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AccueilJurisprudence administrativeN° TA13-2202497

Tribunal Administratif de Marseille — Décision N° TA13-2202497

mardi 15 octobre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Marseille
SectionTribunal Administratif de Marseille
N° DossierTA13-2202497
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation7ème chambre
Avocat requérantCABINET TTLA PARIS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 23 mars 2022 et 7 février 2024, Mme B A représentée par la SELARL Teissonniere Topaloff Lafforgue Andreu et associés, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 7 octobre 2021 par laquelle le directeur du centre hospitalier de Martigues a rejeté sa demande tendant à voir reconnaitre l'imputabilité au service de la pathologie dont elle souffre, ensemble la décision implicite de rejet du recours gracieux qu'elle a formé le 30 novembre 2021 ;

2°) d'enjoindre au directeur du centre hospitalier de Martigues de prendre une décision de reconnaissance d'imputabilité au service de sa pathologie dans un délai de trois mois à compter de la notification du présent jugement ;

3°) de mettre à la charge du centre hospitalier la somme de 2 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- la décision attaquée du 7 octobre 2021 tout comme l'avis de la commission de réforme sont entachés d'absence de motivation ;

- la décision attaquée du 7 octobre 2021 est entachée d'une erreur d'appréciation et d'une erreur de droit au regard des dispositions de l'article 21 bis de la loi du 13 juillet 1983.

Par un mémoire en défense, enregistré le 10 novembre 2022, le centre hospitalier de Martigues, représenté par Me Magnaval, conclut au rejet de la requête et à ce qu'une somme de 2 500 euros soit mise à la charge de Mme A sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- l'avis défavorable émis par la commission de réforme, dans le respect du secret médical, est suffisamment motivé ainsi que, par voie de conséquence, la décision du 7 octobre 2021 ;

- la requérante ne démontre pas que sa pathologie est essentiellement et directement causée par le travail de nuit ni par d'autres sources cancérogènes.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 83-634 du 13 juillet 1983 ;

- loi n° 86-33 du 9 janvier 1986 ;

- l'ordonnance du 19 janvier 2017 portant diverses dispositions relatives au compte personnel d'activité, à la formation et à la santé et la sécurité au travail dans la fonction publique ;

- l'arrêté du 4 août 2004 relatif aux commissions de réforme des agents de la fonction publique territoriale et de la fonction publique hospitalière ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Hétier-Noël, rapporteure,

- les conclusions de Mme Lourtet, rapporteure publique,

- les observations de Me Tizot, représentant Mme A, présente,

- et celles de Me Brière, représentant le centre hospitalier de Martigues.

Deux notes en délibéré, présentées pour Mme A ont été enregistrées le 26 septembre 2024.

Considérant ce qui suit :

1. Mme A a exercé des fonctions d'infirmière polyvalente de nuit titulaire au centre hospitalier de Martigues du 8 juillet 1991 au 30 juin 2016. Un cancer du sein lui a été diagnostiqué le 21 janvier 2014. Elle a formé le 26 mai 2019, une demande de reconnaissance d'imputabilité de sa pathologie au service auprès du directeur du centre hospitalier qui l'a rejeté le 7 octobre 2021. Mme A a formé un recours gracieux le 30 novembre 2021 resté sans réponse. Elle demande au tribunal l'annulation de la décision du 7 octobre 2021 ainsi que de la décision implicite de rejet de son recours gracieux.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. En premier lieu, d'une part aux termes de l'article L. 211-2 du code des relations entre le public et l'administration : " Les personnes physiques ou morales ont le droit d'être informées sans délai des motifs des décisions administratives individuelles défavorables qui les concernent. A cet effet, doivent être motivées les décisions qui : () 6° Refusent un avantage dont l'attribution constitue un droit pour les personnes qui remplissent les conditions légales pour l'obtenir ". L'article L. 211-5 du même code dispose : " La motivation exigée par le présent chapitre doit être écrite et comporter l'énoncé des considérations de droit et de fait qui constituent le fondement de la décision ".

3. D'autre part, en application de l'article 17 de l'arrêté du 4 août 2004 relatif aux commissions de réforme des agents de la fonction publique territoriale et de la fonction publique hospitalière, les avis de la commission départementale de réforme doivent être motivés dans le respect du secret médical.

4. Il ressort du procès-verbal de la séance du 29 septembre 2021 de la commission de réforme départementale des Bouches-du-Rhône que cette dernière a estimé, en précisant le motif de sa saisine et le sens défavorable de son avis, que la pathologie de Mme A ne remplissait pas les critères de reconnaissance d'une maladie professionnelle ou d'une pathologie hors liste. Ainsi formulé, cet avis satisfait à l'exigence de motivation qui résulte de l'article 17 de l'arrêté du 4 août 2004.

5. Par ailleurs, la décision en litige du 7 octobre 2021 vise les textes applicables, et mentionne que la pathologie dont souffre Mme A n'est pas reconnue imputable au service puisqu'elle ne remplit pas les critères de reconnaissance d'une maladie professionnelle ou d'une pathologie hors liste. Par suite, le moyen tiré de l'insuffisance de motivation doit être écarté.

6. En second lieu, aux termes de l'article 21 bis de la loi du 13 juillet 1983 portant droits et obligations des fonctionnaires, dans sa rédaction en vigueur à la date de la décision attaquée, issue de l'ordonnance du 19 janvier 2017 : " () IV. - Est présumée imputable au service toute maladie désignée par les tableaux de maladies professionnelles mentionnés aux articles L. 461-1 et suivants du code de la sécurité sociale et contractée dans l'exercice ou à l'occasion de l'exercice par le fonctionnaire de ses fonctions dans les conditions mentionnées à ce tableau. / Si une ou plusieurs conditions tenant au délai de prise en charge, à la durée d'exposition ou à la liste limitative des travaux ne sont pas remplies, la maladie telle qu'elle est désignée par un tableau peut être reconnue imputable au service lorsque le fonctionnaire ou ses ayants droit établissent qu'elle est directement causée par l'exercice des fonctions () ".

7. L'article 10 de l'ordonnance du 19 janvier 2017 portant diverses dispositions relatives au compte personnel d'activité, à la formation et à la santé et la sécurité au travail dans la fonction publique a, en conséquence de l'institution du congé pour invalidité temporaire imputable au service à l'article 21 bis de la loi du 13 juillet 1983, modifié des dispositions des lois du 11 janvier 1984, du 26 janvier 1984 et du 9 janvier 1986 régissant respectivement la fonction publique de l'Etat, la fonction publique territoriale et la fonction publique hospitalière. Le IV de l'article 10, pour la fonction publique hospitalière, dispose ainsi que " A l'article 41 de la loi du 9janvier 1986 susvisée : a) Au deuxième alinéa du 2°, les mots : " ou d'un accident survenu dans l'exercice ou à l'occasion de l'exercice de ses fonctions " sont remplacés par les mots : ", à l'exception des blessures ou des maladies contractées ou aggravées en service " ; b) Au 4°, le deuxième alinéa est supprimé ; c) Après le quatrième alinéa du 4°, est inséré un alinéa ainsi rédigé : " Les dispositions du quatrième alinéa du 2° du présent article sont applicables au congé de longue durée ".

8. L'application de ces dispositions résultant de l'ordonnance du 19 janvier 2017 était manifestement impossible en l'absence d'un texte réglementaire fixant, notamment, les conditions de procédure applicables à l'octroi de ce nouveau congé pour invalidité temporaire imputable au service.

9. Les dispositions de l'article 21 bis de la loi du 13 juillet 1983 ne sont donc entrées en vigueur, en tant qu'elles s'appliquent à la fonction publique hospitalière, qu'à la date d'entrée en vigueur, le 16 mai 2020, du décret du 13 mai 2020 relatif au congé pour invalidité temporaire imputable au service dans la fonction publique hospitalière, décret par lequel le pouvoir réglementaire a pris les dispositions réglementaires nécessaires pour cette fonction publique et dont l'intervention était, au demeurant, prévue, sous forme de décret en Conseil d'Etat, par le VI de l'article 21 bis de la loi du 13 juillet 1983 résultant de l'article 10 de l'ordonnance du 19 janvier 2017.

10. Il en résulte que les dispositions de l'article 41 de la loi du 9 janvier 1986 dans leur rédaction antérieure à celle résultant de l'ordonnance du 19 janvier 2017 sont demeurées applicables jusqu'à l'entrée en vigueur du décret du 13 mai 2020 et, qu'en l'espèce, la reconnaissance de l'imputabilité au service des maladies professionnelles de la requérante, déclarées le 4 juillet 2019 et diagnostiquées avant cette date, relèvent ainsi de ces dispositions, du droit antérieur à l'entrée en vigueur de l'ordonnance du 19 janvier 2017. Sa situation est dès lors régie non par les dispositions de l'article 21 bis de la loi du 13 juillet 1983, mais par celles de l'article 41 de la loi du 9 janvier 1986 dans sa rédaction antérieure.

11. Aux termes de l'article 41 de la loi du 9 janvier 1986 portant dispositions statutaires relatives à la fonction publique hospitalière, dans sa version alors applicable : " Le fonctionnaire en activité a droit : () 2° A des congés de maladie dont la durée totale peut atteindre un an pendant une période de douze mois consécutifs en cas de maladie dûment constatée mettant l'intéressé dans l'impossibilité d'exercer ses fonctions. Celui-ci conserve alors l'intégralité de son traitement pendant une durée de trois mois ; ce traitement est réduit de moitié pendant les neuf mois suivants. Le fonctionnaire conserve, en outre, ses droits à la totalité du supplément familial de traitement et de l'indemnité de résidence. /Toutefois, si la maladie provient de l'une des causes exceptionnelles prévues à l'article L. 27 du code des pensions civiles et militaires de retraite ou d'un accident survenu dans l'exercice ou à l'occasion de l'exercice de ses fonctions, le fonctionnaire conserve l'intégralité de son traitement jusqu'à ce qu'il soit en état de reprendre son service ou jusqu'à sa mise à la retraite. Il a droit, en outre, au remboursement des honoraires médicaux et des frais directement entraînés par la maladie ou l'accident. / Dans le cas visé à l'alinéa précédent, l'imputation au service de la maladie ou de l'accident est appréciée par la commission de réforme instituée par le régime des pensions des agents des collectivités locales () ".

12. Une maladie contractée par un fonctionnaire, ou son aggravation, doit être regardée comme imputable au service si elle présente un lien direct avec l'exercice des fonctions ou avec des conditions de travail de nature à susciter le développement de la maladie en cause, sauf à ce qu'un fait personnel de l'agent ou toute autre circonstance particulière conduisent à détacher la survenance ou l'aggravation de la maladie du service.

13. En l'espèce, il ressort des pièces du dossier qu'après son diagnostic de cancer du sein le 21 janvier 2014, Mme A a été traitée pendant cinq années. A la suite du certificat médical de son médecin généraliste du 19 juillet 2019 indiquant qu'un lien possible existait entre la maladie et le travail de nuit de celle-ci et que la reconnaissance du caractère professionnel de cette maladie était justifiée, l'employeur de Mme A saisi d'une demande de reconnaissance d'imputabilité a diligenté une expertise. Dans son rapport d'expertise du 13 décembre 2019, le médecin expert agréé indique qu'il n'existe pas de facteur de prédisposition reconnu au niveau professionnel et qu'en conséquence il ne pouvait y avoir reconnaissance en maladie professionnelle du cancer du sein. Sur la base de ce rapport d'expertise et de l'avis défavorable de la commission de réforme, le centre hospitalier de Martigues a rejeté la demande de Mme A. Toutefois, il ressort également des pièces du dossier que dès 2007 le centre international de recherche sur le cancer (CIRC) a relevé que le travail de nuit posté impliquant une perturbation du rythme circadien a été classé comme " probablement cancérogène pour l'Homme (groupe 2A) ". Il a de nouveau en 2019 conclu sur la base " d'indications limitées " que le travail de nuit posté cause le cancer du sein, de la prostate et le cancer colorectal, la majorité des études informatives ayant étudié le cancer du sein. En 2012, une étude conduite par l'INSERM a confirmé que le risque de cancer du sein est augmenté chez les femmes ayant travaillé la nuit. En 2018, l'institut a fait la synthèse de cinq grandes études internationales sur le cancer du sein et le travail de nuit et conclut " Ces résultats confirment l'hypothèse que le travail de nuit augmente le risque de cancer chez les femmes avant la ménopause particulièrement chez celles avec une haute fréquence et une longue durée d'exposition ". En 2019, l'INRS a publié un article duquel il ressort que " L'analyse des études épidémiologiques les plus récentes ainsi que neuf méta-analyses (qui ont pris en compte 42 études de cohorte et 16 études cas-témoins sur l'exposition au travail posté et/ou de nuit et le risque de cancer du sein) permet d'affirmer que l'exposition au travail et/ou au travail posté est associée à une augmentation statistiquement significative de risque de cancer du sein. Cette association est aussi corroborée par les avis d'experts ". Dans ces conditions, l'état du dossier ne permet pas au Tribunal de déterminer si la pathologie de Mme A présente un lien direct avec des conditions de travail de nature à susciter le développement de la maladie en cause, alors que la requérante se prévaut d'éléments de nature à constituer un commencement de preuve du lien entre le travail de nuit pendant plus de vingt ans et sa pathologie révélée en 2014. Par suite, il y a lieu, avant de statuer sur les conclusions de la requête de Mme A d'ordonner une expertise sur ce point dans les conditions précisées dans le dispositif du présent jugement et de réserver jusqu'en fin d'instance tous droits et moyens des parties sur lesquels il n'est pas expressément statué par le présent jugement.

D E C I D E :

Article 1er : Il sera, avant de statuer sur la requête de Mme A, procédé par un expert en oncologie gynécologique assisté d'un sapiteur en médecine du travail et des pathologies professionnelles, désignés par le président du Tribunal, à une expertise médicale avec mission :

1°) de convoquer les parties ;

2°) de prendre connaissance du dossier médical de Mme A et de se faire communiquer toutes les pièces utiles à l'exécution de sa mission ;

3°) d'examiner Mme A et de décrire son état ;

4°) de préciser ses conditions de travail de nuit durant la période allant de 1991 à 2014, date de diagnostic du cancer du sein ;

5°) de fournir au Tribunal tous éléments permettant de déterminer, en l'état de la science, si le cancer du sein dont souffre Mme A présente un lien direct avec des conditions de travail de nature à susciter le développement de la maladie en cause ;

6°) d'apporter au Tribunal tous éléments utiles à la solution du litige.

Article 2 : L'expert accomplira sa mission dans les conditions prévues par les articles R. 621-2 à R. 621-14 du code de justice administrative.

Article 3 : Préalablement à toute opération, l'expert prêtera serment dans les formes prévues à l'article R. 621-3 du code de justice administrative.

Article 4 : Les opérations d'expertise auront lieu contradictoirement entre Mme A et le centre hospitalier de Martigues.

Article 5 : L'expert déposera son rapport au greffe en deux exemplaires dans un délai de quatre mois à compter de la notification du présent jugement. Des copies seront notifiées par l'expert aux parties intéressées. Avec leur accord, cette notification pourra s'opérer sous forme électronique. L'expert justifiera auprès du Tribunal de la date de réception de son rapport par les parties.

Article 6 : Les frais d'expertise sont réservés pour y être statué en fin d'instance.

Article 7 : Tous droits et moyens des parties, sur lesquels il n'est pas expressément statué par le présent jugement, sont réservés jusqu'en fin d'instance.

Article 8 : Le présent jugement sera notifié à Mme B A et au centre hospitalier de Martigues.

Délibéré après l'audience du 24 septembre 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Simon, présidente,

Mme Hétier-Noël, première conseillère,

Mme Diwo, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 15 octobre 2024.

La rapporteure,

signé

C. Hétier-Noël

La présidente,

signé

F. Simon

La greffière,

signé

A. Vidal

La République mande et ordonne au directeur général de l'agence régionale de santé Provence-Alpes-Côte d'Azur en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière en chef,

La greffière,

No 2202497

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