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AccueilJurisprudence administrativeN° TA13-2205287

Tribunal Administratif de Marseille — Décision N° TA13-2205287

vendredi 8 juillet 2022

JuridictionTribunal Administratif de Marseille
SectionTribunal Administratif de Marseille
N° DossierTA13-2205287
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationReconduite à la frontière
Avocat requérantBELOTTI

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Vu l'ordonnance de la présidente du tribunal administratif de Nice en date du 27 juin 2022 par laquelle celle-ci a transmis la requête de M. A au tribunal administratif de Marseille.

Par une requête, enregistrée le 28 juin 2022, M. E A, de nationalité albanaise, représenté par Me Belotti, demande au Tribunal :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler la décision en date du 18 juin 2022 par laquelle le préfet des Bouches-du-Rhône l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination de cette mesure d'éloignement, lui a interdit de retourner sur le territoire français pendant une durée de deux ans et l'a inscrit dans le système d'information Schengen (SIS) ;

3°) d'enjoindre au préfet des Bouches-du-Rhône de procéder à l'effacement du signalement ;

4°) de mettre à la charge de l'État sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, la somme de 1 000 euros au profit de son conseil, qui s'engage dans ce cas à renoncer à percevoir la part contributive de l'Etat au titre de l'aide juridictionnelle.

Il soutient que :

- l'arrêté est entaché d'incompétence ;

- il est entaché d'une motivation insuffisante ;

- la décision est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- elle méconnaît l'article 8 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'Homme et des libertés fondamentales (CEDH) ;

- la décision de refus de délai de départ volontaire méconnaît l'article L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la décision portant interdiction de retour sur le territoire méconnaît l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Par un mémoire en défense, enregistré le 22 juin 2022, le préfet des Bouches-du-Rhône conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens de la requête ne sont pas fondés.

Vu les pièces du dossier.

Vu :

- la convention de Genève du 28 juillet 1951 et le protocole signé à New York le 31 janvier 1967 ;

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le traité sur l'Union européenne ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- le code de justice administrative ;

Par décision du 1er avril 2022, la présidente du tribunal a désigné Mme C pour statuer sur les litiges relatifs aux décisions portant mesure d'éloignement des ressortissants étrangers en application du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique du 1er juillet 2022 :

- le rapport de Mme C,

- les observations de Me Belotti, pour M. A, qui fait valoir que le requérant possède en France des liens familiaux et que dans cette mesure, l'interdiction du territoire de deux ans est disproportionnée, et les observations de M. A, assisté de M. D, interprète en langue albanaise.

Le préfet des Bouches-du-Rhône n'était ni présent, ni représenté.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. A, de nationalité albanaise, qui déclare être entré en France en juillet 2019, a fait l'objet d'un arrêté en date du 18 juin 2022 par lequel le préfet des Bouches-du-Rhône l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination de cette mesure d'éloignement, lui a interdit de retourner sur le territoire français pour une durée de deux ans et l'a inscrit dans le système d'information Schengen (SIS) pour la même durée. Il demande au tribunal d'annuler cette décision.

Sur l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 susvisée : " Dans les cas d'urgence, sous réserve de l'appréciation des règles relatives aux commissions ou désignations d'office, l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président ". Eu égard aux circonstances de l'espèce, il y a lieu de prononcer, en application des dispositions précitées, l'admission provisoire de M. A au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

3. En premier lieu, l'arrêté litigieux a été signé par M. Yves Cordier, secrétaire général de la préfecture des Bouches-du-Rhône, qui a reçu par arrêté du 6 mai 2022, régulièrement publié au recueil des actes administratifs spécial de la préfecture n°13-2022-134BIS du même jour, délégation de signature à l'effet de signer les décisions attaquées. Dès lors, le moyen tiré de l'incompétence du signataire manque en fait et doit être écarté.

4. En deuxième lieu, l'arrêté en litige, qui vise les textes dont il fait application, notamment les articles L. 611-1 et L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, et qui fait état d'éléments précis relatifs à la situation du requérant, comporte les considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement. Il est, par suite, suffisamment motivé et ce moyen ne peut donc qu'être écarté.

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

5. Aux termes des dispositions de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut obliger un étranger à quitter le territoire français lorsqu'il se trouve dans les cas suivants : / 1° L'étranger, ne pouvant justifier être entré régulièrement sur le territoire français, s'y est maintenu sans être titulaire d'un titre de séjour en cours de validité () ". Aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1°) Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance ; 2°) Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

6. M. A soutient qu'il est arrivé en France il y a trois ans, que sa dernière fille B est encore scolarisée au lycée et montre un niveau important d'intégration comme en témoignent son suivi scolaire et les appréciations globales de l'établissement scolaire, que sa femme a besoin d'un suivi médical pour ses problèmes de santé, qu'il n'a jamais été condamné et n'a plus d'attaches en Albanie, ses centres d'intérêts privés et familiaux étant en France. Toutefois, d'une part, M. A, âgé de 51 ans, ne justifie pas de l'effectivité et de l'ancienneté de ses relations en France, où il est arrivé en 2019, moins de trois ans avant l'édiction de la décision en litige, ni de l'absence d'attaches personnelles et familiales dans son pays d'origine, où réside sa famille. En outre, il est marié avec une compatriote, également en séjour irrégulier, à défaut notamment pour elle d'avoir sollicité la délivrance d'un titre de séjour pour raisons médicales ou pour un autre motif, et qui a fait l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français le 2 janvier 2020. Les documents produits à l'appui de la requête, notamment ceux datés de juin 2022, lesquels ne laissent pas préjuger d'une intervention chirurgicale imminente, ne permettent pas d'établir que l'épouse du requérant souffrirait d'une pathologie nécessitant une prise en charge médicale dont le défaut pourrait avoir des conséquences d'une exceptionnelle gravité et pour laquelle elle ne pourrait bénéficier d'un traitement approprié dans son pays d'origine. D'autre part, si M. A présente des justificatifs de scolarisation de sa fille B, ainsi que le récépissé d'un courrier adressé aux services de la préfecture qui serait relatif à une demande de titre de séjour formée pour son compte, ces éléments ne sont pas suffisants pour caractériser l'insertion dont le requérant se réclame, alors par ailleurs qu'il ne donne aucune précision concernant son deuxième enfant. Dans ces circonstances, M. A n'est pas fondé à soutenir que la décision portant obligation de quitter le territoire français porte à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée par rapport aux buts en vue desquels elle a été prise. Le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit ainsi être écarté. Pour les mêmes motifs, M. A n'est pas fondé à soutenir que la décision litigieuse serait entachée d'une erreur manifeste dans l'appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle.

En ce qui concerne la décision portant refus de délai de départ volontaire :

7. Aux termes de l'article L. 612-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger faisant l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français dispose d'un délai de départ volontaire de trente jours à compter de la notification de cette décision. / () ". Selon l'article L. 612-2 de ce code : " Par dérogation à l'article L. 612-1, l'autorité administrative peut refuser d'accorder un délai de départ volontaire dans les cas suivants : () 3° Il existe un risque que l'étranger se soustraie à la décision portant obligation de quitter le territoire français dont il fait l'objet. ". Aux termes de l'article L. 612-3 du même code : " Le risque mentionné au 3° de l'article L. 612-2 peut être regardé comme établi, sauf circonstance particulière, dans les cas suivants : / 1° L'étranger, qui ne peut justifier être entré régulièrement sur le territoire français, n'a pas sollicité la délivrance d'un titre de séjour ; / () / 5° L'étranger s'est soustrait à l'exécution d'une précédente mesure d'éloignement ; () / 8° L'étranger ne présente pas de garanties de représentation suffisantes, notamment parce qu'il ne peut présenter des documents d'identité ou de voyage en cours de validité, () ne justifie pas d'une résidence effective et permanente dans un local affecté à son habitation principale ou qu'il s'est précédemment soustrait aux obligations prévues aux articles L. 721-6 à L. 721-8, L. 731-1, L. 731-3, L. 733-1 à L. 733-4, L. 733-6, L. 743-13 à L. 743-15 et L. 751-5.".

8. Il ressort de la décision attaquée que, pour refuser l'octroi d'un délai de départ volontaire pour l'exécution de l'obligation de quitter le territoire à laquelle M. A a été contraint, le préfet des Bouches-du-Rhône a relevé que le requérant a fait l'objet le 11 décembre 2019 d'une décision portant obligation de quitter le territoire français prise à la suite du rejet de sa demande d'asile, qu'il n'a pas exécutée, qu'il ne présente pas de garantie de représentation suffisante, ne justifie pas d'un lieu de résidence effectif, ne possédait pas, lors de son interpellation d'un document de voyage en cours de validité, et a déclaré ne pas souhaiter quitter le territoire. Si le requérant justifie d'une adresse à Marseille, ainsi que d'une vie familiale attestée notamment par la scolarité de sa fille B, il n'a pas produit de passeport ou tout autre document à l'appui de ses allégations qui permettrait de vérifier qu'il possèderait des documents d'identité ou de voyage en cours de validité. Il en résulte qu'aucune erreur de fait ne peut être retenue sur ce dernier point. En outre, M. A ne peut justifier être entré régulièrement sur le territoire français et ne conteste pas qu'il a fait l'objet d'une précédente mesure d'éloignement le 11 décembre 2019. L'absence d'exécution de cette mesure ne saurait être justifiée par l'état de santé de son épouse, ni même par la nécessité que sa fille B poursuive sa scolarité en France, eu égard à sa situation telle qu'elle a été explicitée au point 6 du présent jugement. Par conséquent, c'est sans erreur de fait, de droit et sans erreur manifeste d'appréciation que le préfet a retenu, par la décision en litige, l'existence d'un risque que l'intéressé se soustraie à l'exécution de la mesure d'éloignement, constitutive d'une menace pour l'ordre public.

En ce qui concerne la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :

9. Aux termes de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. / Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder trois ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français. ". Selon l'article L. 612-10 du même code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. () ".

10. La décision portant interdiction de retour retient que le requérant ne démontre pas avoir habituellement résidé en France depuis 2019, date de son entrée déclarée sur le territoire, qu'il ne justifie ni de la réalité et de l'ancienneté de ses liens en France, ni être dépourvu d'attaches personnelles et familiales dans son pays d'origine, qu'il peut poursuivre sa vie familiale hors de France avec son épouse en situation irrégulière et leurs enfants, et qu'il n'a pas exécuté spontanément la précédente mesure d'éloignement prise à son encontre. M. A n'apporte aucun élément de nature à établir la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, et n'établit pas être dépourvu d'attaches personnelles et familiales dans son pays d'origine. Ainsi, eu égard aux conditions de séjour de M. A et son épouse, telles que rappelées au point 6 du présent jugement, à l'absence de circonstances humanitaires spécifiques à leur situation, et nonobstant la circonstance que leur fille B a récemment présenté une demande de titre de séjour, que lui-même ne constitue pas une menace à l'ordre public et qu'il n'a jamais été condamné, la décision portant interdiction de retour pour une durée de deux ans n'est entachée ni de disproportion ni d'erreur manifeste d'appréciation. Par suite, le moyen doit être écarté.

11. Il résulte de tout ce qui précède que M. A n'est pas fondé à demander l'annulation de la décision l'obligeant à quitter le territoire français sans délai et lui interdisant de retourner sur ce territoire pendant un délai de deux ans. Par voie de conséquence, ses conclusions à fin d'injonction et d'application des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 doivent également être rejetées.

DECIDE :

Article 1er : M. A est admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête de M. A est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. E A et au préfet des Bouches-du-Rhône.

Rendue publique par mise à disposition au greffe, le 8 juillet 2022.

La magistrate désignée,

Signé

E. CLa greffière,

Signé

J. Saint-Etienne

La République mande et ordonne au préfet des Bouches-du-Rhône en ce qui le concerne et à tous huissiers de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution du présent jugement.

Pour expédition conforme,

La greffière en chef,

La greffière

N°2205287

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