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AccueilJurisprudence administrativeN° TA13-2108841

Tribunal Administratif de Marseille — Décision N° TA13-2108841

jeudi 23 mars 2023

JuridictionTribunal Administratif de Marseille
SectionTribunal Administratif de Marseille
N° DossierTA13-2108841
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation5e Ch Magistrat statuant seul
Avocat requérantSEPULCRE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 9 octobre 2021, M. B, représenté par Me Sépulcre, demande au Tribunal :

1°) d'annuler la décision du 1er juin 2021, confirmée par le rejet implicite de son recours administratif préalable obligatoire formé le 10 juin 2021, par laquelle la présidente du conseil départemental des Bouches-du-Rhône a refusé de le prendre en charge en qualité de jeune majeur ;

2°) d'enjoindre à la présidente du conseil départemental des Bouches-du-Rhône de le prendre en charge en qualité de jeune majeur âgé de moins de 21 ans, à titre temporaire, par le service chargé de l'aide sociale à l'enfance ;

3°) d'ordonner, dans le cadre de cette prise en charge, le bénéfice à son égard de son orientation dans un hébergement adapté et pérenne, d'un soutien financier, d'un suivi et d'un accompagnement socio-éducatif, d'un soutien dans son orientation scolaire, d'un soutien dans les démarches administratives, notamment auprès de son ambassade et des services préfectoraux, le tout jusqu'à la régularisation de sa situation administrative par la délivrance d'un titre de séjour ;

4°) subsidiairement, de le renvoyer devant la présidente du conseil départemental des Bouches-du-Rhône afin qu'elle précise les modalités de prise en charge à titre temporaire par le service chargé de l'aide sociale à l'enfance et ce dans le délai de quinze jours suivant la notification du jugement à intervenir ;

5°) en tout état de cause, de mettre à la charge du département des Bouches-du- Rhône une somme de 1 500 euros en application des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991, à verser à son conseil qui s'engage dans ce cas à renoncer à percevoir la part contributive de l'État au titre de l'aide juridictionnelle.

Il soutient que :

- la décision attaquée méconnaît les dispositions de l'article L. 222-5 du code de l'action sociale et des familles dès lors que le conseil départemental a motivé son refus d'octroi de contrat jeune majeur, non pas en se basant sur les critères dégagés par l'article 222-5 précité, à savoir les difficultés d'insertion rencontrées par le jeune, mais en contestant une décision judiciaire qui bénéficie pourtant de l'autorité de la chose jugée ;

- elle méconnaît les dispositions de l'article L. 222-5 du code de l'action sociale et des familles, au regard de ses difficultés d'insertion et de l'obligation faite au conseil départemental de lui proposer un accompagnement jeune majeur lorsque que l'année scolaire est engagée.

Par un mémoire en défense, enregistré le 23 novembre 2021, le conseil départemental des Bouches-du-Rhône conclut, au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés par le requérant ne sont pas fondés.

M. B a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 26 novembre 2021.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code l'action sociale et des familles ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal a désigné M. A en application de l'article R. 222-13 du code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. A,

- et les observations de Mme C, représentant le département des Bouches-du-Rhône.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. B, ressortissant gambien, né le 27 mars 2003, est entré en France en avril 2019. Par ordonnance de placement provisoire du juge des enfants du 26 juin 2019, il a été confié à l'aide sociale à l'enfance des Bouches-du-Rhône dans l'attente de son évaluation et/ou de l'expertise de ses documents d'état civil. Les conclusions de l'évaluation sociale et éducative, objectivées par celles de l'expertise de la cellule fraude documentaire, faisant état d'une absence de garantie sur l'authenticité des documents d'état civil présentés par M. B, le juge des enfants a, par un jugement du 12 février 2020, donné mainlevée de la mesure de placement et déchargé le département du mandat qui lui était confié en disant qu'il n'y avait plus lieu à intervention au titre de l'assistance éducative. Si ce jugement a été confirmé en toutes ses dispositions par un arrêt de la cour d'appel d'Aix-en-Provence rendu le 30 septembre 2020, le juge des enfants a de nouveau été saisi par requête du 15 janvier 2021 en l'état de la réception par M. B d'un passeport biométrique délivré par l'ambassade de Gambie en France. Par un jugement du 19 février 2021, le juge des enfants a considéré que ce passeport biométrique produit en original à l'audience était un élément suffisant pour justifier de la minorité de

M. B. Par suite, ce dernier a été confié à l'aide sociale à l'enfance à compter du 19 février 2021, date du jugement, et jusqu'au 27 mars 2021, date de sa majorité. Le département n'ayant pas exécuté ce jugement, M. B a demandé au juge des référés du tribunal, statuant sur le fondement de l'article L. 521-2 du code de justice administrative, d'enjoindre au département des Bouches-du-Rhône d'assurer son hébergement et de mettre en œuvre la prise en charge ordonnée par le juge judiciaire. Par une ordonnance du 4 mars 2021, le juge des référés a enjoint au département des Bouches-du-Rhône, au besoin avec le concours de l'Etat, d'assurer l'hébergement et la prise en charge de M. B dans un délai de trois jours à compter de la notification de l'ordonnance, sous astreinte de 150 euros par jour de retard. En exécution de cette ordonnance, le requérant a été pris en charge par le département, en dispositif hôtelier, quelques jours avant sa majorité. Par courrier du 25 mars 2021, il a ensuite demandé à bénéficier d'un contrat jeune majeur. Sa demande a été rejetée par une décision du 1er juin 2021 qui a fait l'objet d'un recours administratif préalable obligatoire en date du 10 juin 2021 resté sans réponse. Par la présente requête, M. B doit être regardé comme demandant au Tribunal, d'une part, d'annuler la décision implicite de rejet de son recours administratif préalable obligatoire, laquelle s'est substituée à la décision explicite de rejet du 1er juin 2021, et, d'autre part, d'enjoindre au conseil départemental des Bouches-du-Rhône de le prendre en charge en qualité de jeune majeur, en application des dispositions de l'article L. 222-5 du code de l'action sociale et des familles.

Sur les conclusions aux fins d'annulation :

2. Aux termes de l'article L. 221-1 du code de l'action sociale et des familles : " Le service de l'aide sociale à l'enfance est un service non personnalisé du département chargé des missions suivantes : / 1° Apporter un soutien matériel, éducatif et psychologique tant aux mineurs et à leur famille ou à tout détenteur de l'autorité parentale, confrontés à des difficultés risquant de mettre en danger la santé, la sécurité, la moralité de ces mineurs ou de compromettre gravement leur éducation ou leur développement physique, affectif, intellectuel et social, qu'aux mineurs émancipés et majeurs de moins de vingt et un ans confrontés à des difficultés familiales, sociales et éducatives susceptibles de compromettre gravement leur équilibre () ". Aux termes de l'article L. 222-5 du même code, dans sa rédaction issue de la loi n° 2022-140 du 7 février 2022 relative à la protection des enfants, sont pris en charge par le service de l'aide sociale à l'enfance sur décision du président du conseil départemental : " () : 5° Les majeurs âgés de moins de vingt et un ans et les mineurs émancipés qui ne bénéficient pas de ressources ou d'un soutien familial suffisants, lorsqu'ils ont été confiés à l'aide sociale à l'enfance avant leur majorité, y compris lorsqu'ils ne bénéficient plus d'aucune prise en charge par l'aide sociale à l'enfance au moment de la décision mentionnée au premier alinéa du présent article ".

3. D'une part, il résulte des dispositions précitées de l'article L. 222-5 du code de l'action sociale et des familles que, depuis l'entrée en vigueur du I de l'article 10 de la loi du 7 février 2022 relative à la protection des enfants, qui a modifié cet article sur ce point, les jeunes majeurs de moins de vingt-et-un ans ayant été pris en charge par le service de l'aide sociale à l'enfance d'un département avant leur majorité bénéficient d'un droit à une nouvelle prise en charge par ce service, lorsqu'ils ne disposent pas de ressources ou d'un soutien familial suffisants.

4. D'autre part, lorsqu'il statue sur un recours dirigé contre une décision refusant une prise en charge par le service de l'aide sociale à l'enfance, il appartient au juge administratif, eu égard tant à la finalité de son intervention qu'à sa qualité de juge de plein contentieux, non de se prononcer sur les éventuels vices propres de la décision attaquée, mais d'examiner la situation de l'intéressé, en tenant compte de l'ensemble des circonstances de fait qui résultent de l'instruction et, notamment, du dossier qui lui est communiqué en application de l'article R. 772-8 du code de justice administrative. Au vu de ces éléments, il lui appartient d'annuler, s'il y a lieu, cette décision en accueillant lui-même la demande de l'intéressé s'il apparaît, à la date à laquelle il statue qu'un défaut de prise en charge conduirait à une méconnaissance des dispositions du code de l'action sociale et des familles relatives à la protection de l'enfance et en renvoyant l'intéressé devant l'administration afin qu'elle précise les modalités de cette prise en charge sur la base des motifs de son jugement.

5. En l'espèce, il résulte de l'instruction que M. B, né le 27 mars 2003, est arrivé seul en France en avril 2019. Par une ordonnance de placement provisoire en date du 26 juin 2019, le juge des enfants l'a confié à l'aide sociale à l'enfance des Bouches-du-Rhône. Si, au regard de l'absence de garantie sur l'authenticité des documents d'état civil présentés par le requérant, le juge des enfants a, par jugement du 12 février 2020 - confirmé par un arrêt de la cour d'appel d'Aix-en-Provence rendu le 30 septembre 2020 - donné mainlevée de la mesure de placement et déchargé le département du mandat qui lui était confié, il résulte de l'instruction que, postérieurement à ces décisions juridictionnelles, le juge des enfants du tribunal judiciaire de Marseille, nouvellement saisi, a considéré que la présentation d'un passeport biométrique produit en original à l'audience était un élément suffisant pour justifier de la minorité de

M. B et, par suite, a confié l'intéressé à l'aide sociale à l'enfance à compter du 19 février 2021, date du jugement, et jusqu'au 27 mars 2021, date de sa majorité. Le département des Bouches-du-Rhône qui, ainsi qu'il a été rappelé au point 1, a pris en charge M. B au titre de l'aide sociale à l'enfance jusqu'à sa majorité est, dès lors qu'il n'est pas sérieusement contesté que M. B ne bénéficie d'aucun soutien familial ni d'aucune ressource ni d'aucune solution d'hébergement stable et pérenne, légalement tenu de poursuivre cette prise en charge. Par suite, à la date du présent jugement, M. B est fondé à soutenir que la décision par laquelle la présidente du conseil départemental des Bouches-du-Rhône a refusé de le prendre en charge en qualité de jeune majeur méconnaît les dispositions précitées du 5° de l'article L. 222-5 du code de l'action sociale et des familles.

6. Il résulte de tout ce qui précède que, sans qu'il soit besoin de statuer sur les autres moyens de la requête, M. B est fondé à demander l'annulation de la décision lui refusant une prise en charge en qualité de jeune majeur.

Sur les conclusions aux fins d'injonction et d'astreinte :

7. Eu égard à ses motifs, l'exécution du présent jugement implique nécessairement que M. B soit pris en charge en qualité de jeune majeur jusqu'à ce qu'il atteigne l'âge de 21 ans. Il y a lieu, dès lors, d'enjoindre au département des Bouches-du-Rhône de prendre en charge M. B, en qualité de jeune majeur et de lui proposer un contrat adapté à sa situation, au titre de la période sollicitée, dans un délai d'un mois à compter de la notification du jugement.

Sur les frais liés au litige :

8. M. B a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle. Dès lors, son avocate peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1990. Il y a donc lieu, sous réserve que Me Sépulcre renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat, de mettre à la charge du département des Bouches-du-Rhône le versement à Me Sépulcre de la somme de 1 000 euros.

D E C I D E :

Article 1er : La décision implicite par laquelle, après exercice d'un recours administratif préalable obligatoire, le conseil départemental des Bouches-du-Rhône a refusé de prendre en charge

M. B en qualité de jeune majeur est annulé.

Article 2 : Il est enjoint au conseil départemental des Bouches-du-Rhône de prendre en charge M. B en qualité de jeune majeur jusqu'à l'âge de 21 ans et de lui proposer un contrat adapté à sa situation, dans un délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : Le conseil départemental des Bouches-du-Rhône versera à Me Sépulcre la somme globale de 1 000 (mille) euros en application des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1990, sous réserve que Me Sépulcre renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. D B, au conseil départemental des Bouches-du-Rhône et à Me Sépulcre.

Délibéré après l'audience du 9 mars 2023, à laquelle siégeait M. A.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 23 mars 2023.

Le magistrat désigné,

Signé

J-M. ALe greffier,

Signé

P. GIRAUD

La République mande et ordonne au préfet des Bouches-du-Rhône en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière en chef

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