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AccueilJurisprudence administrativeN° TA13-2103225

Tribunal Administratif de Marseille — Décision N° TA13-2103225

jeudi 24 octobre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Marseille
SectionTribunal Administratif de Marseille
N° DossierTA13-2103225
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation3ème Chambre
Avocat requérantCAPDEFOSSE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

I. Par une requête et un mémoire, enregistrés sous le n°2103225 le 8 avril 2021 et le 18 juillet 2023, M. A B, représenté par Me Capdefosse, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 28 janvier 2021 par laquelle le ministre de l'économie, des finances et de l'industrie a suspendu le paiement des arrérages de sa pension militaire d'invalidité de 2018 à 2021 ;

2°) d'enjoindre au ministre des armées et des anciens combattants de liquider ses droits à pension d'invalidité en application du jugement du tribunal des pensions militaires d'invalidité de Marseille du 8 décembre 2016 dans un délai de trois mois à compter du jugement, assortis des intérêts au taux légal et de la capitalisation des intérêts ;

3°) de mettre à la charge de l'État le versement de la somme de 1 000 euros à Me Capdefosse sur le fondement de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

- la pension militaire d'invalidité qu'il perçoit ne suffit pas à le faire vivre avec sa famille ;

- la décision attaquée est entachée d'une erreur de droit dès lors qu'elle fait application de textes législatifs abrogés ;

- elle doit être annulée dès lors qu'il n'a jamais été informé au préalable sur le principe de non cumul des régimes d'indemnisation ;

- elle est entachée d'un défaut de motivation en fait dès lors qu'elle ne mentionne pas précisément les montants des sommes dues au titre de la rente trimestrielle versée par CNP Assurances et de celles dues au titre de la pension militaire d'invalidité.

Par des mémoires en défense, enregistrés le 9 juin 2021 et le 7 septembre 2023, le ministre de l'économie, des finances et de l'industrie conclut au rejet de la requête et à ce que la somme de 1 000 euros soit mise à la charge de M. B sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- l'état actuel de dépendance de M. B ne justifie pas d'avoir recours de façon constante et contenue à l'assistance d'une tierce personne au sens de l'article L. 133-1 du code des pensions militaires d'invalidité et des victimes de guerre et donc d'allouer une majoration de sa pension militaire d'invalidité à ce titre ;

- les infirmités nouvelles dont il se prévaut, céphalée et diabète, sont sans lien avec les infimités déjà pensionnées et l'accident dont il a été victime en 1961 ;

- dès lors qu'un droit à pension a été attribué au requérant en application de l'article L. 108 du code des pensions militaires d'invalidité et des victimes de guerre, il est assujetti à l'ensemble des dispositions de ce code lequel ne prévoit pas que le requérant soit exempté des règles relatives au cumul de sa pension militaire d'invalidité avec d'autres prestations ;

- par une erreur de plume, la décision du 28 janvier 2021 mentionne les anciens articles L. 112 et L. 219 du code des pensions militaires d'invalidité et des victimes de guerre recodifiés à l'article L. 162-1 du même code, il y a donc lieu de procéder une substitution de base légale ;

- le requérant n'est pas fondé à se prévaloir d'un défaut d'information préalable quant au principe de non cumul des régimes indemnitaire dès lors qu'un tel grief est sans influence sur la légalité de la décision attaquée et qu'en outre, il ressort de la jurisprudence des juridictions administratives que l'administration n'est pas tenu d'informer personnellement chaque agent des droits et obligations qui découlent de leur statut ;

- le moyen tiré du défaut de motivation du certificat de suspension n'est pas fondé dès lors que la décision attaquée mentionne les sommes perçues par M. B au titre de la rente versée par la CNP Assurances pour les années 2018 à 2021 et indique que le paiement des arrérages de sa pension militaire d'invalidité est suspendu à hauteur du versement annuel de la rente qu'il a perçu pour ces quatre années.

Par un mémoire en défense, enregistré le 6 juillet 2021, le ministre des armées conclut au rejet de la requête.

Il soutient que c'est à bon droit que le service des retraites de l'État de la direction générale des finances publique a pris la décision attaquée dès lors que la pension perçue par M. B, en qualité de victime civile de guerre, est soumise à la règle d'interdiction de cumul des différents régimes de réparation à raison d'un même ait générateur, conformément aux articles L. 112 et L. 219 du code des pensions militaires d'invalidité et des victimes de la guerre.

M. B a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 7 juin 2021.

II. Par une ordonnance du 20 janvier 2023, le président du tribunal administratif de Paris a transmis le dossier de la requête de M. B au tribunal administratif de Marseille.

Par une requête et des mémoires, enregistrés sous le n°2300715 les 12 novembre et 8 décembre 2020, le 17 juin et le 6 août 2021 et le 22 novembre 2022, M. A B, représenté par Me Perriez, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :

1°) de condamner l'État à lui verser une indemnité d'un montant de 350 559,32 euros en réparation du préjudice subi en qualité de victime civile de la guerre d'Algérie, augmentée des intérêts au taux légal à compter de l'enregistrement de la requête ;

2°) d'enjoindre au ministre des armées de recalculer le montant de sa pension de victime civile de guerre à compter du 1er janvier 2002, dans un délai d'un mois à compter de la notification du jugement ;

3°) de condamner l'État à lui verser les intérêts dus et la capitalisation des intérêts au titre de cette réévaluation à compter du 1er janvier 2002 ;

4°) de mettre à la charge de l'État le versement de la somme de 3 000 euros à Me Perriez en application de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

- l'arrêt de la cour d'appel de Paris du 1er décembre 1978 a jugé à tort qu'il était responsable pour moitié des conséquences dommageables de l'accident survenu le 31 juillet 1961 en Algérie ;

- compte tenu de l'aggravation de son état et au regard du partage responsabilité qu'il conteste, il est fondé à solliciter la condamnation de l'État à réparer l'intégralité des préjudices subis en sa qualité de victime civile de la guerre d'Algérie correspondant à la somme de 194 964,98 euros au titre de la moitié des conséquences dommageables laissées à sa charge et la somme de 155 596,34 euros au titre de l'autre moitié des rentes annuelles qu'il aurait dû percevoir depuis 1978 sans partage de responsabilité avec l'État soit la somme totale de 350 559,32 euros ;

- la décision du 13 mars 2018 par laquelle le service des retraites de l'État a suspendu la paiement de sa rente viagère en raison de la règle du non-cumul des pensions est entachée d'une erreur de droit ; en effet, ce service ne pouvait se fonder sur les articles L. 112 et L. 219 du code des pensions militaires d'invalidité et des victimes de la guerre, dès lors que la pension qui lui avait été concédée ne l'avait pas été en application de ce code mais de dispositions spéciales particulières.

Par un mémoire enregistré le 30 octobre 2023, le ministre des armées conclut au rejet de la requête.

Il soutient que :

- la juridiction administrative est incompétente pour réviser l'arrêt de la cour d'appel de Paris du 1er décembre 1978 ;

- les conclusions indemnitaires de M. B sont irrecevables faute pour lui d'avoir formé devant l'administration une demande indemnitaire préalable.

Par un mémoire enregistré le 15 novembre 2023, le ministre de l'économie, des finances et de la souveraineté industrielle et numérique conclut au rejet de la requête.

Il soutient que :

- contrairement à ce que M. B soutient, sa pension a été liquidée en application de l'article L. 37 de l'ancien code des pensions militaires d'invalidité et des victimes de guerre recodifié à l'article L. 132-2 du même code ;

- par un jugement du 17 mars 2023, dont M. B a fait appel, le tribunal administratif de Lyon a rejeté sa requête au motif que le service des retraites de l'État n'avait pas commis d'erreur de droit dans l'application des dispositions de l'article L. 162-1 du code des pensions militaires d'invalidité et des victimes de guerre en déduisant de la pension du requérant le montant des indemnités servies au titre des mêmes infirmités dans la mesure où la rente viagère et les indemnités allouées en capital versées par la CNP Assurances visent à indemniser un même préjudice.

M. B a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 27 avril 2022.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code des pensions militaires d'invalidité et des victimes de guerre ;

- le loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- la loi n° 2018-607 du 13 juillet 2018 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Devictor, rapporteure,

- les conclusions de Mme Giocanti, rapporteure publique,

- les observations de Me Capdefosse pour M. B.

Considérant ce qui suit :

1. M. B, alors âgé de 8 ans, a été victime d'un accident causé par un véhicule de l'armée française le 31 juillet 1961 à Mac Mahon en Algérie, alors qu'il traversait la chaussée en courant. Il a perçu, à compter de 1962, plusieurs indemnités en réparation du préjudice subi, versées par le ministre de la défense puis par la Caisse nationale de prévoyance (CNP). Par un arrêt du 1er décembre 1978, la cour d'appel de Paris a infirmé le jugement du 22 novembre 1977 par lequel le tribunal de grande instance de Paris avait condamné l'État à réparer un quart du préjudice corporel de M. B, et déclaré l'État responsable pour moitié des conséquences dommageables de l'accident. Le 8 novembre 2005, il a sollicité le bénéfice d'une pension militaire d'invalidité, en tant que victime civile de la guerre d'Algérie. Par un jugement du 8 décembre 2016, le tribunal des pensions militaires d'invalidité de Marseille a annulé la décision du 12 avril 2011 par laquelle le ministre de la défense a rejeté sa demande de pension de victime civile et lui a accordé, à compter du 2 novembre 2005, une pension au taux global de 90 % assortie de l'allocation grand mutilé prévue à l'article L. 37 c du code des pensions militaires d'invalidité et des victimes de guerre. Il a ainsi été concédé à M. B une pension militaire d'invalidité définitive, au taux global de 90 %, assortie de l'allocation grand mutilé à compter du 1er janvier 2002 par arrêté du 26 février 2018 au titre de trois infirmités : " séquelles de fracture comminutive de la jambe droite intéressant la hanche droite, le genou droit et la cheville droite avec une importante répercussion fonctionnelle " au taux de 85%, " séquelles d'ostéotomie tibiale gauche. Gonalgie gauche et raideur du genou gauche " au taux de 10% et " syndrome dépressif réactionnel " au taux de 10%. À sa demande, sa pension militaire d'invalidité a été révisée par un arrêté du 16 décembre 2019 au taux définitif de 100 %. Parallèlement, le service des retraites de l'État de la direction générale des finances publique a notifié à M. B un certificat du 13 mars 2018 de suspension du paiement des arrérages de cette pension pour le montant de la rente à compter du 1er janvier 2002 jusqu'au 31 décembre 2017 en application du principe de non cumul des régimes indemnitaires, l'intéressé bénéficiant également pour le même fait générateur, d'une rente d'accident du travail versée par la CNP. Par une décision du 28 janvier 2021 le service des retraites de l'État a notifié la suspension du paiement des arrérages de la pension militaire d'invalidité pour les années 2018 à 2021. Par les présentes requêtes, M. B demande l'annulation de la décision du 28 janvier 2021 et sollicite le versement d'une indemnité d'un montant total de 350 559,32 euros en réparation du préjudice subi en qualité de victime civile de la guerre d'Algérie.

Sur la jonction :

2. Les requêtes de M. B présentant à juger des questions connexes, il y a lieu de les joindre pour statuer par un seul jugement.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

3. En premier lieu, la décision attaquée trouve son fondement légal dans les dispositions de l'article L. 162-1 du code des pensions militaires d'invalidité et des victimes de guerre, qui peuvent être substituées à celles de l'article L. 219 du même code abrogé dès lors que le requérant se trouvait dans la situation où, en application de l'article L. 162-1 précité, le ministre des armées pouvait décider la suspension du paiement des arrérages de la pension militaire d'invalidité de M. B pour les années 2018 à 2021, que cette substitution de base légale n'a pour effet de priver l'intéressé d'aucune garantie et qu'enfin l'administration dispose du même pouvoir d'appréciation pour appliquer l'une ou l'autre de ces deux dispositions. Le moyen tiré de l'erreur de droit doit dès lors être écarté.

4. En second lieu, il ne résulte d'aucun texte législatif ou réglementaire que l'administration était tenue d'informer personnellement M. B quant au principe de non cumul des régimes de réparation en application. Par suite, le moyen tiré de l'absence d'information préalable doit être écarté.

5. En dernier lieu, la décision attaquée du 28 janvier 2021 mentionne les sommes perçues par M. B au titre de la rente versée par la CNP Assurances pour les années 2018 à 2021 et indique que le paiement des arrérages de sa pension militaire d'invalidité est suspendu à hauteur du versement annuel de la rente qu'il a perçu pour ces quatre années. Dès lors, le moyen tiré du défaut de motivation en fait doit être écarté.

6. Il résulte de ce qui précède que M. B n'est pas fondé à demander l'annulation de la décision du 28 janvier 2021 par laquelle le ministre de l'économie, des finances et de l'industrie a suspendu le paiement des arrérages de sa pension militaire d'invalidité de 2018 à 2021.

Sur les conclusions indemnitaires :

7. Pour les mêmes raisons que celles évoquées précédemment, et dès lors qu'il n'appartient pas au juge administratif de remettre en cause le partage de responsabilité réalisé par la cour d'appel de Paris en 1978, les conclusions indemnitaires de M. B doivent être rejetées, sans qu'il soit besoin d'examiner leur recevabilité.

Sur les frais liés au litige :

8. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce qu'il soit mis à la charge de l'État, qui n'est pas la partie perdante dans la présence instance, une somme au titre des frais exposés par M. B et non compris dans les dépens.

9. Il résulte des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative que si une personne publique qui n'a pas eu recours au ministère d'avocat peut néanmoins demander au juge l'application de cet article au titre des frais spécifiques exposés par elle à l'occasion de l'instance, elle ne saurait se borner à faire état d'un surcroît de travail de ses services. Par suite, les conclusions du ministre de l'économie, des finances et de la souveraineté industrielle et numérique, fondées uniquement sur ce que M. B multiplierait les recours devant plusieurs juridictions, obligeant ses services à défendre de manière récurrente, sans faire état précisément des frais que l'État aurait exposés pour défendre à l'instance, doivent être rejetées.

D É C I D E :

Article 1er : Les requêtes présentées par M. B sont rejetées.

Article 2 : Les conclusions du ministre de l'économie, des finances et de la souveraineté industrielle et numérique présentées au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. A B et au ministre des armées et des anciens combattants et au ministre de l'économie, des finances et de l'industrie.

Délibéré après l'audience du 3 octobre 2024 à laquelle siégeaient :

M. Gonneau, président,

Mme Devictor, première conseillère,

Mme Delzangles, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 24 octobre 2024.

La rapporteure,

Signé

É. DevictorLe président,

Signé

P-Y. Gonneau

La greffière,

Signé

A. Martinez

La République mande et ordonne au ministre des armées et des anciens combattants et au ministre de l'économie, des finances et de l'industrie en ce qui les concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Pour la greffière en chef,

La greffière.

N°s 2103225 ;

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