulté sur le projet de licenciement, a rendu un avis défavorable en estimant que le motif réel du licenciement était économique. Le 2 octobre 2019, l'AGC Midi Méditerranée a sollicité une autorisation de licenciement de M. D auprès de l'inspection du travail. Par décision du 2 décembre 2019, l'inspectrice du travail a refusé d'autoriser ce licenciement, au motif de la méconnaissance par l'employeur de la clause de mobilité prévue à l'article 7-4-3 de la convention collective nationale du réseau CER France du 25 octobre 2013. Le 27 janvier 2020, l'AGC Midi Méditerranée a formé un recours hiérarchique contre cette décision devant la ministre du travail. Par décision du 9 juillet 2020, reçue le 20 juillet 2020, la ministre du travail a annulé la décision de l'inspectrice du travail du 2 décembre 2019 et autorisé le licenciement du salarié. M. D demande au tribunal d'annuler la décision de la ministre du travail du 9 juillet 2020 et de condamner l'Etat à lui verser diverses sommes au titre des préjudices qu'il estime résulter de son licenciement.

2. En premier lieu, aux termes de l'article R. 2422-1 du code du travail : " Le ministre chargé du travail peut annuler ou réformer la décision de l'inspecteur du travail sur le recours de l'employeur, du salarié ou du syndicat que ce salarié représente ou auquel il a donné mandat à cet effet. / Ce recours est introduit dans un délai de deux mois à compter de la notification de la décision de l'inspecteur. / Le silence gardé pendant plus de quatre mois sur ce recours vaut décision de rejet ". Par ailleurs, aux termes de l'article 5 de l'arrêté du 22 juillet 2015 relatif à l'organisation de la direction générale du travail : " () Le bureau du statut protecteur est chargé : () d'instruire des recours hiérarchiques et contentieux relatifs aux licenciements des salariés protégés () ". Ces dispositions combinées confèrent au chef du bureau du statut protecteur compétence pour instruire les recours hiérarchiques dirigés contre les décisions des inspecteurs du travail en matière de licenciements de salariés protégés, mais aussi pour signer, au nom du ministre chargé du travail, toutes les décisions relatives au champ de compétence de ce bureau.

3. Mme A B, signataire de la décision attaquée, cheffe du bureau du statut protecteur, a, par un arrêté du 3 janvier 2020 du directeur général du travail, reçu délégation à l'effet de signer, au nom de la ministre chargée du travail et dans la limite des attributions de ce bureau, tous actes, décisions ou conventions à l'exclusion des décrets, dont les recours hiérarchiques des refus d'autorisation de licenciement de salarié protégé relèvent. Par suite, le moyen tiré de ce que la décision attaquée aurait été signée par une autorité incompétente doit être écarté.

4. En deuxième lieu, en vertu des dispositions du code du travail, les salariés légalement investis de fonctions représentatives bénéficient, dans l'intérêt de l'ensemble des travailleurs qu'ils représentent, d'une protection exceptionnelle. Lorsque le licenciement d'un de ces salariés est envisagé, ce licenciement ne doit pas être en rapport avec les fonctions représentatives normalement exercées ou l'appartenance syndicale de l'intéressé. Dans le cas où la demande de licenciement est motivée par un comportement fautif, il appartient à l'inspecteur du travail et, le cas échéant, au ministre, de rechercher, sous le contrôle du juge de l'excès de pouvoir, si les faits reprochés au salarié sont d'une gravité suffisante pour justifier son licenciement compte tenu de l'ensemble des règles applicables au contrat de travail de l'intéressé et des exigences propres à l'exécution normale du mandat dont il est investi. Il résulte notamment des dispositions de l'article L. 2411-7 du code du travail que cette protection s'applique également au candidat aux fonctions de membre élu de la délégation du personnel du comité social et économique dans les six mois à compter de l'envoi par lettre recommandée de la candidature à l'employeur.

5. D'une part, aux termes de l'article L. 1232-6 du code du travail : " Lorsque l'employeur décide de licencier un salarié, il lui notifie sa décision par lettre recommandée avec avis de réception. / Cette lettre comporte l'énoncé du ou des motifs invoqués par l'employeur. () ". Aux termes de l'article R. 2421-1 du même code : " La demande d'autorisation de licenciement d'un délégué syndical, d'un salarié mandaté, d'un membre de la délégation du personnel au comité social et économique interentreprises ou d'un conseiller du salarié est adressée à l'inspecteur du travail dont dépend l'établissement dans les conditions définies à l'article L. 2421-3. / () Dans tous les cas, la demande énonce les motifs du licenciement envisagé. () ".

6. Il résulte de ces dispositions qu'il appartient à l'employeur d'énoncer les motifs de la demande d'autorisation de licenciement, l'inspecteur du travail n'ayant pas le pouvoir de modifier ni de déterminer le terrain de cette demande. Dès lors que l'association de gestion et de comptabilité Midi Méditerranée avait demandé l'autorisation de licencier M. D pour un motif disciplinaire, en l'espèce en raison d'un refus de changement d'affectation qualifié, dans la demande de licenciement, de fautif, la ministre du travail n'a pas commis d'erreur de qualification juridique de la demande de licenciement. Par suite, le moyen tiré de ce que le licenciement envisagé reposait en réalité sur un motif économique, qui n'est au surplus et en tout état de cause pas fondé dès lors que les conditions prévues sur ce point par l'article L. 1233-3 du code du travail ne sont pas remplies, est inopérant et ne peut qu'être écarté.

7. D'autre part, en l'absence de mention contractuelle du lieu de travail d'un salarié, la modification de ce lieu de travail constitue un simple changement des conditions de travail, dont le refus par le salarié est susceptible de caractériser une faute de nature à justifier son licenciement, lorsque le nouveau lieu de travail demeure à l'intérieur d'un même secteur géographique, lequel s'apprécie, eu égard à la nature de l'emploi de l'intéressé, de façon objective, en fonction de la distance entre l'ancien et le nouveau lieu de travail ainsi que des moyens de transport disponibles. En revanche, sous réserve de la mention au contrat de travail d'une clause de mobilité ou de fonctions impliquant par elles-mêmes une mobilité, tout déplacement du lieu de travail du salarié, ce qui doit être distingué de déplacements occasionnels, dans un secteur géographique différent du secteur initial constitue une modification du contrat de travail. Le refus par un salarié protégé d'accepter le simple changement de ces conditions de travail qui avait été décidé par son employeur dans l'exercice de son pouvoir de direction constitue une faute d'une gravité suffisante pour justifier son licenciement.

8. Il ressort des pièces du dossier que la demande de licenciement de M. D, présentée le 2 octobre 2019, reposait sur le refus opposé par celui-ci le 26 juin 2019, et considéré comme fautif, d'accepter la proposition de poste de responsable de l'agence de Salon-de-Provence qui lui a été faite le 13 juin 2019 et réitérée le 4 juillet 2019. Pour autoriser l'association AGC Midi-Méditerranée à procéder au licenciement de M. D, la ministre du travail s'est fondée sur la circonstance que la proposition de poste faite à ce dernier n'a induit qu'un changement de ses conditions de travail dès lors que l'agence de Salon-de-Provence se situe à une dizaine de kilomètres de l'agence d'Eyguières, dans le même secteur géographique que le lieu de travail du requérant, sans modification de ses fonctions et de son niveau de rémunération, et que le refus du requérant opposé à ce changement revêtait un caractère fautif. La ministre a également relevé que ce changement des conditions de travail induit par la proposition de poste n'avait aucune répercussion sur le périmètre et l'exercice du mandat de membre du conseil social et économique détenu par M. D et que, celui-ci ne se prévalant d'aucun bouleversement qu'un tel changement provoquerait sur sa situation personnelle, son refus était d'une gravité suffisante pour justifier le licenciement, en l'absence par ailleurs de lien entre la demande de licenciement et le mandat exercé par le requérant.

9. Il ressort des pièces du dossier que l'avenant du 24 novembre 2015 au contrat de travail de M. D stipulait que l'intéressé exercera ses fonctions au sein de l'agence d'Eyguières mais que " ce lieu ne constitue qu'une modalité d'exécution du contrat de travail et pourra être modifié pour des raisons liées au bon fonctionnement de l'entreprise selon les modalités décrites de la clause de mobilité de l'accord complémentaire d'entreprise actuellement en vigueur ", et que la proposition de poste au sein de l'agence de Salon-de-Provence portait sur un poste de responsable d'agence, comme le précédent poste occupé par l'intéressé. Il résulte également des pièces versées dans l'instance que le requérant, engagé aux termes de l'avenant du 29 janvier 2014 en qualité de comptable conseil et dont les compétences devaient être adaptées au moyen de formations pour occuper son nouveau poste, y aurait la charge des dossiers de " bénéfices agricoles ". M. D ne peut se prévaloir utilement d'une perte d'attributions, relative à la supervision des comptes, qui n'était que temporaire du fait des nouvelles compétences à acquérir. Par ailleurs, il n'est pas contesté qu'une faible distance séparait l'ancien et le nouveau lieu de travail du salarié et que ce nouveau poste n'entraînait pas de modification de sa rémunération et n'avait pas d'incidence sur l'exercice de son mandat représentatif. Il résulte de l'ensemble de ces éléments, quand bien même l'employeur de M. D aurait proposé de recueillir son accord explicite et préparé un projet d'avenant à son contrat de travail qui précisait au demeurant que ses fonctions n'étaient pas modifiées, que celui-ci a refusé sans justification la proposition de nouvelle affectation, qui, compte tenu de ses caractéristiques, relevait d'un changement de ses conditions de travail. Ainsi, les faits reprochés au requérant étaient d'une gravité suffisante pour justifier son licenciement. Par suite, le moyen tiré de l'erreur dans la qualification juridique des faits doit être écarté.

10. Il résulte de ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation de la décision de la ministre du travail du 9 juillet 2020 présentées par M. D doivent être rejetées. Par voie de conséquence, en l'absence d'illégalité fautive, les conclusions indemnitaires de la requête, qui n'ont en tout état de cause pas fait l'objet d'une demande préalable à l'administration, doivent également être rejetées.

11. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à ce titre à la charge de l'Etat, qui n'est pas la partie perdante dans la présente instance, la somme que M. D demande au titre des frais exposés par lui et non compris dans les dépens. Dans les circonstances de l'espèce, il n'y a pas lieu de mettre à la charge de ce dernier la somme que l'association AGC Midi-Méditerranée demande sur le fondement de ces dispositions.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de M. D est rejetée.

Article 2 : Les conclusions de l'association AGC Midi-Méditerranée tendant à l'application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. C D, au ministre du travail, du plein emploi et de l'insertion et à l'association AGC Midi-Méditerranée.

Délibéré après l'audience du 3 mai 2023, à laquelle siégeaient :

Mme Hameline, présidente,

Mme Felmy, première conseillère,

Mme Hétier-Noël, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 17 mai 2023.

La rapporteure,

signé

E. Felmy

La présidente,

signé

M.-L. Hameline

La greffière,

signé

B. Marquet

La République mande et ordonne au ministre du travail, du plein emploi et de l'insertion en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

2

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