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AccueilJurisprudence administrativeN° TA13-2203173

Tribunal Administratif de Marseille — Décision N° TA13-2203173

jeudi 22 décembre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Marseille
SectionTribunal Administratif de Marseille
N° DossierTA13-2203173
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation5e Ch Magistrat statuant seul
Avocat requérantQUINSON

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 12 avril 2022, M. D, représenté par Me Quinson, demande au Tribunal :

1°) d'annuler la décision implicite du 6 janvier 2022, ainsi que la décision de rejet implicite de son recours administratif préalable obligatoire, toutes deux nées du silence de la présidente du conseil départemental des Bouches-du-Rhône et portant refus de le prendre en charge en qualité de jeune majeur ;

2°) à titre principal, d'enjoindre à la présidente du conseil départemental des Bouches-du-Rhône de le prendre en charge jusqu'à ce qu'il atteigne l'âge de 21 ans, en application des dispositions de l'article L. 222-5 du code de l'action sociale et des familles dans le délai de sept jours suivant la notification de l'ordonnance à intervenir ;

3°) à titre subsidiaire, de le renvoyer devant la présidente du conseil départemental des Bouches-du-Rhône afin qu'elle précise les modalités de sa prise en charge à titre temporaire par le service chargé de l'aide sociale à l'enfance et ce, dans le délai de quinze jours suivant la notification de la décision à intervenir, le tout, passé les délais fixés, sous astreinte de 100 euros par jour de retard, ladite astreinte courant pendant un délai de deux mois après lequel elle pourra être liquidée et une nouvelle astreinte fixée.

4°) de mettre à la charge du conseil départemental des Bouches-du-Rhône la somme de 1 500 euros au titre des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

- par lettre recommandée avec accusé de réception du 10 février 2022, réceptionnée le 14 février suivant par le conseil départemental, il a sollicité la communication de la motivation de la décision implicite attaquée ; en l'absence de réponse apportée à cette demande, il y a lieu de considérer que la décision implicite portant refus de le prendre en charge en qualité de jeune majeur est entachée d'illégalité en ce qu'elle se trouve dépourvue de motivation ;

- les dispositions de l'article L. 222-5 du code de l'action sociale et des familles ont été méconnues ;

- à défaut d'un accompagnement et d'une prise en charge adaptés, il est porté atteinte au principe de respect de la dignité repris à l'article 1er de la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne, ainsi qu'aux articles 3 et 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la décision portant refus de le prendre en charge en qualité de jeune majeur est entachée d'erreur manifeste d'appréciation.

Par un mémoire en défense, enregistré le 12 décembre 2022, le conseil départemental des Bouches-du-Rhône conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés par le requérant ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'action sociale et des familles ;

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal a désigné M. A en application de l'article R. 222-13 du code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Laso, président-rapporteur, magistrat désigné ;

- les observations de Me Quinson, pour M. D ;

- et les observations de Mme C, pour le département des Bouches-du-Rhône.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Une note en délibéré présentée pour M. D a été enregistrée le 15 décembre 2022.

Considérant ce qui suit :

1. M. B D, né le 20 janvier 2003, de nationalité malienne, est entré en France en mars 2018. Il a été pris en charge par les services de l'aide sociale à l'enfance jusqu'à sa majorité. Par un courrier du 29 octobre 2021, réceptionné le 5 novembre 2021, il a sollicité le département des Bouches-du-Rhône en vue de sa prise en charge en tant que jeune majeur. Sans réponse et ce, malgré une relance par courriel adressée par son conseil aux services du conseil départemental le 3 décembre 2021, une décision implicite de rejet est née le 6 janvier 2022. Par lettre recommandée avec accusé de réception du 10 février 2022, réceptionnée le 14 février 2022, M. D a exercé auprès du conseil départemental des Bouches-du-Rhône un recours administratif préalable obligatoire contre cette décision implicite de rejet du 6 janvier 2022. Par un second courrier recommandé du 10 février 2022, réceptionné le 14 février suivant,

M. D a également sollicité du conseil départemental la communication des motifs ayant fondé la décision implicite du 6 janvier 2022 précitée. Entre-temps, par décision du 5 décembre 2021, la présidente du conseil départemental a rejeté sa demande de prise en charge en qualité de jeune majeur. Par la présente requête, M. D doit être regardé comme demandant au Tribunal, d'une part, d'annuler la décision implicite de rejet de son recours administratif préalable obligatoire, laquelle s'est substituée à la décision implicite de rejet née le 6 janvier 2022 du silence gardé par l'administration sur sa demande du 5 janvier 2021, ensemble la décision du 5 décembre 2021, et, d'autre part, d'enjoindre au conseil départemental des Bouches-du-Rhône de le prendre en charge jusqu'à ce qu'il atteigne l'âge de 21 ans, en application des dispositions de l'article L. 222-5 du code de l'action sociale et des familles.

Sur les conclusions aux fins d'annulation :

2. Aux termes de l'article L. 221-1 du code de l'action sociale et des familles : " Le service de l'aide sociale à l'enfance est un service non personnalisé du département chargé des missions suivantes : / 1° Apporter un soutien matériel, éducatif et psychologique tant aux mineurs et à leur famille ou à tout détenteur de l'autorité parentale, confrontés à des difficultés risquant de mettre en danger la santé, la sécurité, la moralité de ces mineurs ou de compromettre gravement leur éducation ou leur développement physique, affectif, intellectuel et social, qu'aux mineurs émancipés et majeurs de moins de vingt et un ans confrontés à des difficultés familiales, sociales et éducatives susceptibles de compromettre gravement leur équilibre () ". Aux termes de l'article L. 222-5 du même code, dans sa rédaction issue de la loi n° 2022-140 du 7 février 2022 relative à la protection des enfants, sont pris en charge par le service de l'aide sociale à l'enfance sur décision du président du conseil départemental : " () : 5° Les majeurs âgés de moins de vingt et un ans et les mineurs émancipés qui ne bénéficient pas de ressources ou d'un soutien familial suffisants, lorsqu'ils ont été confiés à l'aide sociale à l'enfance avant leur majorité, y compris lorsqu'ils ne bénéficient plus d'aucune prise en charge par l'aide sociale à l'enfance au moment de la décision mentionnée au premier alinéa du présent article ".

3. D'une part, il résulte des dispositions précitées de l'article L. 222-5 du code de l'action sociale et des familles que, depuis l'entrée en vigueur du I de l'article 10 de la loi du 7 février 2022 relative à la protection des enfants, qui a modifié cet article sur ce point, les jeunes majeurs de moins de vingt-et-un ans ayant été pris en charge par le service de l'aide sociale à l'enfance d'un département avant leur majorité bénéficient d'un droit à une nouvelle prise en charge par ce service, lorsqu'ils ne disposent pas de ressources ou d'un soutien familial suffisants.

4. D'autre part, lorsqu'il statue sur un recours dirigé contre une décision refusant une prise en charge par le service de l'aide sociale à l'enfance, il appartient au juge administratif, eu égard tant à la finalité de son intervention qu'à sa qualité de juge de plein contentieux, non de se prononcer sur les éventuels vices propres de la décision attaquée, mais d'examiner la situation de l'intéressé, en tenant compte de l'ensemble des circonstances de fait qui résultent de l'instruction et, notamment, du dossier qui lui est communiqué en application de l'article R. 772-8 du code de justice administrative. Au vu de ces éléments, il lui appartient d'annuler, s'il y a lieu, cette décision en accueillant lui-même la demande de l'intéressé s'il apparaît, à la date à laquelle il statue qu'un défaut de prise en charge conduirait à une méconnaissance des dispositions du code de l'action sociale et des familles relatives à la protection de l'enfance et en renvoyant l'intéressé devant l'administration afin qu'elle précise les modalités de cette prise en charge sur la base des motifs de son jugement.

5. En l'espèce, il ressort de l'instruction que M. D est arrivé en France en mars 2018, alors qu'il était âgé de 15 ans. Par une ordonnance du 14 juin 2018, il a été confié aux services de l'aide sociale à l'enfance des Bouches-du-Rhône dès lors qu'il résultait de l'évaluation éducative et sociale réalisée par le département des Hautes-Alpes que sa minorité et son isolement étaient établis. Ce placement a été maintenu jusqu'à sa majorité par jugements en assistance éducative renouvelés. Le 3 août 2018, M. D a tenté de mettre fin à ses jours en sautant du 4ème étage d'un hôtel dans lequel il était hébergé depuis trois mois. Victime d'un polytraumatisme sévère, il a été soigné durant plusieurs mois en centre de rééducation, à Aubagne. A sa sortie, l'intéressé a été pris en charge au sein de l'ADP MECS Canopée à Marseille. Souffrant d'importants troubles psychiatriques, un accompagnement par le Service de soutien, soin, intervention et accueil temporaire (SSIAT) a été mis en place dès le début de son accueil éducatif à la MECS La Canopée. II y a bénéficié d'un suivi par une équipe thérapeutique ainsi que d'un accueil en hôpital de jour à raison d'une fois par semaine où il a notamment suivi des cours de français, d'histoire et de mathématiques. En complément de ce suivi, une orientation et une inscription professionnelle dans le champ du secteur adapté et protégé ont été mises en place, le requérant ayant été reconnu " travailleur handicapé " le 30 juin 2020, par la MDPH des Bouches-du-Rhône, avec une décision d'orientation en établissement et service d'aide par le travail (ESAT) valable jusqu'au 31 janvier 2023. Il résulte de la note d'insertion du 4 juin 2021 versée aux débats, que les différents stages effectués au cours de l'année 2021 par M. D, dans le domaine des espaces verts et de la blanchisserie, se sont traduits par un comportement sérieux, assidu, ouvrant sur de réelles perspectives d'embauche.

6. Le département des Bouches-du-Rhône qui, ainsi qu'il a été dit, a pris en charge M.D au titre de l'aide sociale à l'enfance jusqu'à sa majorité est, dès lors qu'il n'est pas sérieusement contesté que M. D ne bénéficie d'aucun soutien familial ni d'aucune ressource ni d'aucune solution d'hébergement stable, légalement tenu de poursuivre cette prise en charge. Si le département fait valoir que le comportement de l'intéressé, ses besoins médicaux, et la circonstance qu'il ne satisferait pas aux conditions au droit au séjour et au travail font obstacle à toute perspective d'insertion sociale et professionnelle, de telles considérations, qui pouvaient être prises en compte dans le cadre du large pouvoir d'appréciation dont disposait auparavant le président du conseil départemental pour accorder ou maintenir la prise en charge d'un jeune majeur, ne sauraient suffire, pour l'application des dispositions du 5° de l'article L. 222-5 du code de l'action sociale et des familles issues de la loi du 7 février 2022, à justifier les décisions refusant sa prise en charge par l'aide sociale à l'enfance. Par suite, à la date du présent jugement, M. D est fondé à soutenir que les décisions par lesquelles la présidente du conseil départemental des Bouches-du-Rhône a refusé de le prendre en charge en qualité de jeune majeur méconnaissent les dispositions précitées du 5° de l'article L. 222-5 du code de l'action sociale et des familles.

7. Il résulte de tout ce qui précède que, sans qu'il soit besoin de statuer sur les autres moyens de la requête, M. D est fondé à demander l'annulation des décisions de refus de prise en qualité de jeune majeur.

Sur les conclusions aux fins d'injonction et d'astreinte :

8. Eu égard à ses motifs, l'exécution du présent jugement implique nécessairement que M. D soit pris en charge en qualité de jeune majeur, par un contrat adapté à sa situation, jusqu'à ce qu'il atteigne l'âge de 21 ans. Il y a lieu, dès lors, d'enjoindre au département des Bouches-du-Rhône de prendre en charge M. D en qualité de jeune majeur et de lui proposer un contrat adapté à sa situation, au titre de la période sollicitée, dans un délai d'un mois à compter de la notification du jugement, sans qu'il soit nécessaire d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais liés au litige :

9. Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu, par application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros à verser à M. D.

D E C I D E :

Article 1er : Les décisions par lesquelles le conseil départemental des Bouches-du-Rhône a refusé de prendre en charge M. B D en qualité de jeune majeur sont annulées.

Article 2 : Il est enjoint au conseil départemental des Bouches-du-Rhône de prendre en charge M. D en qualité de jeune majeur jusqu'à l'âge de 21 ans et de lui proposer un contrat adapté à sa situation, dans un délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : Le conseil départemental des Bouches-du-Rhône versera à M. D une somme de 1 500 (mille cinq cents) euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. B D et au conseil départemental des Bouches-du-Rhône.

Délibéré après l'audience du 15 décembre 2022, à laquelle siégeait M. A.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 22 décembre 2022.

Le magistrat désigné,

Signé

J-M. ALe greffier,

Signé

L. SANSONETTI

La République mande et ordonne au préfet des Bouches-du-Rhône en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Pour la greffière en chef,

Le greffier

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