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AccueilJurisprudence administrativeN° TA13-2204146

Tribunal Administratif de Marseille — Décision N° TA13-2204146

mardi 5 juillet 2022

JuridictionTribunal Administratif de Marseille
SectionTribunal Administratif de Marseille
N° DossierTA13-2204146
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationReconduite à la frontière
Avocat requérantGILBERT

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 17 mai 2022, M. E A, représenté par Me Gilbert, demande au tribunal :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 16 mai 2022 par lequel le préfet des Bouches-du-Rhône l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination de cette mesure et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de deux ans ;

3°) d'enjoindre au préfet des Bouches-du-Rhône de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 000 euros à son conseil en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

- l'arrêté attaqué est insuffisamment motivé en ce qui concerne la décision lui refusant un délai de départ volontaire ;

- il est entaché de l'incompétence de son signataire ;

- il est entaché d'une erreur manifeste d'appréciation quant aux conséquences sur sa situation personnelle et son droit de mener une vie privée et familiale et méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'Homme et des libertés fondamentales ;

- il méconnaît les stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale sur les droits de l'enfant ;

- la décision d'interdiction de retour pour une durée de deux ans est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.

Par un mémoire en défense, enregistré le 23 mai 2022, le préfet des Bouches-du-Rhône conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir qu'aucun des moyens de la requête n'est fondé.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal a désigné M. D pour statuer sur les litiges relatifs aux décisions portant mesure d'éloignement des ressortissants étrangers en application du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de M. D a été entendu au cours de l'audience publique, à l'issue de laquelle l'instruction a été close.

Considérant ce qui suit :

1. M. E A, ressortissant nigérian né le 10 octobre 1993 à Edo State (Nigeria), déclare être entré en France en 2017. Il a sollicité son admission au séjour au titre de l'asile le 31 octobre 2017. Sa demande a été rejeté par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides le 20 avril 2018 et la Cour nationale du droit d'asile le 11 juin 2019. M. A a fait l'objet d'une obligation de quitter le territoire le 6 septembre 2019. A la suite de son interpellation le 15 mai 2022, le préfet des Bouches-du-Rhône a prononcé à son encontre, par arrêté du 16 mai 2022, une obligation de quitter le territoire français sans délai assortie d'une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de deux ans. M. A demande l'annulation de cet arrêté.

Sur la demande d'admission à l'aide juridictionnelle provisoire :

2. En vertu des articles 12 et 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique, l'admission à l'aide juridictionnelle est prononcée par un bureau d'aide juridictionnelle ou, en cas d'urgence et à titre provisoire, par le président de ce bureau, par la juridiction compétente ou par son président.

3. Il y a lieu, eu égard à l'urgence qui s'attache à ce qu'il soit statué sur la requête de M. A, de prononcer son admission provisoire à l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions en annulation :

En ce qui concerne l'ensemble des décisions attaquées :

4. M. C, qui a signé l'arrêté attaqué, bénéficiait à cet effet d'une délégation de signature du préfet des Bouches-du-Rhône en date du 31 août 2021, régulièrement publiée au recueil des actes administratifs de la préfecture des Bouches-du-Rhône le 1er septembre suivant. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence du signataire de l'arrêté en litige manque en fait et doit être écarté.

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire :

5. En premier lieu, l'arrêté contesté vise les textes dont il est fait application, notamment l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, fait référence aux stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et expose les circonstances de fait propres à la situation personnelle de M. A, dont les éléments sur lesquels le préfet s'est fondé pour l'obliger à quitter le territoire français. Dès lors, cet arrêté comporte l'énoncé des considérations de droit et de fait qui constituent le fondement de la décision attaquée et permet ainsi au requérant d'en contester utilement le bien-fondé. En outre, la circonstance invoquée par le requérant que le préfet aurait, à tort, considéré qu'il ne justifiait ni de sa communauté de vie avec sa compagne ni subvenir aux besoins de son enfant, ne peut être utilement invoquée au soutien du moyen tiré de l'insuffisance de motivation de ladite décision. Par suite, un tel moyen ne peut qu'être écarté.

6. En deuxième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui. ".

7. Si M. A soutient que le centre de ses attaches familiales est en France où résident sa compagne, Mme B, ressortissante nigériane, et leur enfant né le 27 avril 2022, il n'établit toutefois pas la nature et l'intensité des liens qu'il entretiendrait avec eux. Il ne ressort notamment pas des pièces du dossier que le requérant résiderait à la même adresse que Mme B. Au demeurant, le préfet fait valoir sans être contesté que Mme B est elle-aussi en situation irrégulière suite au rejet de sa demande d'asile, de telle sorte que rien ne s'oppose pas à ce que la cellule familiale se reconstitue au Nigeria. En outre, l'intéressé ne démontre par aucune pièce la durée de son séjour en France. Il n'allègue pas être dépourvu d'attaches familiales dans son pays d'origine où il a toujours vécu jusqu'à son arrivée en France, en 2017 selon ses dires. Enfin, l'intéressé ne justifie d'aucune insertion sociale particulière en France. Dans ces conditions, compte tenu de la durée et des conditions de séjour en France du requérant, le préfet des Bouches-du-Rhône, en édictant la décision portant obligation de quitter le territoire, n'a pas porté à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard des buts en vue desquels il a pris cet arrêté et n'a en conséquence par méconnu les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Pour les mêmes motifs, la décision attaquée n'est pas entachée d'une erreur de fait ou d'une erreur manifeste dans l'appréciation de ses conséquences sur la situation personnelle de M. A.

8. En troisième lieu, aux termes de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait des institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale ". Aux termes de l'article 16 de cette même convention : " 1. Nul enfant ne fera l'objet d'immixtions arbitraires ou illégales dans sa vie privée, sa famille, son domicile ou sa correspondance, ni d'atteintes illégales à son honneur et à sa réputation. / 2. L'enfant a droit à la protection de la loi contre de telles immixtions ou de telles atteintes ".

9. Par les pièces produites, M. A n'établit pas la réalité des liens avec son enfant mineur né en avril 2022 ni contribuer à son entretien. Au demeurant, la décision d'éloignement attaquée n'a ni pour objet ni pour effet de séparer l'enfant de son père dès lors qu'il résulte de ce qui a été dit au point 7 que rien n'interdit que la famille se reconstitue au Nigéria, pays dont les deux parents, en situation irrégulière sur le territoire français, ont la nationalité. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant doit être écarté.

En ce qui concerne la décision portant refus de délai de départ volontaire :

10. Aux termes de l'article L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Par dérogation à l'article L. 612-1, l'autorité administrative peut refuser d'accorder un délai de départ volontaire dans les cas suivants : () 3° Il existe un risque que l'étranger se soustraie à la décision portant obligation de quitter le territoire français dont il fait l'objet. ". Aux termes de l'article L. 612-3 du même code : " Le risque mentionné au 3° de l'article L. 612-2 peut être regardé comme établi, sauf circonstance particulière, dans les cas suivants : () 4° L'étranger a explicitement déclaré son intention de ne pas se conformer à son obligation de quitter le territoire français ; / 5° L'étranger s'est soustrait à l'exécution d'une précédente mesure d'éloignement ; () 8° L'étranger ne présente pas de garanties de représentation suffisantes, notamment parce qu'il ne peut présenter des documents d'identité ou de voyage en cours de validité, qu'il a refusé de communiquer les renseignements permettant d'établir son identité ou sa situation au regard du droit de circulation et de séjour ou a communiqué des renseignements inexacts, qu'il a refusé de se soumettre aux opérations de relevé d'empreintes digitales ou de prise de photographie prévues au 3° de l'article L. 142-1, qu'il ne justifie pas d'une résidence effective et permanente dans un local affecté à son habitation principale ou qu'il s'est précédemment soustrait aux obligations prévues aux articles L. 721-6 à L. 721-8, L. 731-1, L. 731-3, L. 733-1 à L. 733-4, L. 733-6, L. 743-13 à L. 743-15 et L. 751-5. ".

11. Il ressort de l'arrêté attaqué que le préfet vise les dispositions des articles L.612-2 et L.612-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et précise dans ses motifs que l'intéressé ne présente pas de garanties de représentation suffisantes, à défaut de passeport en cours de validité et d'un lieu de résidence effectif, mais aussi de sa soustraction à une précédente mesure d'éloignement et de la circonstance qu'il aurait déclaré, lors de son audition par les services de police, ne pas vouloir retourner dans son pays d'origine. Dans ces conditions, quand bien même le préfet n'aurait pas expressément mentionné dans les motifs de l'arrêté que de telles circonstances le conduisait à refuser à M. A un délai de départ volontaire, le requérant n'est pas fondé à soutenir que la décision distincte lui refusant un tel délai serait dépourvue de toute motivation.

En ce qui concerne l'interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de deux ans :

12. En premier lieu, la décision portant interdiction de retour sur le territoire français comporte les considérations de droit et de fait sur lesquelles elle se fonde. Elle mentionne notamment les articles L. 612-6 et L.612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Le préfet précise que M. A ne justifie pas de circonstances humanitaires et fait état d'éléments relatifs à la situation personnelle du requérant, notamment le fait qu'il déclare être entré en France en 2017 sans l'établir, qu'il ne justifie pas de la nature et de l'ancienneté de ses liens en France, qu'il est père d'un enfant dont il ne justifie pas contribuer à l'entretien, qu'il ne justifie pas de l'effectivité et de l'ancienneté de sa relation de concubinage avec Mme B, elle-même ressortissante nigériane en situation irrégulière et qu'il n'a pas exécuté spontanément la mesure d'éloignement prise à son encontre le 6 septembre 2019. Par suite, le moyen tiré de l'insuffisance de motivation et de l'absence d'examen particulier de la situation doit être écarté.

13. En second lieu, aux termes de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder trois ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français. ". Selon l'article L. 612-10 du même code, pour fixer la durée de l'interdiction de retour, " l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français ".

14. Il résulte des dispositions citées au point précédent que lorsque le préfet prend à l'encontre de l'étranger une décision portant obligation de quitter le territoire français ne comportant aucun délai de départ volontaire, ou lorsque l'étranger n'a pas respecté le délai qui lui était imparti pour satisfaire à cette obligation, il appartient au préfet d'assortir sa décision d'une interdiction de retour sur le territoire français, sauf dans le cas où des circonstances humanitaires y feraient obstacle. La durée de cette interdiction de retour doit être appréciée au regard des quatre critères énumérés à l'article L. 612-10 précité, à savoir la durée de la présence de l'étranger sur le territoire français, la nature et l'ancienneté de ses liens avec la France, l'existence ou non d'une précédente mesure d'éloignement et, le cas échéant, la menace pour l'ordre public que constitue sa présence sur le territoire.

15. Alors que M. A a fait l'objet d'une obligation de quitter le territoire sans délai, et qu'il s'est soustrait à une précédente mesure d'éloignement, aucune pièce ne vient conforter ses allégations sur la durée de sa présence en France, sur les liens qu'il a pu y développer. Par suite, il n'est pas fondé à soutenir que le préfet aurait fait une application inexacte des dispositions citées au point 12 en prononçant à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de deux ans, ni que cette décision porterait atteinte au droit au respect de sa vie privée ou familiale, ni qu'elle serait entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.

16. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation et d'injonction sous astreinte du requérant doivent être rejetées.

Sur les frais liés au litige :

17. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative fait obstacle à ce qu'une somme soit mise à ce titre à la charge de l'Etat, qui n'est pas, dans la présente instance, la partie perdante.

D E C I D E :

Article 1er : M. A est admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale à titre provisoire.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. E A et au préfet des Bouches-du-Rhône.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 5 juillet 2022.

Le magistrat désigné,

Signé

P. D

La greffière,

Signé

A. Martinez

La République mande et ordonne au préfet des Bouches-du-Rhône en ce qui la concerne ou à tous huissiers de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme

Pour la greffière en chef,

La greffière,

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