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AccueilJurisprudence administrativeN° TA13-2101060

Tribunal Administratif de Marseille — Décision N° TA13-2101060

mardi 5 juillet 2022

JuridictionTribunal Administratif de Marseille
SectionTribunal Administratif de Marseille
N° DossierTA13-2101060
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation3ème Chambre
Avocat requérantSCP BOURGLAN DAMAMME LEONHARDT

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 5 février 2021, Mme A D épouse F, représentée par Me Leonhardt, demande au Tribunal :

1°) d'annuler la décision du 14 mai 2020 par laquelle le préfet des Bouches-du-Rhône a rejeté la demande de regroupement familial sur place présentée au profit de son époux, M. B F, ensemble la décision par laquelle la même autorité a rejeté son recours gracieux ;

2°) d'enjoindre au préfet des Bouches-du-Rhône d'autoriser le regroupement familial sollicité dès la notification du jugement intervenir, sous astreinte de 100 euros par jour de retard et, à titre subsidiaire, d'enjoindre au préfet de procéder à un réexamen de sa situation, dans les mêmes conditions de délai et d'astreinte ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 200 euros, sur le fondement des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Elle soutient que :

- les décisions contestées sont entachées d'une insuffisance de motivation ;

- les décisions méconnaissent les stipulations de l'article 4 de l'accord franco-algérien ;

- elles sont entachées d'une erreur d'appréciation de ses ressources ;

- elles sont entachées d'une erreur d'appréciation de sa situation ; elle justifie d'un motif exceptionnel permettant qu'il soit dérogé à la condition de présence hors du territoire français du bénéficiaire de la demande ;

- le préfet s'est estimé à tort lié par le niveau insuffisant de ses ressources et par la présence de son époux sur le territoire français ;

- les décisions méconnaissent les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Par un mémoire en défense, enregistré le 13 décembre 2021, le préfet des Bouches-du-Rhône conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés par la requérante ne sont pas fondés.

Par une décision du 6 novembre 2020, Mme A D épouse F a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- l'accord franco-algérien du 27 décembre 1968 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de Mme E a été entendu au cours de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. Mme A D épouse F, ressortissante algérienne né le 10 janvier 1979, est entrée en France au cours de l'année 2011. Elle est en possession de certificats de résidence algériens depuis 2011 et est titulaire, en dernier lieu, d'un certificat de résidence algérien valable jusqu'au 12 septembre 2022. Le 23 novembre 2018, elle a épousé M. B F, un compatriote né le 10 août 1976. Le 12 août 2019, elle a sollicité l'introduction en France, au titre du regroupement familial, de son époux. Par une décision du 14 mai 2020, le préfet des Bouches-du-Rhône a rejeté cette demande au motif que Mme D épouse F ne remplissait pas les conditions prévues à l'article 4 de l'accord franco-algérien, compte tenu du caractère insuffisant de ses ressources et au motif que son époux était déjà présent irrégulièrement sur le territoire français. Mme D épouse F a formé un recours gracieux contre cette décision, rejeté par une décision du 6 juillet 2020. Par cette requête, Mme D épouse F demande au Tribunal l'annulation de ces deux décisions.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. En premier lieu, aux termes de l'article L. 211-2 du code des relations entre le public et l'administration : " Les personnes physiques ou morales ont le droit d'être informées sans délai des motifs des décisions administratives individuelles défavorables qui les concernent : 1° Restreignent l'exercice des libertés publiques ou, de manière générale, constituent une mesure de police () 6° Refusent un avantage dont l'attribution constitue un droit pour les personnes qui remplissent les conditions légales pour l'obtenir () ". L'article L. 211-5 du même code dispose que : " La motivation exigée par le présent chapitre doit être écrite et comporter l'énoncé des considérations de droit et de fait qui constituent le fondement de la décision ".

3. La décision du 14 mai 2020 en litige, qui refuse le bénéfice du regroupement familial à la requérante au bénéfice de son époux, fait partie des décisions qui doivent être motivées au sens et pour l'application des dispositions précitées. Ladite décision vise les stipulations pertinentes de l'accord franco-algérien, notamment son article 4, et l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. De surcroît, elle précise les motifs sur lesquels le préfet s'est fondé pour rejeter la demande de la requérante et mentionne des éléments de fait caractérisant sa situation. La décision en litige comporte ainsi les considérations de droit et de fait sur lesquelles elle se fonde. Par suite, le moyen tiré de l'insuffisance de motivation doit être écarté comme manquant en fait. Par ailleurs, l'exercice du recours gracieux n'ayant d'autre objet que d'inviter l'auteur de la décision à reconsidérer sa position, les vices propres de la décision rejetant le recours gracieux ne peuvent être utilement contestés. Il suit de là que le moyen tiré de l'insuffisance de motivation de la décision du 6 juillet 2020, prise par le préfet des Bouches-du-Rhône sur recours gracieux, ne peut qu'être écarté.

4. En deuxième lieu, aux termes de l'article 4 de l'accord franco-algérien du 27 décembre 1968 : " () / Le regroupement familial ne peut être refusé que pour l'un des motifs suivants : / 1 - le demandeur ne justifie pas de ressources stables et suffisantes pour subvenir aux besoins de sa famille. Sont pris en compte toutes les ressources du demandeur et de son conjoint indépendamment des prestations familiales. L'insuffisance des ressources ne peut motiver un refus si celles-ci sont égales ou supérieures au salaire minimum interprofessionnel de croissance () ". Aux termes de l'article R. 411-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, dont les dispositions sont également applicables aux ressortissants algériens dès lors qu'elles sont compatibles avec les stipulations de l'accord franco-algérien : " () les ressources du demandeur et de son conjoint qui alimenteront de façon stable le budget de la famille sont appréciées sur une période de douze mois par référence à la moyenne mensuelle du salaire minimum de croissance au cours de cette période. ".

5. Le caractère suffisant du niveau de ressources du demandeur est apprécié sur la période de douze mois précédant le dépôt de la demande de regroupement familial, par référence à la moyenne mensuelle du salaire minimum interprofessionnel de croissance, au cours de cette même période, même si, lorsque ce seuil n'est pas atteint au cours de la période considérée, il est toujours possible, pour le préfet, de prendre une décision favorable en tenant compte de l'évolution des ressources du demandeur, y compris après le dépôt de la demande. Dans ce dernier cas, la période de référence de douze mois est celle précédant la date de la décision par laquelle le préfet statue sur la demande de regroupement familial.

6. Pour refuser à Mme D épouse F le bénéfice du regroupement familial sollicité, le préfet des Bouches-du-Rhône s'est fondé sur le motif tiré de ce que l'intéressée ne justifiait pas, au cours de la période de référence des douze mois précédant le dépôt de sa demande, de ressources suffisantes pour subvenir aux besoins de sa famille. A cet égard, le préfet fait valoir dans la décision en litige que sur la période de référence, le revenu mensuel moyen de l'intéressée s'élevait à 1 207 euros brut, soit un revenu inférieur de 304,74 euros par rapport au salaire minimum interprofessionnel de croissance de référence. D'une part, il ne ressort pas des pièces du dossier, en particulier des bulletins de salaire et des relevés de la caisse primaire d'assurance maladie des Bouches-du-Rhône versés aux débats, que sur la période de référence courant en l'espèce d'août 2018 à juillet 2019, la requérante aurait perçu des revenus suffisants au sens et pour l'application des stipulations de l'article 4 de l'accord franco-algérien. En outre, il n'est pas davantage établi par les pièces du dossier que, sur une période de douze mois précédant la date de la décision en litige, intervenue le 14 mai 2020, la requérante aurait perçu des revenus suffisants au sens des mêmes stipulations. D'autre part, il ressort des pièces du dossier que, pour comparer le montant des ressources de la requérante au salaire minimum interprofessionnel de croissance, le préfet a pris pour ces deux termes leur valeur brute et, par conséquent, utilisé légalement la même base de comparaison. Dans ces conditions, le préfet n'a pas entaché sa décision d'une erreur de droit. Par suite, le préfet a pu, sans entacher sa décision d'une erreur d'appréciation, se fonder sur le motif tiré du caractère insuffisant des ressources de la requérante pour rejeter sa demande de regroupement familial.

7. En troisième lieu, si la requérante fait valoir que ses ressources financières sont stables dès lors qu'elle exerce les fonctions d'employée de restauration à temps plein sous couvert d'un contrat de travail à durée indéterminée, ce moyen est inopérant dès lors que le préfet ne s'est pas fondé sur le motif tiré du caractère instable de ses ressources pour opposer un refus à sa demande de regroupement familial.

8. En quatrième lieu, aux termes de l'article 4 de l'accord franco-algérien précité : " Peut être exclu de regroupement familial : / () / 2 - un membre de la famille séjournant à un autre titre ou irrégulièrement sur le territoire français. ".

9. Lorsqu'il se prononce sur une demande de regroupement familial, le préfet est en droit de rejeter la demande dans le cas où l'intéressé ne justifierait pas remplir l'une ou l'autre des conditions légalement requises notamment, comme en l'espèce, en cas de présence anticipée sur le territoire français du membre de la famille bénéficiaire de la demande. Le préfet dispose toutefois d'un pouvoir d'appréciation et n'est pas tenu par les dispositions précitées, notamment dans le cas où il serait porté une atteinte excessive au droit de mener une vie familiale normale.

10. En l'espèce, pour rejeter la demande de regroupement familial présentée par la requérante, le préfet des Bouches-du-Rhône s'est également fondé sur le motif tiré de ce que son époux était déjà présent sur le territoire français. A cet égard, la requérante fait valoir dans ses écritures que son époux est entré sur le territoire français en mars 2017, qu'elle a été victime de deux fausses couches et que son époux s'est maintenu à ses côtés dans ses moments éprouvants physiquement et psychologiquement. Toutefois, elle ne verse à l'instance aucun élément probant étayant ses allégations, ne permettant pas au Tribunal d'en apprécier le bien-fondé et la portée. Dans ces conditions, le préfet n'a pas méconnu son pouvoir d'appréciation et n'a pas méconnu les stipulations de l'article 4 de l'accord franco-algérien, en se fondant sur le motif tiré de la présence anticipée de son époux sur le sol français, dès lors que la requérante ne justifie pas de motifs exceptionnels pour lesquels elle n'a pas respecté la procédure légale du regroupement familial. Par ailleurs, si la requérante fait valoir qu'elle et son époux ont finalement accueilli un enfant, le jeune C né le 13 juillet 2020, porteur d'une trisomie 21, cette circonstance est postérieure aux décisions en litige.

11. En cinquième lieu, contrairement à ce que soutient la requérante, il ressort des termes mêmes des décisions en litige que le préfet des Bouches-du-Rhône ne s'est pas exclusivement fondé sur l'insuffisance des ressources de la requérante au regard de l'article 4 de l'accord franco-algérien, ou sur la présence anticipée de son époux sur le territoire français, mais a procédé à un examen de l'ensemble des circonstances de l'espèce, et notamment de la situation personnelle et familiale de l'intéressée au regard du droit au respect de sa vie privée et familiale protégé par l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Par suite, l'intéressée n'est pas fondée à soutenir que le préfet des Bouches-du-Rhône aurait entaché ses décisions d'une erreur de droit, en s'estimant lié par le niveau insuffisant de ses ressources ou la présence anticipée de son époux sur le territoire français.

12. En sixième et dernier lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1- Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. 2- Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

13. Dans les circonstances de l'espèce, eu égard notamment aux effets des décisions contestées, le préfet des Bouches-du-Rhône n'a pas porté une atteinte excessive au droit de l'intéressée de mener une vie familiale normale. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit être écarté.

14. Il résulte de tout ce qui précède que la requérante n'est pas fondée à demander l'annulation de la décision du 14 mai 2020 par laquelle le préfet des Bouches-du-Rhône a rejeté la demande de regroupement familial sur place présentée au profit de son époux, ensemble la décision par laquelle la même autorité a rejeté son recours gracieux. Par voie de conséquence, doivent être rejetées ses conclusions aux fins d'injonction et d'astreinte, ainsi que celles présentées sur le fondement des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de Mme D épouse F est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à Bahia D épouse F et au préfet des Bouches-du-Rhône.

Délibéré après l'audience du 21 juin 2022, à laquelle siégeaient :

M. Haïli, premier conseiller faisant fonction de président,

Mme Beyrend, première conseillère,

Mme Pilidjian, conseillère.

Rendu par mise à disposition au greffe le 5 juillet 2022.

La rapporteure,

signé

M. BEYRENDLe président,

signé

X. HAILI

La greffière,

signé

C. CHARLOIS

La République mande et ordonne au préfet des Bouches-du-Rhône en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Pour la greffière en chef,

La greffière,

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