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AccueilJurisprudence administrativeN° TA13-2205349

Tribunal Administratif de Marseille — Décision N° TA13-2205349

mercredi 13 juillet 2022

JuridictionTribunal Administratif de Marseille
SectionTribunal Administratif de Marseille
N° DossierTA13-2205349
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationReconduite à la frontière
Avocat requérantCHEMMAM

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 30 juin 2022, M. D A, représenté par Me Chemmam, demande au tribunal :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler les arrêtés du 29 juin 2022 par lesquels le préfet des Bouches-du-Rhône a décidé son transfert aux autorités bulgares responsables de l'examen de sa demande d'asile et l'a assigné à résidence

3°) d'enjoindre au préfet des Bouches-du-Rhône de procéder à l'enregistrement de sa demande d'asile à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 15 euros par jour de retard ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat le versement de la somme de 1 500 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- l'administration ne justifie pas de la compétence de l'auteur de l'acte ;

- les dispositions de l'article 4 du règlement du 26 juin 2013 ont été méconnues dès lors qu'il n'est pas établi qu'il s'est vu remettre, dans une langue qu'il comprend et par écrit, les brochures d'information prévues par ces dispositions ;

- les dispositions de l'article 5 de ce même règlement ont été méconnues dès lors qu'il n'est pas établi que l'entretien individuel prévu par ces dispositions a effectivement eu lieu de manière confidentielle ;

- il méconnaît l'article 26 du règlement du 26 juin 2013 et l'article L. 572-1 (anciennement L. 742-3) du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dès lors que la présence d'un interprète était indispensable pour satisfaire à l'obligation d'information prévue par les textes dans une langue qu'il comprend ;

- les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ont été méconnues, dès lors que ces dispositions s'appliquent par ricochet aux personnes faisant l'objet d'une décision de transfert vers des Etats membres où il existe un risque d'éloignement et qu'il encourt des risques pour sa vie en cas de retour dans son pays d'origine.

Par un mémoire en défense, enregistré le 7 juillet 2022, le préfet des Bouches-du-Rhône conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés par M. A ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier ;

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;

- la directive (UE) du 26 juin 2013 n° 33/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;

- le règlement d'exécution (UE) n° 118/2014 de la commission du 30 janvier 2014 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

La présidente du Tribunal a désigné M. B pour exercer les pouvoirs qui lui sont attribués par les articles du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de M. B a été entendu au cours de l'audience publique.

Les parties n'étaient ni présentes ni représentées.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. A, ressortissant afghan né le 1er janvier 1998 à Jalalabad (Afghanistan) a sollicité l'asile le 28 avril 2022 auprès de la préfecture des Bouches-du-Rhône. La consultation du fichier Eurodac a fait apparaître que l'intéressé avait effectué une demande de protection internationale auprès des autorités bulgares le 22 février 2022. Les autorités bulgares, saisies d'une demande le 23 mai 2022, ont implicitement accepté de reprendre en charge l'intéressé le 7 juin suivant. Par deux arrêtés du 29 juin 2022, dont M. A demande l'annulation, le préfet des Bouches-du-Rhône a prononcé son transfert aux autorités bulgares et l'a assigné à résidence.

Sur les conclusions tendant au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi susvisée du 10 juillet 1991 : " Dans les cas d'urgence, sous réserve de l'application des règles relatives aux commissions ou désignations d'office, l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée () par la juridiction compétente ou son président ". Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, d'admettre M. A au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Sur la légalité des arrêtés attaqués :

En ce qui concerne la légalité de l'arrêté de transfert :

3. En premier lieu, l'arrêté du 29 juin 2022 a été signé par Mme E C, adjointe au chef de la mission asile du bureau de l'éloignement du contentieux et de l'asile à la direction des migrations, de l'intégration et de la nationalité de la préfecture des Bouches-du-Rhône qui a reçu, par un arrêté n° 13-2021-08-31-00005 du 31 août 2021 régulièrement publié au recueil des actes administratifs n°13-2021-247 de la préfecture des Bouches-du-Rhône du lendemain, délégation à l'effet de signer, notamment, les décisions portant transfert aux autorités responsables de la demande d'asile. Le moyen tiré de l'incompétence du signataire de l'arrêté attaqué manque en fait et doit, par suite, être écarté.

4. En deuxième lieu, aux termes de l'article 4 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 établissant les critères et mécanismes de détermination de l'État membre responsable de l'examen d'une demande de protection internationale introduite dans l'un des États membres par un ressortissant de pays tiers ou un apatride : " 1. Dès qu'une demande de protection internationale est introduite au sens de l'article 20, paragraphe 2, dans un État membre, ses autorités compétentes informent le demandeur de l'application du présent règlement () / 2. Les informations visées au paragraphe 1 sont données par écrit, dans une langue que le demandeur comprend ou dont on peut raisonnablement supposer qu'il la comprend. Les États membres utilisent la brochure commune rédigée à cet effet en vertu du paragraphe 3. ()3. / Si c'est nécessaire à la bonne compréhension du demandeur, les informations lui sont également communiquées oralement, par exemple lors de l'entretien individuel visé à l'article 5. / (). ". Il résulte de ces dispositions que le demandeur d'asile auquel l'administration entend faire application du règlement du 26 juin 2013 doit se voir remettre, dès le moment où le préfet est informé de ce qu'il est susceptible d'entrer dans le champ d'application de ce règlement, et, en tout cas, avant la décision par laquelle l'autorité administrative décide de refuser l'admission provisoire au séjour de l'intéressé au motif que la France n'est pas responsable de sa demande d'asile, une information complète sur ses droits, par écrit, ou en cas d'analphabétisme, verbalement, et dans une langue qu'il comprend. Cette information doit comprendre l'ensemble des éléments prévus au paragraphe 1 de l'article 4 de ce règlement. Eu égard à la nature de ces informations, la remise par l'autorité administrative de la brochure prévue par les dispositions précitées constitue pour le demandeur d'asile une garantie.

5. Il ressort des pièces du dossier que M. A s'est vu remettre contre signature, le 28 avril 2022, la brochure intitulée " J'ai demandé l'asile dans l'Union européenne - quel pays sera responsable de l'analyse de ma demande ' " (Brochure A) et la brochure intitulée " Je suis sous procédure Dublin - qu'est-ce que cela signifie ' " (Brochure B). Ces brochures, qui comprennent l'ensemble des informations nécessaires aux demandeurs d'une protection internationale en vertu de l'article 4 du règlement du 26 juin 2013 et figurant à l'annexe X du règlement d'exécution (UE) n° 118/2014 de la Commission du 30 janvier 2014, ont été remis à l'intéressé en langue pachto, langue qu'il a déclaré comprendre. Il en résulte que le préfet des Bouches-du-Rhône n'a pas méconnu les dispositions de l'article 4 du règlement du 26 juin 2013.

6. En troisième lieu, aux termes de l'article 5 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 susvisé : " 1. Afin de faciliter le processus de détermination de l'Etat membre responsable, l'Etat membre procédant à cette détermination mène un entretien individuel avec le demandeur. Cet entretien permet également de veiller à ce que le demandeur comprenne correctement les informations qui lui sont fournies conformément à l'article 4. / () / 3. L'entretien individuel a lieu en temps utile et, en tout cas, avant qu'une décision de transfert du demandeur vers l'État membre responsable soit prise conformément à l'article 26, paragraphe 1. / 4. L'entretien individuel est mené dans une langue que le demandeur comprend (). Si nécessaire, les États membres ont recours à un interprète capable d'assurer une bonne communication entre le demandeur et la personne qui mène l'entretien individuel. / 5. L'entretien individuel a lieu dans des conditions garantissant dûment la confidentialité. Il est mené par une personne qualifiée en vertu du droit national. / 6. L'État membre qui mène l'entretien individuel rédige un résumé qui contient au moins les principales informations fournies par le demandeur lors de l'entretien. Ce résumé peut prendre la forme d'un rapport ou d'un formulaire type. L'État membre veille à ce que le demandeur et/ou le conseil juridique ou un autre conseiller qui représente le demandeur ait accès en temps utile au résumé. ".

7. Il ressort des pièces du dossier que M. A a bénéficié, le 28 avril 2022, d'un entretien individuel dans les services de la préfecture des Bouches-du-Rhône mené par un agent de la préfecture. Il ressort du compte-rendu, signé par l'intéressé, que cet entretien a été réalisé par le truchement d'un interprète de l'agence ISM interprétariat en langue pachto, et que M. A a pu faire part de ses observations. Par suite, le requérant, qui n'apporte aucun élément de nature à remettre en cause la réalité, la régularité et la confidentialité de cet entretien, n'est pas fondé à soutenir que l'arrêté attaqué méconnaîtrait les dispositions de l'article 5 précité du règlement n° 604/2013.

8. En quatrième lieu, d'une part, aux termes de l'article 26 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 susvisé : " () / 3. Lorsque la personne concernée n'est pas assistée ou représentée par un conseil juridique ou un autre conseiller, les États membres l'informent des principaux éléments de la décision, ce qui comprend toujours des informations sur les voies de recours disponibles et sur les délais applicables à l'exercice de ces voies de recours, dans une langue que la personne concernée comprend ou dont on peut raisonnablement supposer qu'elle la comprend. ". Il résulte de ces dispositions que le demandeur d'asile auquel l'administration entend en faire application doit se voir communiquer les principaux éléments de la décision dans une langue qu'il comprend ou dont il est raisonnable de penser qu'il la comprend. L'exigence de traduction éventuellement nécessaire constitue non une simple mesure d'exécution mais une garantie essentielle de la procédure conduisant à lui donner tous ses effets. Par suite, le défaut de cette garantie est de nature à affecter la légalité de la décision de transfert.

9. D'autre part, aux termes des dispositions de l'article L. 572-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, qui reprennent en substance celles codifiées jusqu'au 1er mai 2021 sous l'article L. 743-2 du même code, " Sous réserve du troisième alinéa de l'article L. 571-1, l'étranger dont l'examen de la demande d'asile relève de la responsabilité d'un autre Etat peut faire l'objet d'un transfert vers l'Etat responsable de cet examen.// Toute décision de transfert fait l'objet d'une décision écrite motivée prise par l'autorité administrative.// Cette décision est notifiée à l'intéressé. Elle mentionne les voies et délais de recours ainsi que le droit d'avertir ou de faire avertir son consulat, un conseil ou toute personne de son choix. Lorsque l'intéressé n'est pas assisté d'un conseil, les principaux éléments de la décision lui sont communiqués dans une langue qu'il comprend ou dont il est raisonnable de penser qu'il la comprend. ".

10. En l'espèce, les mentions relatives à la notification de l'arrêté attaqué, que M. A a refusé de signer, indiquent que cet arrêté lui a été notifié par un agent de la préfecture, avec le concours téléphonique d'un interprète agréé en langue pachto. Dès lors, le moyen tiré de ce que les principaux éléments de la décision attaquée ne lui auraient pas été communiqués dans une langue qu'il comprend, et par suite de la méconnaissance des dispositions précitées, ne peut qu'être écarté comme manquant en fait.

11. En cinquième et dernier lieu, aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou des traitements inhumains ou dégradants ".

12. Si M. A soutient qu'il serait exposé à des traitements inhumains ou dégradants s'il venait à être renvoyé en Afghanistan, l'arrêté contesté n'a ni pour effet, ni pour objet de le renvoyer vers son Etat d'origine. Dans ces conditions, le moyen tiré de la méconnaissance de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales est inopérant et doit dès lors être écarté.

En ce qui concerne la légalité de l'arrêté portant assignation à résidence :

13. Si M. A demande l'annulation de l'arrêté du 29 juin 2022 l'assignant à résidence, il ne soulève toutefois aucun moyen spécifique contre cet arrêté.

14. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation présentées par M. A doivent être rejetées.

Sur les autres chefs de conclusions :

15. Par voie de conséquence, les conclusions de la requête à fin d'injonction, ainsi que celles présentées sur le fondement de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative doivent être rejetées.

D E C I D E :

Article 1er : M. A est admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête de M. A est rejeté.

Article 3 : La présente décision sera notifiée à M. D A, à Me Chemmam et au préfet des Bouches-du-Rhône.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 13 juillet 2022.

Le magistrat désigné,

Signé

J. B

La greffière,

Signé

H. Ben Hammouda

La République mande et ordonne au préfet des Bouches-du-Rhône en ce qui le concerne ou à tous huissiers de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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