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AccueilJurisprudence administrativeN° TA13-2106481

Tribunal Administratif de Marseille — Décision N° TA13-2106481

jeudi 15 décembre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Marseille
SectionTribunal Administratif de Marseille
N° DossierTA13-2106481
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation9ème Chambre
Avocat requérantSELARL GRIMALDI-MOLINA & ASSOCIES

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des mémoires, enregistrés les 20 juillet 2021, 3 janvier, 9 février 2022 et 7 avril 2022, et un mémoire récapitulatif produit sur le fondement de l'article R. 611-8-1 du code de justice administrative, enregistré le 11 mai 2022, M. B A, représenté par Me Germe, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 28 mai 2021 par lequel le maire de la commune de Cuges-les-Pins a décidé de le licencier pour insuffisance professionnelle à compter du 31 mai 2021 et de le radier des cadres de la fonction publique ;

2°) d'enjoindre à la commune de Cuges-les-Pins de le réintégrer dans ses précédentes fonctions et de procéder à la reconstitution de sa carrière, respectivement dans un délai de quinze jours et de deux mois à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 150 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de la commune de Cuges-les-Pins une somme de 3 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- les quatre motifs justifiant son licenciement pour insuffisance professionnelle sont entachés d'erreur de fait et d'erreur manifeste d'appréciation ;

- son licenciement intervient alors qu'il n'était plus directeur des services techniques, ni directeur de l'urbanisme ; or, les griefs qui lui sont reprochés portent exclusivement sur ces précédentes missions ;

- la commune ne l'a réintégré sur le poste de directeur des services techniques le 31 mars 2021 que de manière fictive et pour régulariser la procédure de licenciement, ce qui caractérise un détournement de pouvoir ;

- la décision est entachée de détournement de procédure, les faits invoqués en 2021 étant principalement ceux déjà opposés dans le cadre de la procédure disciplinaire infondée ayant échoué en 2017.

Par des mémoires en défense, enregistrés les 4 novembre 2021, 24 janvier 2022, 28 mars 2022, 31 mars 2022 et 13 juin 2022, la commune de Cuges-les-Pins, représentée par Me Grimaldi, conclut au rejet de la requête et à ce qu'une somme de 2 000 euros soit mise à la charge de M. A au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que les moyens soulevés par M. A ne sont pas fondés.

.Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 83-634 du 13 juillet 1983 ;

- la loi n° 84-53 du 26 janvier 1984 ;

- le décret n°92-850 du 28 août 1992;

- le décret n° 2016-201 du 26 février 2016 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme C,

- les conclusions de M. Garron, rapporteur public,

- et les observations de Me Germe, représentant M. A et Me Schwing, représentant la commune de Cuges-les-Pin.

Considérant ce qui suit :

1. M. A, ingénieur territorial principal, a été recruté par la commune de Cuges-les-Pins le 21 avril 2016 comme directeur des services techniques. Un comportement inapproprié envers certains agents du service lui ayant été reproché, il a été suspendu de ses fonctions le 18 juillet 2016 et une procédure disciplinaire a été engagée. Le conseil de discipline du 15 février 2017 s'étant prononcé à l'unanimité de ses membres contre la sanction proposée de la révocation, la commune a renoncé à lui infliger une sanction disciplinaire. Par arrêté du 9 mars 2017, l'intéressé a été affecté sur un autre emploi pour exercer les fonctions de directeur de l'urbanisme. Après plusieurs arrêts de travail, notamment un congé de longue maladie du 13 novembre 2017 au 31 mars 2019, de nouvelles missions relevant de l'urbanisme opérationnel lui ont été confiées le 19 juin 2020. A nouveau placé en congé de maladie du 11 septembre au 15 décembre 2020 puis du 18 janvier au 2 février 2021, il s'est vu assigner, par une note du 2 février 2021, des missions portant sur des projets d'aménagement. Le 31 mars 2021, il a été affecté, de nouveau, dans les fonctions de directeur des services techniques. Par un arrêté du 28 mai 2021, pris après avis de la commission administrative paritaire du 29 mars 2021 et du conseil de discipline du 17 mai 2021, le maire de Cuges-les-Pins a décidé de procéder à son licenciement pour insuffisance professionnelle à compter du 31 mai 2021 et à sa radiation des cadres de la fonction publique. M. A demande au tribunal d'annuler l'arrêté du 28 mai 2021.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. Aux termes de l'article 93 de la loi n°84-53 du 26 janvier 1984 modifiée portant dispositions statutaires relatives à la fonction publique territoriale, dans sa rédaction applicable au litige : " Le licenciement pour insuffisance professionnelle est prononcé après observation de la procédure prévue en matière disciplinaire. / Le fonctionnaire licencié pour insuffisance professionnelle peut recevoir une indemnité dans des conditions qui sont fixées par décret ". Aux termes de l'article 4 du décret du 26 février 2016 portant statut particulier du cadre d'emplois des ingénieurs territoriaux : " Dans les collectivités et les établissements mentionnés à l'alinéa précédent, les ingénieurs principaux sont placés à la tête d'un service technique, d'un laboratoire d'analyses ou d'un groupe de services techniques dont ils coordonnent l'activité et assurent le contrôle ".

3. Le licenciement pour inaptitude professionnelle d'un agent public ne peut être fondé que sur des éléments révélant l'inaptitude de l'agent à exercer normalement les fonctions pour lesquelles il a été engagé ou correspondant à son grade et non sur une carence ponctuelle dans l'exercice de ces fonctions. Toutefois, une telle mesure ne saurait être subordonnée à ce que l'insuffisance professionnelle ait été constatée à plusieurs reprises au cours de la carrière de l'agent ni qu'elle ait persisté après qu'il ait été invité à remédier aux insuffisances constatées. Par suite, une évaluation portant sur la manière dont l'agent a exercé ses fonctions durant une période suffisante et révélant son inaptitude à un exercice normal de ses fonctions est de nature à justifier légalement son licenciement.

4. Il ressort des termes de la décision attaquée qu'il est reproché à M. A en premier lieu, de faire preuve d'un comportement professionnel inadapté au sein de sa collectivité, en refusant d'exercer les missions urbanistiques confiées et en témoignant d'un comportement d'opposition systématique avec sa hiérarchie. En deuxième lieu, il lui est reproché de souffrir de grandes difficultés d'intégration, d'être en conflit incessants avec ses collègues du service technique et sa hiérarchie depuis sa prise de fonctions en avril 2016 et de faire preuve d'un comportement délétère avec les élus, notamment l'adjoint au maire en charge du personnel, de la logistique et des nouvelles technologiques de l'information et de la communication. En troisième lieu, il lui reproché de faire preuve de désinvolture et manque de conscience professionnelle dès lors qu'il souffre d'un profond manque d'organisation et stocke les dossiers sans déléguer les tâches afférentes, générant ainsi un retard important et pénalisant la collectivité, les élus mais aussi les administrés. Enfin, il lui est reproché de ne pas justifier d'un positionnement attendu eu égard aux fonctions de directeur des services techniques qu'il occupe. La collectivité estime au regard des manquements reprochés que M. A atteste d'un profond manque d'intérêt dans ses fonctions, perturbant ainsi le bon fonctionnement du service et la continuité du service public et que l'ensemble de ses carences managériales attestent de son insuffisance professionnelle à occuper un emploi relevant du grade d'ingénieur principal.

5. S'agissant des griefs tirés du comportement inadapté de M. A, la commune de Cuges-les-Pins soutient, d'une part, que celui-ci a refusé de reprendre son poste au service technique en mars 2019, la conduisant à adapter le poste de l'intéressé et, d'autre part, que M. A a refusé de prendre en charge les nouvelles missions d'urbanisme attachées au poste de directeur des services techniques, alors qu'il avait formulé le souhait, en mai 2020, d'occuper de nouveau ces fonctions. Si le requérant avait été nommé, en mars 2017, directeur du service de l'urbanisme et de l'aménagement durable, il ne ressort pas des pièces du dossier que la collectivité aurait proposé à l'intéressé, dans l'intérêt du service, d'occuper à nouveau les fonctions de directeur des services techniques en 2019, ni, dès lors, qu'il aurait refusé d'occuper de telles fonctions. En revanche, il ressort des pièces du dossier que le requérant a refusé dans un premier temps de reprendre ses fonctions en mai 2020 sur le poste de directeur des services techniques, le maire de la commune l'ayant nommé dans ces fonctions par un arrêté en date du 25 mai 2020. Or, à supposer même que ce refus initial puisse être considéré comme fautif, il ne constitue pas un motif de licenciement pour insuffisance professionnelle. Enfin, pour ce qui concerne les nouvelles missions d'urbanisme confiées au requérant à son retour de congé, M. A invoque, sans être utilement contredit par la commune, le caractère insoutenable et irréaliste d'occuper à la fois les fonctions de directeur des services techniques et celles précédemment dévolues à la direction de l'urbanisme, alors que son employeur ne lui a pas attribué les moyens humains nécessaires pour accomplir ces tâches. Il ressort en outre des pièces du dossier que le requérant a initialement accepté ces missions supplémentaires, et que c'est seulement quelques mois plus tard qu'il a estimé ne plus être en mesure de les réaliser, à défaut d'avoir pu bénéficier des conditions matérielles et humaines adéquates, et ce, malgré ses diverses sollicitations. Dans ces conditions, le refus d'assumer des missions d'urbanismes ne saurait révéler une inaptitude de l'agent à exercer des fonctions relevant de son grade.

6. En outre, pour justifier l'attitude d'opposition systématique à sa hiérarchie qu'aurait adoptée M. A, la commune se prévaut des sollicitations de l'intéressé en vue de sa mutation à la métropole Aix-Marseille-Provence pour exercer des fonctions d'urbanisme, de ses demandes de moyens supplémentaires et de primes, de sa saisine de la commission d'accès aux documents administratifs (CADA), et de la production dans la présente instance d'une copie de l'émission diffusée à la télévision mettant notamment en cause la gestion de la commune de Cuges-les-Pins. Toutefois, si ces griefs traduisent des relations professionnelles tendues entre le requérant et son employeur, ils ne sont pas, pour autant, de nature à caractériser une insuffisance professionnelle.

7. S'agissant des griefs tirés des difficultés d'intégration de M. A, la commune soutient qu'à peine deux mois après son arrivée, il aurait agressé deux agents de son service et qu'il a ensuite entretenu des relations difficiles avec ses collègues, deux d'entre eux se trouvant en arrêt de travail. Toutefois, il n'est pas contesté que M. A a pris son poste dans un contexte particulier puisque la chambre régionale des comptes Provence-Alpes-Côte d'Azur contrôlait alors les comptes de la commune au titre des exercices 2009 et suivants, et qu'en sa qualité de directeur des services techniques, il a été conduit à apporter des éléments au contrôleur. C'est ainsi qu'il a notamment dénoncé des irrégularités concernant l'achat d'un véhicule par la collectivité au mari d'une élue, opération effectuée sans mise en concurrence. Le requérant soutient en outre avoir remis le 27 mai 2016 un rapport d'audit de son service, à la demande de sa hiérarchie, dans lequel il relève un certain nombre de pratiques illicites, à savoir que des agents du service utilisent leur véhicule professionnel à des fins personnelles, la soustraction de véhicules et de matériels communaux, la falsification de bons de commande ou le fait qu'un des agents de la commune effectue des travaux sur son temps de travail avec du matériel communal à la demande d'un élu, cet agent s'étant par ailleurs approprié frauduleusement du matériel et des véhicules de la mairie pour sa famille et pour un autre agent communal. Le rapport d'observations définitives, après délibération de la chambre régionale des comptes le 7 septembre 2017, reproche à la commune plusieurs de ces dysfonctionnements. Au regard de ces éléments, et compte tenu du contexte dégradé dans lequel M. A a pris ses fonctions, la situation de tension existant au sein du service de l'intéressé, plus particulièrement avec deux de ses agents, ne saurait être regardée comme imputable à une insuffisance professionnelle de ce dernier. La commune reconnaît d'ailleurs que M. A a pu rencontrer des difficultés particulières avec deux agents du service dont il a signalé les agissements répréhensibles en 2016. Dans ces circonstances, les attestations produites par ces agents faisant état de l'agressivité de M. A ne revêtent pas un caractère suffisamment probant pour établir qu'il aurait entretenu une rancœur particulière à leur égard ou qu'il aurait été dans l'incapacité de faire abstraction du passé pour ce qui les concerne. Par ailleurs, le comportement délétère avec les élus dont se prévaut la commune porte seulement sur un incident survenu avec un élu en raison d'une réunion, le 28 juillet 2020, à laquelle M. A n'avait pu participer, ce dernier étant en déplacement le même jour, à la demande du directeur général des services. En outre, la commune ne saurait se prévaloir utilement de l'agression supposée de cet élu, qui est postérieure à la date du licenciement en litige.

8. S'agissant des griefs tirés du manque de conscience professionnelle de M. A, de son défaut d'organisation, de ses difficultés à déléguer et du retard engendré dans le travail, il ressort des pièces du dossier, notamment des plannings prévisionnels et des consignes laissées aux agents du service, que le requérant est capable d'assigner et de répartir les tâches entre les agents et de déterminer les niveaux de responsabilité. A cet égard, le retard reproché à M. A dans l'exécution de ses missions n'est pas établi, en l'absence de précisions suffisantes sur les circonstances des retards ou de l'inexécution des tâches invoquées et alors que la commune ne produit aucune pièce utile pour étayer ses allégations, à l'exception d'un courriel de relance adressé à l'intéressé le 7 avril 2021, qui ne constitue pas à lui seul un indice suffisant. Au surplus, il est constant que M. A a été placé en arrêt de travail du 23 mai 2019 au 24 mai 2020, du 11 septembre au 15 décembre 2020 et du 18 janvier au 1er février 2021. Or, la commune ne soutient, ni même n'allègue que compte tenu de ses nombreuses absences, l'intéressé aurait disposé de suffisamment de temps pour lancer et traiter l'ensemble des opérations dont il avait la charge. Par ailleurs, l'autorité territoriale ne saurait utilement se prévaloir des prétendues carences de M. A dans les précédents postes qu'il a occupés dans d'autres collectivités. Dans ces conditions, la réalité du grief tiré du manque de conscience professionnelle du requérant n'est pas établie.

9. Il résulte de ce qui précède que la matérialité des faits reprochés à M. A est seulement établie en ce qui concerne le refus de reprendre ses fonctions à l'issue de son congé de longue maladie le 25 mai 2020 sur le poste de directeur des services techniques. Si cet incident constitue un manquement de l'agent à ses obligations professionnelles, celui-ci ne saurait toutefois être regardé, ainsi qu'il a été dit, comme caractérisant une insuffisance professionnelle.

10. Il résulte de tout ce qui précède qu'en licenciant M. A, à raison de son insuffisance professionnelle, le maire de Cuges-les-Pins a entaché sa décision d'une erreur d'appréciation. L'arrêté du 28 mai 2021 doit, par suite, être annulé.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

11. L'exécution du présent jugement, prononçant l'annulation d'une décision évinçant illégalement un agent public, implique nécessairement outre la réintégration juridique rétroactive de cet agent à la date de la décision d'éviction illégale et la reconstitution de sa carrière ainsi que de ses droits sociaux, sa réintégration effective dans l'emploi qu'il occupait avant son éviction illégale ou dans un emploi équivalent à celui-ci. Il y a lieu d'enjoindre au maire de Cuges-les-Pins de procéder à cette reconstitution de sa carrière et de ses droits sociaux et à sa réintégration juridique et effective dans un délai de deux mois, à compter de la notification du présent jugement. Il n'y a pas lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais liés à l'instance :

12. Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu de mettre à la charge de la commune de Cuges-les-Pins la somme de 1 500 euros à verser à M. A sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative. Ces mêmes dispositions font en revanche obstacle à ce que le requérant, qui n'a pas la qualité de partie perdante, verse à la commune la somme qu'elle réclame au titre des frais exposés et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : L'arrêté du 28 mai 2021 licenciant M. A pour insuffisance professionnelle à compter du 31 mai suivant et le radiant des cadres de la fonction publique est annulé.

Article 2 : Il est enjoint à la commune de Cuges-les-Pins de procéder à la reconstitution de la carrière de M. A et de ses droits sociaux et à sa réintégration juridique et effective dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : La commune de Cuges-les-Pins versera à M. A une somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le surplus des conclusions des requêtes de M. A est rejeté.

Article 5 : Les conclusions présentées par la commune de Cuges-les-Pins sont rejetées.

Article 6 : Le présent jugement sera notifié à M. B A et à la commune de Cuges-les-Pins.

Délibéré après l'audience du 6 décembre 2022, à laquelle siégeaient :

Mme Rousselle, présidente,

Mme Gaspard-Truc, première conseillère,

Mme Balussou, première conseillère.

Assistées de Mme Faure, greffière.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 15 décembre 2022.

La rapporteure,

Signé

F. C

La présidente,

Signé

P. Rousselle

La greffière,

Signé

N. Faure

La République mande et ordonne au préfet des Bouches-du-Rhône en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées de pourvoir à l'exécution du présent jugement.

Pour expédition conforme,

Pour la greffière en chef,

La greffière.

N°2106481

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