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AccueilJurisprudence administrativeN° TA13-2204308

Tribunal Administratif de Marseille — Décision N° TA13-2204308

lundi 30 septembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Marseille
SectionTribunal Administratif de Marseille
N° DossierTA13-2204308
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation3ème Chambre
Avocat requérantBRUGGIAMOSCA

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des mémoires, enregistrés le 20 mai 2022, le 4 juin 2022 et le 29 décembre 2023, M. A B, représenté par Me Bruggiamosca, demande au tribunal dans le dernier état de ses écritures :

1°) d'ordonner la communication de l'ensemble des documents sur lesquels le préfet des Bouches-du-Rhône a fondé sa décision ;

2°) d'annuler les décisions du 3 mai 2022 par lesquelles le préfet des Bouches-du-Rhône a prononcé son expulsion du territoire français et a fixé le pays de destination ;

3°) d'enjoindre au préfet des Bouches-du-Rhône de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour dans un délai de 15 jours suivant la notification du jugement, sous astreinte de 150 euros par jour de retard ;

4°) d'enjoindre au préfet des Bouches-du-Rhône de réexaminer sa situation dans un délai d'un mois à compter de la notification du jugement et de lui délivrer, dans cette attente, un récépissé l'autorisant à travailler ;

5°) de mettre à la charge de l'État le versement de la somme de 2 000 euros à Me Bruggiamosca en application de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

Concernant la décision d'expulsion du territoire national :

- le signataire de l'arrêté attaqué était incompétent ;

- la décision est insuffisamment motivée ;

- l'avis rendu par la commission d'expulsion ne prend pas en compte la durée de son séjour en France et l'absence d'attaches personnelles en Tunisie ;

- la décision est entachée d'un défaut d'examen sérieux de sa situation ;

- elle méconnait les dispositions des articles L. 252-1 et L. 631-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dès lors que son expulsion est uniquement fondée sur les infractions pénales qu'il a commises ;

- elle méconnait les dispositions des articles L. 631-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dès lors que son expulsion ne constitue pas une nécessité impérieuse pour la sûreté de l'État ou la sécurité publique ;

- elle est entachée d'une erreur de droit dès lors que, d'une part, le préfet des Bouches-du-Rhône aurait dû fonder sa décision sur l'article L. 631-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, eu égard à son état de santé d'une exceptionnelle gravité et à l'indisponibilité de son traitement médical en Tunisie, d'autre part, elle ne répond pas aux conditions exigées par cet article, et, enfin, seul le ministre de l'intérieur était compétent pour prendre cette décision ;

- elle méconnait les stipulations de l'article 2 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Concernant la décision fixant le pays de destination :

- elle est illégale du fait de l'illégalité de la décision d'expulsion du territoire national ;

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle méconnait les stipulations de l'article 3 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Par un mémoire en défense, enregistrés le 21 juin 2022, le préfet des Bouches-du-Rhône conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés par M. B ne sont pas fondés.

M. B a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 4 août 2023.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Delzangles,

- les conclusions de Mme Giocanti, rapporteure publique,

- et les observations de Me Bruggiamosca, représentant M. B.

Considérant ce qui suit :

1. Par un arrêté du 3 mai 2022, le préfet des Bouches-du-Rhône a expulsé du territoire français M. B, ressortissant tunisien, au motif que sa présence constituait une menace grave pour l'ordre public. M. B demande au tribunal l'annulation de cet arrêté.

Sur les conclusions à fin de communication des documents :

2. Le requérant ne saurait utilement se prévaloir de l'article L. 512-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile pour demander au tribunal d'ordonner la communication de l'ensemble des documents sur lesquels le préfet des Bouches-du-Rhône a fondé la décision contestée. Par suite, ces conclusions doivent être rejetées.

Sur les conclusions à fin d'annulation de la décision d'expulsion du territoire :

3. Aux termes de l'article L. 631-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut décider d'expulser un étranger lorsque sa présence en France constitue une menace grave pour l'ordre public, sous réserve des conditions propres aux étrangers mentionnés aux articles L. 631-2 et L. 631-3 ". Aux termes de l'article L. 631-3 du même code dans sa rédaction applicable au litige : " Ne peut faire l'objet d'une décision d'expulsion qu'en cas de comportements de nature à porter atteinte aux intérêts fondamentaux de l'Etat, ou liés à des activités à caractère terroriste, ou constituant des actes de provocation explicite et délibérée à la discrimination, à la haine ou à la violence contre une personne déterminée ou un groupe de personnes : () / 5° L'étranger résidant habituellement en France si son état de santé nécessite une prise en charge médicale dont le défaut pourrait avoir pour lui des conséquences d'une exceptionnelle gravité et si, eu égard à l'offre de soins et aux caractéristiques du système de santé du pays de renvoi, il ne pourrait pas y bénéficier effectivement d'un traitement approprié () ".

4. Il appartient à l'autorité administrative, lorsqu'elle envisage l'expulsion d'un étranger du territoire national, de vérifier que cette décision ne peut avoir de conséquences exceptionnelles sur l'état de santé de l'intéressé et, en particulier, d'apprécier, sous le contrôle du juge de l'excès de pouvoir, la nature et la gravité des risques qu'entraînerait une éventuelle interruption des traitements suivis en France. Lorsque cette interruption risque d'avoir des conséquences exceptionnelles sur la santé de l'intéressé, il appartient alors à cette autorité de démontrer qu'il existe des possibilités de traitement approprié de l'affection en cause dans le pays de renvoi.

5. M. B soutient relever de la catégorie des étrangers protégés par les dispositions précitées du 5° de l'article L. 631-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile eu égard aux pathologies dont il souffre et qui feraient obstacle à son expulsion. Il ressort tout d'abord des pièces du dossier que le requérant a obtenu deux autorisations provisoires au séjour en qualité d'étranger malade entre août 2017 et août 2018. Il ressort également des pièces du dossier que, lors de son placement en centre de rétention à sa sortie d'écrou le 13 mai 2022, le collège des médecins de l'Office français de l'immigration et de l'intégration a été saisi et a rendu un avis le 8 juin 2022 indiquant que l'état de santé du requérant nécessitait une prise en charge médicale dont le défaut pouvait entraîner des conséquences d'une exceptionnelle gravité et qu'eu égard à l'offre de soins et aux caractéristiques du système de santé dans le pays de renvoi, il ne pouvait bénéficier effectivement d'un traitement approprié et que les soins prodigués devaient être poursuivis pendant une durée de six mois. Suite à cet avis médical, communiqué au préfet des Bouches-du-Rhône le même jour, celui-ci a mis fin immédiatement à la rétention de M. B. Par ailleurs, le requérant verse au dossier un certificat médical établi le 15 décembre 2023, attestant qu'il est régulièrement reçu en consultation au centre de soins, d'accompagnement et de prévention des addictions Le Sémaphore de Marseille depuis le 19 mars 2021 et indiquant, d'une part, que durant les deux ans et demi de sa prise en charge médicale, son état de santé s'est progressivement amélioré, les crises d'épilepsie dont il souffre depuis l'âge de dix ans ayant " considérablement " diminuées grâce à la prise quotidienne de Depakine, d'autre part, qu'étant ancien consommateur d'héroïne, il prend depuis 2007 un traitement quotidien à base de buprénorphine (Subutex) en l'absence duquel " il développerait un syndrome de sevrage durable et délétère ", que du Seresta lui est également prescrit pour apaiser ses troubles anxio-dépressifs et enfin, qu'il souffre d'un asthme ancien ayant débuté à l'âge de 12 ans, compliqué d'une bronchopneumopathie chronique obstructive nécessitant un traitement spécifique quotidien (Symbicort). Le certificat médical conclut que " le suivi et les traitements de Monsieur B ne peuvent être arrêtés du jour au lendemain ". En dernier lieu, le requérant soutient, sans être sérieusement contesté en défense, que la buprenorphine n'est pas accessible en Tunisie, une loi adoptée en 2009 l'ayant classée parmi les produits stupéfiants, et que le médicament Subutex n'est pas disponible en Tunisie, comme cela ressort d'un courriel du laboratoire Indivior du 8 janvier 2024. Dans ces conditions, le requérant est fondé à soutenir que le préfet des Bouches-du-Rhône ne pouvait prendre l'arrêté litigieux sur le fondement de l'article L. 631-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et a méconnu la portée de l'article L. 631-3 du même code.

6. Il résulte de ce qui précède, et sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que M. B est fondé à demander l'annulation de l'arrêté du 3 mai 2022 par lequel le préfet des Bouches-du-Rhône a prononcé son expulsion.

Sur les conclusions à fin d'annulation de la décision fixant le pays de destination :

7. La décision prononçant l'expulsion de M. B étant illégale, le moyen tiré de l'exception d'illégalité de la décision fixant le pays de destination doit être accueilli.

8. Il s'ensuit, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que M. B est fondé à demander l'annulation de la décision du 3 mai 2022 par lequel le préfet des Bouches-du-Rhône a fixé le pays de destination de son expulsion.

9. Il résulte de tout ce qui précède que l'arrêté du 3 mai 2022 par lesquel le préfet des Bouches-du-Rhône a prononcé l'expulsion du requérant du territoire français et a fixé le pays de destination doit être annulé.

Sur les conclusions à fin d'injonction sous astreinte :

10. Le présent jugement ne se prononçant pas sur le droit au séjour du requérant, les conclusions à fin d'injonction de délivrance d'une autorisation provisoire de séjour, de réexamen de la situation du requérant et de délivrance d'un récépissé l'autorisant à travailler doivent dès lors être rejetées.

Sur les frais liés au litige :

11. M. B a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle. Par suite, son avocate peut se prévaloir des dispositions de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, et sous réserve que Me Bruggiamosca, avocate de M. B, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État, de mettre à la charge de ce dernier le versement de la somme de 1 200 euros à Me Bruggiamosca.

D É C I D E :

Article 1er : Les décisions du 3 mai 2022 par lesquelles le préfet des Bouches-du-Rhône a prononcé l'expulsion du requérant du territoire français et a fixé le pays de destination sont annulées.

Article 2 : Sous réserve que Me Bruggiamosca renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État, ce dernier versera une somme de 1 200 euros à Me Claire Bruggiamosca, avocate de M. B, en application des dispositions du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

.

Article 3 : Le surplus des conclusions est rejeté.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. A B, à Me Claire Bruggiamosca et au préfet des Bouches-du-Rhône.

Copie en sera adressée au ministre de l'intérieur.

Délibéré après l'audience du 12 septembre 2024, à laquelle siégeaient :

M. Gonneau, président,

Mme Simeray, première conseillère,

Mme Delzangles, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 30 septembre 2024.

Le rapporteur,

Signé

B. Delzangles

Le président,

Signé

P-Y. GonneauLa greffière,

Signé

A. Martinez

La République mande et ordonne au préfet des Bouches-du-Rhône en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Pour la greffière en chef,

La greffière,

2204308

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