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AccueilJurisprudence administrativeN° TA13-2201392

Tribunal Administratif de Marseille — Décision N° TA13-2201392

lundi 10 juillet 2023

JuridictionTribunal Administratif de Marseille
SectionTribunal Administratif de Marseille
N° DossierTA13-2201392
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation5e Ch Magistrat statuant seul
Avocat requérantCHARTIER

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 16 février 2022 et 5 avril 2022, M. B, représenté par Me Chartier, demande au tribunal :

1°) de l'admettre à titre provisoire au bénéfice de l'aide juridictionnelle ;

2°) d'annuler la décision du 14 décembre 2021 par laquelle la présidente du conseil départemental des Bouches-du-Rhône a rejeté sa demande de prise en charge en qualité de jeune majeur, ensemble la décision par laquelle la même autorité a implicitement rejeté son recours administratif préalable obligatoire ;

3°) à titre principal, d'enjoindre à la présidente du conseil départemental des Bouches-du-Rhône de le prendre en charge en qualité de jeune majeur en lui proposant un contrat adapté à sa situation permettant notamment son maintien dans un hébergement et lui apportant un soutien psychologique, financier, socio-éducatif jusqu'à la régularisation de sa situation administrative au regard de son séjour en France, caractérisée par la délivrance d'un titre de séjour ; à titre subsidiaire, de le renvoyer devant le département des Bouches-du-Rhône afin que ce dernier précise les modalités de sa prise en charge, dans un délai de quinze jours à compter de la notification du jugement à intervenir ;

4°) de mettre à la charge du conseil départemental des Bouches-du-Rhône la somme de 1 500 euros à verser à son conseil, au titre des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

- la décision contestée est entachée d'une erreur de fait ;

- elle méconnaît son " droit à l'identité " protégé par les articles 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- elle méconnaît les dispositions de l'article L. 222-5 du code de l'action sociale et des familles ;

- elle est entachée d'une erreur d'appréciation de sa situation ; elle porte atteinte au principe du respect de sa dignité, prévu à l'article 1er de la charte des droits fondamentaux de l'Union Européenne et aux articles 2 et 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation et d'un défaut d'examen.

Par un mémoire en défense enregistré le 20 juin 2022, le département des Bouches-du-Rhône conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés par M. B sont infondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de l'action sociale et des familles ;

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal a désigné Mme Beyrend en application de l'article R. 222-13 du code de justice administrative.

La magistrate désignée a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Beyrend, magistrate désignée ;

- les observations de Me Chartier, représentant M. B, absent ;

- et les observations de Mme A, représentant le département des Bouches-du-Rhône.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. C B, disant être né le 21 mars 2003, de nationalité ghanéenne, est entré en France en octobre 2019 selon ses déclarations. Il a sollicité le département des Bouches-du-Rhône en vue de sa prise en charge en tant que jeune majeur. Par une décision du 14 décembre 2021, la présidente du conseil départemental des Bouches-du-Rhône a rejeté sa demande. M. B a formé un recours administratif préalable obligatoire contre cette décision, demeuré sans réponse. Par la présente requête, M. B doit être regardé comme demandant au tribunal d'annuler la décision implicite de rejet de son recours administratif préalable obligatoire, laquelle s'est substituée à la décision initiale de rejet du 14 décembre 2021 et, d'autre part, d'enjoindre à titre principal au conseil départemental des Bouches-du-Rhône de le prendre en charge jusqu'à ce qu'il atteigne l'âge de 21 ans, en application des dispositions de l'article L. 222-5 du code de l'action sociale et des familles.

Sur l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :

2. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, d'admettre M. B au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Sur le surplus des conclusions :

3. Aux termes de l'article L. 221-1 du code de l'action sociale et des familles : " Le service de l'aide sociale à l'enfance est un service non personnalisé du département chargé des missions suivantes : / 1° Apporter un soutien matériel, éducatif et psychologique tant aux mineurs et à leur famille ou à tout détenteur de l'autorité parentale, confrontés à des difficultés risquant de mettre en danger la santé, la sécurité, la moralité de ces mineurs ou de compromettre gravement leur éducation ou leur développement physique, affectif, intellectuel et social, qu'aux mineurs émancipés et majeurs de moins de vingt et un ans confrontés à des difficultés familiales, sociales et éducatives susceptibles de compromettre gravement leur équilibre () ". Aux termes de l'article L. 222-5 du même code, dans sa rédaction issue de la loi n° 2022-140 du 7 février 2022 relative à la protection des enfants, sont pris en charge par le service de l'aide sociale à l'enfance sur décision du président du conseil départemental : " () : 5° Les majeurs âgés de moins de vingt et un ans et les mineurs émancipés qui ne bénéficient pas de ressources ou d'un soutien familial suffisants, lorsqu'ils ont été confiés à l'aide sociale à l'enfance avant leur majorité, y compris lorsqu'ils ne bénéficient plus d'aucune prise en charge par l'aide sociale à l'enfance au moment de la décision mentionnée au premier alinéa du présent article ". Et aux termes de l'avant-dernier alinéa de l'article L. 222-5 du même code : " () / Peuvent être également pris en charge à titre temporaire, par le service chargé de l'aide sociale à l'enfance, les mineurs émancipés et les majeurs âgés de moins de vingt et un ans qui ne bénéficient pas de ressources ou d'un soutien familial suffisants (). ".

4. D'une part, il résulte des dispositions du 5° de l'article L. 222-5 du code de l'action sociale et des familles que le législateur a entendu renforcer les obligations des départements à l'égard des jeunes majeurs lorsqu'ils ont été confiés à l'aide sociale à l'enfance avant leur majorité, et que le président du conseil départemental est désormais tenu de prendre en charge ces jeunes dès lors qu'ils remplissent les conditions prévues au 5° de cet article. En revanche, il résulte de l'avant-dernier alinéa de l'article L. 222-5 du même code que le président du conseil départemental conserve dans les autres cas un large pouvoir d'appréciation pour accorder ou maintenir la prise en charge par le service de l'aide sociale à l'enfance d'un jeune majeur de moins de vingt et un ans éprouvant des difficultés d'insertion sociale faute de ressources ou d'un soutien familial suffisants et peut à ce titre, notamment, prendre en considération les perspectives d'insertion qu'ouvre une prise en charge par ce service compte tenu de l'ensemble des circonstances de l'espèce, y compris le comportement du jeune majeur.

5. D'autre part, lorsqu'il statue sur un recours dirigé contre une décision refusant une prise en charge par le service de l'aide sociale à l'enfance, il appartient au juge administratif, eu égard tant à la finalité de son intervention qu'à sa qualité de juge de plein contentieux, non de se prononcer sur les éventuels vices propres de la décision attaquée, mais d'examiner la situation de l'intéressé, en tenant compte de l'ensemble des circonstances de fait qui résultent de l'instruction et, notamment, du dossier qui lui est communiqué en application de l'article R. 772-8 du code de justice administrative. Au vu de ces éléments, il lui appartient d'annuler, s'il y a lieu, cette décision en accueillant lui-même la demande de l'intéressé s'il apparaît, à la date à laquelle il statue, qu'un défaut de prise en charge conduirait à une méconnaissance des dispositions du code de l'action sociale et des familles relatives à la protection de l'enfance et en renvoyant l'intéressé devant l'administration afin qu'elle précise les modalités de cette prise en charge sur la base des motifs de son jugement.

6. Par ailleurs, aux termes de l'article R. 431-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, l'étranger qui demande la délivrance ou le renouvellement d'un titre de séjour présente les documents justifiant de son état civil et de sa nationalité. Aux termes de l'article L. 811-2 du même code : " La vérification de tout acte d'état civil étranger est effectuée dans les conditions définies par l'article 47 du code civil. ". Aux termes de l'article 47 du code civil : " Tout acte de l'état civil () des étrangers fait en pays étranger et rédigé dans les formes usitées dans ce pays fait foi, sauf si d'autres actes ou pièces détenus, des données extérieures ou des éléments tirés de l'acte lui-même établissent, le cas échéant après toutes vérifications utiles, que cet acte est irrégulier, falsifié ou que les faits qui y sont déclarés ne correspondent pas à la réalité. "

7. Il résulte des dispositions précitées des articles L. 811-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et 47 du code civil que la force probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger peut être combattue par tout moyen susceptible d'établir que l'acte en cause est irrégulier, falsifié ou inexact. En cas de contestation, par l'administration, de la valeur probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger, il appartient au juge administratif de former sa conviction au vu de l'ensemble des éléments produits par les parties. Pour juger qu'un acte d'état civil produit devant lui est dépourvu de force probante, qu'il soit irrégulier, falsifié ou inexact, le juge doit en conséquence se fonder sur tous les éléments versés au dossier dans le cadre de l'instruction du litige qui lui est soumis. Ce faisant, il lui appartient d'apprécier les conséquences à tirer de la production par l'étranger d'une carte consulaire ou d'un passeport dont l'authenticité est établie ou n'est pas contestée, sans qu'une force probante particulière puisse être attribuée ou refusée par principe à de tels documents.

8. En l'espèce, le 7 novembre 2019, le conseil de M. B a saisi le juge des enfants d'une requête en assistance éducative. Dans l'attente d'évaluer sa minorité et d'effectuer une expertise du document d'identité qu'il détenait, en l'absence de document d'identité biométrique, le juge des enfants du tribunal judiciaire de Marseille a, le 20 février 2020, ordonné son placement provisoire. Le 8 juin 2020, le groupe addap 13, procédant à l'évaluation éducative et sociale du jeune requérant, rendait son avis au terme duquel " les éléments recueillis durant les entretiens d'évaluation ne paraissent pas cohérents quant à l'âge allégué ". Le 9 juillet suivant, la cellule " fraude documentaire " de la Police aux frontières rendait son rapport concernant le document d'état civil présenté par M. B. Le rapport simplifié d'analyse documentaire, versé aux débats, indique que les cachets et tampons de ce document sont non conformes, et que ce document n'est pas " recevable " au titre de l'article 47 du code civil, en raison d'une absence de légalisation par les autorités françaises et en l'absence de traduction en français du document. Le 29 septembre 2020, le juge des enfants du tribunal judiciaire de Marseille a rendu un jugement de " plus lieu à assistance éducative ", retenant un faisceau d'indices permettant de conclure à l'absence de minorité du requérant. Cette décision a été confirmée par la cour d'appel d'Aix-en-Provence, dans un arrêt du 2 juin 2021. Dans le cadre du présent recours, M. B fait valoir d'une part qu'un pourvoi dirigé contre l'arrêt de la cour d'appel d'Aix-en-Provence est pendant devant la cour de cassation. D'autre part, il produit un passeport biométrique délivré par l'ambassade du Ghana à Paris, qui mentionne la date de naissance du 21 mars 2003 ainsi que deux récépissés de demande de carte de séjour, qui reprennent également cette même date de naissance. Toutefois, il n'est pas contesté que le passeport de l'intéressé a été délivré sur la base de l'acte de naissance précité, non légalisé par les autorités françaises. Le passeport ainsi versé aux débats, et les récépissés de demande de carte de séjour délivrés sur la base de ce passeport, qui impliquent au demeurant que la demande est toujours en cours d'instruction par les autorités compétentes, ne sont donc pas, à eux seuls, de nature à écarter les décisions précitées des juges judiciaires qui ont, les 29 septembre 2020 et 2 juin 2021, considéré qu'il existait un faisceau d'indices permettant de conclure à l'absence de minorité du jeune C. De même, l'existence d'un pourvoi actuellement pendant devant la cour de cassation contre l'arrêt de la cour d'appel d'Aix-en-Provence du 2 juin 2021 n'est pas davantage de nature à modifier cette appréciation à la date du présent jugement.

9. Il résulte de ce qui précède que la situation du requérant ne relève pas des dispositions du 5° de l'article L. 222-5 du code de l'action sociale et des familles. Par suite, les moyens tirés de ce que la décision en litige serait entachée d'une erreur de fait, méconnaîtrait les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et méconnaîtrait les dispositions du 5° de l'article L. 222-5 du code de l'action sociale et des familles, doivent être écartés. Par ailleurs, et à supposer même que le requérant soit âgé de moins de vingt-et-un ans à la date du présent jugement, il ne résulte pas de l'instruction que, en refusant de le prendre en charge, la présidente du conseil départemental des Bouches-du-Rhône aurait entaché sa décision d'un défaut d'examen de sa situation ou d'une erreur manifeste d'appréciation. Pour les mêmes motifs, le moyen tiré de ce que la décision attaquée porterait atteinte à la dignité du requérant doit être écarté.

10. Il résulte de tout ce qui précède que M. B n'est pas fondé à demander l'annulation de la décision du 14 décembre 2021 par laquelle la présidente du conseil départemental des Bouches-du-Rhône a rejeté sa demande de prise en charge en qualité de jeune majeur, ensemble la décision par laquelle la même autorité a implicitement rejeté son recours administratif préalable obligatoire. Par voie de conséquence, doivent être rejetées ses conclusions à fin d'injonction sous astreinte ainsi que ses conclusions présentées au titre des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

D E C I D E :

Article 1er : M. B n'est pas admis, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Article 2 : La requête de M. B est rejetée.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. C B et au conseil départemental des Bouches-du-Rhône.

Délibéré après l'audience du 22 juin 2023, à laquelle siégeait Mme Beyrend.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 10 juillet 2023.

La magistrate désignée,

signé

M. BEYRENDLe greffier,

signé

P. GIRAUD

La République mande et ordonne au préfet des Bouches-du-Rhône en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière en chef,

Le greffier

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