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AccueilJurisprudence administrativeN° TA13-2204750

Tribunal Administratif de Marseille — Décision N° TA13-2204750

mardi 12 juillet 2022

JuridictionTribunal Administratif de Marseille
SectionTribunal Administratif de Marseille
N° DossierTA13-2204750
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationReconduite à la frontière
Avocat requérantATGER Lucie

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire enregistrés au greffe du tribunal administratif de Marseille les 8 juin et 4 juillet 2022, M. B C, représenté par Me Atger, demande au tribunal :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 9 mai 2022 par lequel le préfet des Bouches-du-Rhône l'a obligé à quitter le territoire français dans le délai de trente jours et fixé le pays de destination de la mesure d'éloignement ;

3°) d'enjoindre au préfet des Bouches-du-Rhône de réexaminer sa demande et de lui délivrer une autorisation de séjour dans le délai de deux mois à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 150 euros par jour de retard ;

4°) d'être assisté par un avocat commis d'office ;

5°) de mettre à la charge de l'État une somme de 1 000 euros en application des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 à verser à son conseil qui renonce dans ce cas à percevoir la part contributive de l'État due au titre de l'aide juridictionnelle.

M. C soutient que :

- l'obligation de quitter le territoire français est insuffisamment motivée ;

- le préfet n'a pas fait un examen particulier de sa situation, s'étant estimé en situation de compétence liée ;

- la procédure est viciée faute d'information sur la possibilité de déposer une demande de titre de séjour sur un autre fondement que l'asile ;

- la décision a été prise en violation du principe général du droit de l'Union européenne relatif au droit d'être entendu préalablement à toute décision défavorable ;

- la décision de rejet de sa demande d'asile entérinée par la cour nationale du droit d'asile ne lui a pas été notifiée en violation de l'article L. 743-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et son droit au maintien sur le territoire a ainsi été méconnu ;

- la mesure d'éloignement méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation de sa situation ;

- la décision fixant l'Etat de destination de la mesure d'éloignement a été prise en méconnaissance des dispositions de l'article L. 721-4 du même code et des stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Par un mémoire en défense, enregistré le 22 juin 2022, le préfet des Bouches-du-Rhône conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que le moyen de la requête n'est pas fondé.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

La présidente du Tribunal a désigné M. A pour exercer les pouvoirs attribués par le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. A,

- les observations de Me Colas substituant Me Atger pour M. C,

- le préfet des Bouches-du-Rhône n'étant ni présent, ni représenté.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. C, de nationalité turque, demande au tribunal l'annulation des décisions de l'arrêté en date du 9 mai 2022 par lesquelles le préfet des Bouches-du-Rhône lui a fait obligation de quitter le territoire français dans le délai de trente jours en fixant l'Etat de destination de la mesure d'éloignement.

Sur la demande d'aide juridictionnelle :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence () l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente ou son président () ".

3. Eu égard à l'urgence qui s'attache à ce qu'il soit statué sur la requête de M. C, il y a lieu de prononcer son admission provisoire à l'aide juridictionnelle totale.

Sur la légalité de l'arrêté attaqué :

En ce qui concerne la légalité externe :

4. En premier lieu, il ne ressort pas des pièces du dossier et des extraits de la decision produite que l'arrêté attaqué ne comporterait pas l'énoncé des considérations de droit sur lesquels il se fonde, reposant notamment sur les articles L. 611-1 et suivants du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par ailleurs, l'arrêté litigieux indique également les motifs de fait qui en constituent le fondement, précisant que l'intéressé a vu sa demande d'asile définitivement rejetée le 9 mars 2022. Il mentionne en outre que l'intéressé ne bénéficie plus du droit de se maintenir sur le territoire, qu'il n'est pas porté une atteinte disproportionnée au droit à sa vie privée et familiale et que M. C n'établit pas être exposé à des traitements contraires aux stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Cet énoncé suffit à mettre le requérant en mesure de discuter utilement l'ensemble des décisions de l'arrêté en litige et permet au juge de contrôler les motifs des décisions contestées. Par suite, le moyen tiré de l'insuffisance de motivation manque en fait.

5. En deuxième lieu, il ressort d'une telle motivation, ainsi qu'il est mentionné au point précédent, que le préfet des Bouches-du-Rhône a procédé à un examen particulier de la situation du requérant. Le moyen tiré du défaut d'un tel examen doit être écarté, et ce d'autant plus qu'il ne resort des pieces du dossier que le préfet se serait cru en situation de competence liée.

6. En troisième lieu, il ne resort pas advantage des pièces produites que le préfet des Bouches-du-Rhône n'aurait pas informé l'intéressé de la possibilité de déposer une demande de titre de séjour sur un autre fondement que l'asile.

7. En quatrième lieu, aux termes du paragraphe 1 de l'article 41 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne : " Toute personne a le droit de voir ses affaires traitées impartialement, équitablement et dans un délai raisonnable par les institutions et organes de l'Union ". Aux termes du paragraphe 2 de ce même article : " Ce droit comporte notamment : / - le droit de toute personne d'être entendue avant qu'une mesure individuelle qui l'affecterait défavorablement ne soit prise à son encontre () ".

8 En l'espèce, il ne ressort pas des pièces du dossier que M. C n'aurait pas eu l'occasion d'être entendu dans le cadre de sa demande ni qu'il n'aurait ainsi pas été mis à même de présenter utilement d'éventuelles observations. Dans ces conditions, le requérant n'est pas fondé à soutenir qu'il aurait été effectivement privé de son droit d'être entendu avant l'adoption de l'arrêté en cause. Par suite, la garantie consistant dans le droit d'être entendu préalablement aux différentes décisions en litige, telle qu'elle est notamment consacrée par le droit de l'Union par l'article 41 de la charte des droits fondamentaux, n'a pas été méconnue.

9. En cinquième et dernier lieu, aux termes de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut obliger un étranger à quitter le territoire français lorsqu'il se trouve dans les cas suivants : ()/ 4° La reconnaissance de la qualité de réfugié ou le bénéfice de la protection subsidiaire a été définitivement refusé à l'étranger ou il ne bénéficie plus du droit de se maintenir sur le territoire français en application des articles L. 542-1 et L. 542-2, à moins qu'il ne soit titulaire de l'un des documents mentionnés au 3° ; (). ". Aux termes de l'article L. 542-1 du code : " () Lorsqu'un recours contre la décision de rejet de l'office a été formé dans le délai prévu à l'article L. 532-1, le droit du demandeur de se maintenir sur le territoire français prend fin à la date de la lecture en audience publique de la décision de la Cour nationale du droit d'asile ou, s'il est statué par ordonnance, à la date de la notification de celle-ci. ".

10. Il résulte ainsi de ces dispositions que la circonstance que la décision de la Cour nationale du droit d'asile n'aurait pas été notifiée au requérant est sans incidence, alors au demeurant que l'article L. 743-1 du même code invoqué à cet effet n'est plus applicable.

En ce qui concerne la légalité interne :

11. En premier lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1 - Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2 - Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

12. Il ressort des pièces du dossier que M. C, né le 19 juin 1996, qui indique être entré en France pour la dernière fois en 2016, n'établit ni la réalité de cette date d'entrée ni s'être maintenu sur le territoire de manière continue depuis lors. Par ailleurs, l'intéressé est célibataire et sans enfant. Il ne démontre aucune intégration. Dans ces conditions, M. C ne prouve pas qu'en adoptant l'arrêté attaqué le préfet des Bouches-du-Rhône aurait porté une atteinte disproportionnée au droit au respect de sa vie privée et familiale en méconnaissance des stipulations précitées, ni davantage commis une erreur manifeste dans l'appréciation des conséquences de son arrêté sur la situation personnelle de l'intéressé.

13. En second lieu, aux termes du dernier alinéa de l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " () Un étranger ne peut être éloigné à destination d'un pays s'il établit que sa vie ou sa liberté y sont menacées ou qu'il y est exposé à des traitements contraires aux stipulations de l'article 3 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales du 4 novembre 1950. ". Et aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des traitements inhumains ou dégradants ".

14. Ces dispositions combinées font obstacle à ce que puisse être légalement désigné comme Etat de destination d'un étranger faisant l'objet d'une mesure d'éloignement un État pour lequel il existe des motifs sérieux et avérés de croire que celui-ci s'y trouverait exposé à un risque réel pour sa personne soit du fait des autorités de cet État, soit même du fait de personnes ou groupes de personnes ne relevant pas des autorités publiques, dès lors que, dans ce dernier cas, les autorités de l'État de destination ne sont pas en mesure de parer à un tel risque par une protection appropriée.

15. M. C soutient que son appartenance à la communauté kurde, en dépit de l'absence de militantisme politique en faveur des Kurdes, ainsi que son choix de l'objection de conscience et son refus du service militaire lui valent d'être recherché par les autorités turques et qu'il craint, en conséquence, d'avoir à effectuer son service militaire dès lors que ce pays ne reconnaît pas l'objection de conscience, de purger une peine de prison ainsi que d'être exposé à des traitements inhumains et dégradants en cas de retour dans son pays d'origine. Il produit à cet effet une traduction, en date du 11 juin 2021, d'un acte de désertion du 14 juin 2017 qui l'oblige à se rendre au bureau de recrutement militaire le plus proche en vue d'effectuer son service militaire sous peine d'un dépôt de plainte.

16. Toutefois, il ne ressort pas des pièces du dossier que cette pièce produite n'aurait pas déjà été examinée dans le cadre du rejet de sa demande d'asile par l'office français de protection des réfugiés et apatrides le 31 mai 2017 dont la décision a été entérinée par la cour nationale du droit d'asile le 2 novembre 2017, et dont le réexamen a définitivement été rejeté le 9 mars 2022. Par ailleurs, le requérant n'apporte aucun élément de justification s'agissant des conditions dans lesquelles il a pu être rendu destinataire du document qu'il verse au débat. A supposer authentique la pièce produite, aucune autre pièce du dossier ne permet d'établir la réalité des risques allégués par M. C, né à Istanbul, autres que ceux d'avoir à effectuer le service militaire. Dans ces conditions, en l'absence d'élément postérieur au rejet de sa demande d'asile, l'intéressé ne justifie pas encourir de risques de traitement prohibés par les stipulations précitées de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales en cas de retour dans son Etat d'origine et n'est ainsi pas fondé à soutenir que le préfet aurait méconnu lesdites stipulations en fixant la Turquie comme Etat de destination de la mesure d'éloignement.

17. En tout état de cause, il ne ressort pas davantage des pièces du dossier, pour les mêmes motifs que ceux précédemment exposés, que le préfet des Bouches-du-Rhône aurait commis une erreur manifeste dans l'appréciation des conséquences de son arrêté sur la situation personnelle du requérant.

18. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation de la requête de M. C doivent être rejetées.

Sur les autres chefs de conclusions :

19. Par voie de conséquence, les conclusions en injonction de la requête de M. C doivent être rejetées ainsi que celles tendant à l'application des frais liés au litige.

D É C I D E :

Article 1er : M. C est admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête de M. C est rejeté.

Article 3 : La présente décision sera notifiée à M. B C et au préfet des Bouches-du-Rhône.

Rendue publique par mise à disposition au greffe le 12 juillet 2022.

Le magistrat désigné,

Signé

J. ALa greffière,

Signé

J. Saint-Etienne

La République mande et ordonne au préfet des Bouches-du-Rhône en ce qui le concerne et à tous commissaires à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Pour la greffière en chef,

La greffière

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