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AccueilJurisprudence administrativeN° TA13-2207878

Tribunal Administratif de Marseille — Décision N° TA13-2207878

mercredi 10 avril 2024

JuridictionTribunal Administratif de Marseille
SectionTribunal Administratif de Marseille
N° DossierTA13-2207878
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation2ème Chambre
Avocat requérantSELARL CABINET LAMBALLAIS ET ASSOCIES

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par un déféré, enregistré le 21 septembre 2022, le préfet des Bouches-du-Rhône demande au tribunal d'annuler la décision du 14 mars 2022, confirmée par un certificat délivré le 31 mars 2022 par le maire de la commune d'Alleins, par laquelle Mme A a tacitement obtenu un permis de construire tendant à l'aménagement d'un logement dans une construction située sur une parcelle cadastrée section E n° 949 chemin de la Barlatière sur le territoire de ladite commune.

Il soutient que les travaux projetés entraînant un changement de destination, et le bâtiment dont le changement de destination est envisagé n'étant pas identifié par le plan local d'urbanisme applicable, le permis attaqué méconnaît l'article L. 151-11 du code de l'urbanisme.

Par deux mémoires en défense, enregistrés les 30 septembre 2022 et 11 décembre 2023, Mme B A, représentée par Me Cabriel, conclut au rejet de la requête et demande qu'il soit mis à la charge de l'Etat la somme de 2 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle fait valoir que :

- la requête est tardive ;

- le moyen soulevé n'est pas fondé.

La commune d'Alleins, à laquelle la requête a été régulièrement communiquée, n'a pas produit d'observation.

Par une ordonnance du 29 novembre 2023, la clôture de l'instruction a été fixée au 21 décembre 2023.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de l'urbanisme ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Busidan, première conseillère,

- les conclusions de M. Peyrot, rapporteur public,

- et les observations de Me A, représentant Mme A.

Une note en délibéré, présentée par Me Cabriel pour Mme A, a été enregistrée le 27 mars 2024.

Considérant ce qui suit :

1. Le 6 octobre 2021, Mme A a déposé auprès des services de la commune d'Alleins une demande de permis de construire tendant à l'aménagement d'un logement dans le mas de La Barlatière situé sur une parcelle cadastrée section E n° 949 sise chemin de la Barlatière sur le territoire de ladite commune, en zone agricole du plan local d'urbanisme (PLU) communal. Après prolongation du délai d'instruction de cette demande en raison de pièces manquantes et de la nécessité de recueillir l'avis de la commission départementale de la préservation des espaces naturels, agricoles et forestiers prévue à l'article R. 423-24 d) du code de l'urbanisme, un permis de construire est tacitement intervenu le 14 mars 2022 au bénéfice de Mme A, dont la commune d'Alleins a formalisé l'existence par un certificat daté du 31 mars 2022 adressé à l'intéressée. Le préfet des Bouches-du-Rhône, qui a obtenu la suspension de ce permis de construire tacite par ordonnance n° 2207879 rendue le 4 octobre 2022 par le juge des référés, en demande l'annulation au tribunal dans la présente instance.

Sur les fins de non-recevoir opposées par la pétitionnaire :

En ce qui concerne l'objet du déféré :

2. Si, dans le paragraphe conclusif de son déféré, le préfet des Bouches-du-Rhône indique, très malencontreusement, demander l'annulation d'un permis de construire autorisant la réalisation d'un gîte rural avec création d'une piscine en faisant référence à un numéro d'autorisation différent de celui du permis de construire de Mme A, les autres mentions de ce déféré, comme les pièces jointes à la requête préfectorale, ne laissent aucun doute sur l'acte dont le préfet demande l'annulation au tribunal. Dès lors, la fin de non-recevoir tiré du caractère incompréhensible du déféré préfectoral doit être écartée.

En ce qui concerne la tardiveté alléguée du déféré :

3. D'une part, aux termes du premier alinéa de l'article L. 2131-6 du code général des collectivités territoriales : " Le représentant de l'État dans le département défère au tribunal administratif les actes mentionnés à l'article L. 2131-2 qu'il estime contraires à la légalité dans les deux mois suivant leur transmission () ". D'autre part, conformément à la règle générale du contentieux administratif, pour interrompre le délai de recours contentieux, un recours gracieux contre une décision administrative doit être exercé dans les mêmes conditions que ce recours contentieux. Par suite, le recours gracieux doit parvenir à l'administration destinataire dans un délai franc de deux mois qui, s'il expire un samedi, un dimanche ou un jour férié ou chômé, est prorogé jusqu'au premier jour ouvrable suivant.

4. Il ressort de la lettre datée du 19 mai 2022 envoyée par le sous-préfet d'Aix-en-Provence au maire d'Alleins, que ce sous-préfet l'a conclue ainsi : " Ce permis de construire me paraît dès lors entaché d'illégalité. Sauf à m'apporter des éléments de nature à invalider cette analyse, je vous invite à procéder à son retrait () ". Contrairement à ce que prétend la pétitionnaire, les termes utilisés dans ce courrier ne peuvent que conduire à le regarder comme un recours gracieux adressé au maire tendant à obtenir le retrait de la décision estimée illégale, sauf éléments contraires que ce dernier est invité à produire. Alors qu'il est constant que cette lettre est parvenue dans les services communaux le 23 mai 2022, soit dans le délai de deux mois prescrit par les dispositions précitées à partir de la transmission aux services préfectoraux, le 28 mars précédent, du dossier du permis de construire tacite, ce recours gracieux a ainsi régulièrement prolongé le délai de recours contentieux, lequel a commencé de courir après la survenance le 23 juillet 2022 d'une décision implicite du maire rejetant le recours gracieux. Par suite, alors que la présente instance a été enregistrée le 21 septembre 2022 auprès du greffe du tribunal, la fin de non-recevoir pour tardiveté opposée par Mme A doit être rejetée.

Sur les conclusions en annulation :

5. L'article L. 151-11 du code de l'urbanisme, dans sa rédaction applicable à la date de la décision en litige, dispose : " I.- Dans les zones agricoles, naturelles ou forestières, le règlement peut : /() 2° Désigner, en dehors des secteurs mentionnés à l'article L. 151-13, les bâtiments qui peuvent faire l'objet d'un changement de destination, dès lors que ce changement de destination ne compromet pas l'activité agricole ou la qualité paysagère du site. () ". L'article R. 151-35 du même code précise : " Dans les zones A et N, les documents graphiques du règlement font apparaître, s'il y a lieu, les bâtiments qui peuvent faire l'objet d'un changement de destination, dès lors que ce changement de destination ne compromet pas l'activité agricole, ou la qualité paysagère du site ".

6. Il ressort des pièces du dossier, notamment de l'expertise en date du 26 avril 2016 versée au dossier par Mme A elle-même, qui avait pour objet d'évaluer la valeur vénale de la propriété agricole dont l'intéressée est devenue la cheffe d'exploitation, que le " garage ", qu'elle veut transformer en habitation par le permis de construire en litige, fait partie d'" un corps de ferme se composant d'une étable avec fenière au-dessus, d'un garage avec cuves et fenière au-dessus et de deux bergeries avec fenière au-dessus ", ce corps de ferme étant dans sa totalité décrit par la même expertise comme un " bâtiment d'exploitation agricole ". Si Mme A prétend que, depuis de nombreuses années, ce " garage " avait perdu sa destination agricole, cette circonstance ne permet pas pour autant de le regarder comme un local accessoire aux habitations existant dans le prolongement du corps de ferme. Par suite, et contrairement à ce qu'elle prétend, les dispositions précitées des articles L. 151-11 et R. 151-35 sont applicables à son projet. Alors qu'il est constant que le règlement, graphique ou écrit, du plan local d'urbanisme de la commune d'Alleins n'a pas désigné la construction transformée en habitation par le permis de construire attaqué comme pouvant faire l'objet d'un tel changement de destination, le préfet des Bouches-du-Rhône est fondé à soutenir que ce permis est illégal au regard de l'article L. 151-11 du code de l'urbanisme.

7. Cependant Mme A, qui fait également valoir un " lien de nécessité de [son] projet pour l'activité du groupement foncier agricole La Barlatière ", doit être regardée comme soutenant que le logement autorisé par le permis de construire attaqué est nécessaire à son exploitation agricole et entre ainsi dans les habitations dont, par exception, l'article A1 du règlement du PLU communal autorise la réalisation en zone agricole.

8. Le lien de nécessité, qui doit faire l'objet d'un examen au cas par cas, s'apprécie entre, d'une part, la nature et le fonctionnement des activités de l'exploitation agricole et, d'autre part, la destination de la construction ou de l'installation projetée. Il s'ensuit que la seule qualité d'exploitant agricole du pétitionnaire ne suffit pas à caractériser un tel lien. Lorsque la construction envisagée est à usage d'habitation, il convient d'apprécier le caractère indispensable de la présence permanente de l'exploitant sur l'exploitation au regard de la nature et du fonctionnement des activités de l'exploitation agricole.

9. Si Mme A est à la tête d'une exploitation d'élevage ovin, qui d'ailleurs ne se cantonne pas au territoire de la commune d'Alleins puisqu'elle signale avoir acheté trente hectares sur le territoire de la commune limitrophe de Lamanon, elle ne conteste pas que, comme le souligne le préfet, six logements existent déjà sur l'exploitation pour une surface de plancher totale de 986 m². Mme A indique par ailleurs employer trois salariés permanents et plusieurs autres saisonniers. Dans ces conditions, et alors que l'habitation actuelle de Mme A se trouve, selon le site Géoportail accessible tant au juge qu'aux parties, à 3,3 kilomètres seulement du mas de La Barlatière, soit 6 minutes en voiture, Mme A n'établit pas le lien de nécessité de son projet d'habitation avec son exploitation agricole, en se bornant à faire valoir que " certaines des tâches à accomplir, spécialement celles en lien avec les animaux, restent dédiées au chef d'exploitation ou ne peuvent s'exercer que sous sa supervision " et qu'elle ne peut, au regard de la législation du travail, faire intervenir son personnel " à toute heure de la nuit pour les agnelages ou encore l'irrigation ".

10. Il résulte de ce qui précède, et au regard du seul moyen présenté au tribunal par le préfet des Bouches-du-Rhône, que ce dernier est fondé à demander l'annulation du permis de construire tacite qu'il attaque.

Sur les frais liés au litige :

11. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de l'Etat, qui n'est pas partie perdante dans la présente instance, la somme demandée par la défenderesse sur ce fondement.

D É C I D E :

Article 1er : Le permis de construire tacitement obtenu par Mme A le 14 mars 2022 est annulé.

Article 2 : Les conclusions présentées par Mme A tendant au bénéfice des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié au préfet des Bouches-du-Rhône, à Mme B A et à la commune d'Alleins.

Délibéré après l'audience du 19 mars 2024, à laquelle siégeaient :

- Mme Hogedez, présidente,

- Mme Busidan, première conseillère,

- Mme Ridings, conseillère.

assistées de M. Brémond, greffier.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 10 avril 2024.

La rapporteure,

signé

H. BusidanLa présidente de la 2ème chambre,

signé

I. Hogedez

Le greffier,

Signé

A. Brémond

La République mande et ordonne au ministre de la transition écologique et de la cohésion des territoires en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Pour la greffière en chef,

Le greffier.

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