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AccueilJurisprudence administrativeN° TA13-2208932

Tribunal Administratif de Marseille — Décision N° TA13-2208932

mardi 8 novembre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Marseille
SectionTribunal Administratif de Marseille
N° DossierTA13-2208932
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationReconduite à la frontière
Avocat requérantPAPAPOLYCHRONIOU

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 26 et 28 octobre 2022, M. C E, assigné à résidence, représenté par Me Papapolychroniou, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :

1°) de lui accorder le bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 26 octobre 2022 par lequel le préfet des Bouches-du-Rhône a décidé de le transférer aux autorités polonaises ;

3°) d'annuler l'arrêté du 26 octobre 2022 par lequel le préfet des Bouches-du-Rhône l'a assigné à résidence pour une durée de 45 jours, lui a fixé des obligations de présence et lui a interdit de sortir du département des Bouches-du-Rhône ;

4°) d'enjoindre au préfet des Bouches-du-Rhône, à titre principal, de l'admettre au séjour et de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour au titre de l'asile dans le délai de 72 heures à compter de la notification du jugement à intervenir et, à titre subsidiaire, de procéder au réexamen de sa situation dans le délai de 15 jours à compter de la notification du jugement à intervenir ;

5°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 100 euros à verser à son conseil au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, sous réserve que celle-ci renonce à percevoir la part contributive de l'Etat au titre de l'aide juridictionnelle en application de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

- l'arrêté de transfert aux autorités polonaises est insuffisamment motivé ;

- il a été pris au terme d'une procédure irrégulière dès lors que le compte rendu de l'entretien mené par l'agent de la préfecture, préalablement à l'intervention de cet arrêté, ne mentionne pas si cet agent était qualifié, au sens de l'article 5 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013, pour mener un tel entretien ;

- le préfet a commis une erreur manifeste d'appréciation en refusant de faire application de l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 ; par ailleurs, d'une part, il bénéficie de l'aide de plusieurs de ses amis et de membres de sa famille qui résident sur le territoire français et d'autre part, sa maîtrise de la langue française facilite son intégration ;

- l'arrêté portant assignation à résidence a été pris par une autorité incompétente ainsi que l'arrêté de transfert en litige ;

- il est insuffisamment motivé ;

- il est intervenu au terme d'une procédure irrégulière ;

- il est illégal dès lors qu'il se fonde sur un arrêté de transfert aux autorités polonaises lui-même illégal.

Par un mémoire en défense, enregistré le 26 octobre 2022, le préfet des

Bouches-du-Rhône demande au tribunal de rejeter la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés par M. E ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 établissant les critères et mécanismes de détermination de l'État membre responsable de l'examen d'une demande de protection internationale introduite dans l'un des États membres par un ressortissant de pays tiers ou un apatride,

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile,

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991,

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal a désigné Mme D pour statuer sur les litiges relatifs aux décisions portant mesure d'éloignement des ressortissants étrangers en application du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme D,

- les observations de Me Papapolychroniou, avocate représentant M. E, qui conclut aux mêmes fins que la requête par les mêmes moyens ;

- les observations de M. E, qui, après avoir confirmé les moyens exposés par son avocate, répond aux questions posées par le tribunal dans le cadre de l'instruction ; il soutient qu'il s'intègre facilement dans la société française grâce à sa formation et à sa maîtrise du français, qu'il appartient à un mouvement d'autonomisation kabyle, qu'il a de ce fait été privé de travail pendant trois ans et que des membres de sa famille ont subis des violences en raison de leur appartenance à ce mouvement ;

-le préfet des Bouches-du-Rhône n'étant ni présent ni représenté.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. M. E, ressortissant algérien, est entré irrégulièrement le 22 août 2022 sur le territoire français et a demandé le bénéfice de l'asile le 30 septembre 2022. Les autorités polonaises, qui lui ont délivré le 24 juillet 2022 un visa C, ont accepté de le prendre en charge le 17 octobre 2022 sur demande du 10 octobre 2022 des autorités françaises. Par deux arrêtés du 26 octobre 2022, le préfet des Bouches-du-Rhône a décidé de son transfert aux autorités polonaises et l'a assigné à résidence. Le requérant demande au tribunal de lui accorder le bénéfice de l'aide juridictionnelle, d'annuler les deux arrêtés du 26 octobre 2022 et d'enjoindre au préfet des Bouches-du-Rhône, à titre principal, de l'admettre au séjour et de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour au titre de l'asile et, à titre subsidiaire, de procéder au réexamen de sa situation.

Sur la demande d'aide juridictionnelle :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 : " Dans les cas d'urgence, sous réserve de l'application des règles relatives aux commissions ou désignations d'office, l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée () par la juridiction compétente ou son président ".

3. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, d'admettre M. E au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne l'arrêté de transfert aux autorités polonaises :

4. En premier lieu, par un arrêté du 30 septembre 2022 régulièrement publié au recueil n° 13-2022-285 du 1er septembre 2022 des actes administratifs de la préfecture des Bouches-du-Rhône, le préfet des Bouches-du-Rhône a donné délégation à M. A B, chef de la mission asile au sein du bureau de l'éloignement, du contentieux et de l'asile, à l'effet de signer notamment les décisions relatives à la procédure d'asile prévue au V du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Ainsi, le moyen tiré de l'incompétence de l'auteur de l'arrêté attaqué manque en fait et doit, par suite, être écarté.

5. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 572-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Sous réserve du troisième alinéa de l'article L. 571-1, l'étranger dont l'examen de la demande d'asile relève de la responsabilité d'un autre Etat peut faire l'objet d'un transfert vers l'Etat responsable de cet examen. / Toute décision de transfert fait l'objet d'une décision écrite motivée prise par l'autorité administrative () ".

6. L'arrêté attaqué, qui énonce les considérations de droit et de fait sur lesquelles il se fonde, est suffisamment motivé. Le moyen doit être écarté.

7. En troisième lieu, aux termes de l'article 5 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 susvisé : " 1. Afin de faciliter le processus de détermination de l'Etat membre responsable, l'Etat membre procédant à cette détermination mène un entretien individuel avec le demandeur. Cet entretien permet également de veiller à ce que le demandeur comprenne correctement les informations qui lui sont fournies conformément à l'article 4. / () / 3. L'entretien individuel a lieu en temps utile et, en tout cas, avant qu'une décision de transfert du demandeur vers l'État membre responsable soit prise conformément à l'article 26, paragraphe 1. / 4. L'entretien individuel est mené dans une langue que le demandeur comprend (). Si nécessaire, les États membres ont recours à un interprète capable d'assurer une bonne communication entre le demandeur et la personne qui mène l'entretien individuel. / 5. L'entretien individuel a lieu dans des conditions garantissant dûment la confidentialité. Il est mené par une personne qualifiée en vertu du droit national. / 6. L'État membre qui mène l'entretien individuel rédige un résumé qui contient au moins les principales informations fournies par le demandeur lors de l'entretien. Ce résumé peut prendre la forme d'un rapport ou d'un formulaire type. L'État membre veille à ce que le demandeur et/ou le conseil juridique ou un autre conseiller qui représente le demandeur ait accès en temps utile au résumé ".

8. Il ressort des pièces du dossier que M. E a bénéficié le 30 septembre 2022, soit avant l'intervention de l'arrêté attaqué, d'un entretien individuel tel que prévu par les dispositions précitées de l'article 5 du règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013. Si le compte rendu de l'entretien mentionne que ce dernier a été réalisé par un agent de la préfecture et ne comporte que ses initiales, aucun élément du dossier n'établit que cet agent n'était pas qualifié en vertu du droit national. Dès lors, le moyen tiré de la violation des dispositions de l'article 5 du règlement du 26 juin 2013 n'est pas fondé et doit être écarté.

9. En quatrième lieu, aux termes du 2 de l'article 3 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 : " () Lorsqu'il est impossible de transférer un demandeur vers l'Etat membre initialement désigné comme responsable parce qu'il y a de sérieuses raisons de croire qu'il existe dans cet Etat membre des défaillances systémiques dans la procédure d'asile et les conditions d'accueil des demandeurs, qui entrainent un risque de traitement inhumain ou dégradant au sens de l'article 4 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne, l'Etat membre procédant à la détermination de l'Etat membre responsable poursuit l'examen des critères énoncés au chapitre III afin d'établir si un autre Etat membre peut être désigné comme responsable ". Aux termes de l'article 17 du même règlement : " Par dérogation à l'article 3, paragraphe 1, chaque Etat membre peut décider d'examiner une demande de protection internationale qui lui est présentée par un ressortissant de pays tiers ou un apatride, même si cet examen ne lui incombe pas en vertu des critères fixés dans le présent règlement. / L'Etat membre qui décide d'examiner une demande de protection internationale en vertu du présent paragraphe devient l'Etat membre responsable et assume les obligations qui sont liées à cette responsabilité. () ". Aux termes de l'article L. 571-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsque l'autorité administrative estime que l'examen d'une demande d'asile relève de la compétence d'un autre Etat qu'elle entend requérir, en application du règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013, il est procédé à l'enregistrement de la demande selon les modalités prévues au chapitre I du titre II. / Une attestation de demande d'asile est délivrée au demandeur selon les modalités prévues à l'article L. 521-7. Elle mentionne la procédure dont il fait l'objet. Elle est renouvelable durant la procédure de détermination de l'Etat responsable et, le cas échéant, jusqu'à son transfert effectif à destination de cet Etat. / Le présent article ne fait pas obstacle au droit souverain de l'Etat d'accorder l'asile à toute personne dont l'examen de la demande relève de la compétence d'un autre Etat ".

10. Ces dispositions doivent être appliquées dans le respect des droits garantis par la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne et la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

11. Par ailleurs, eu égard au niveau de protection des libertés et des droits fondamentaux dans les Etats membres de l'Union européenne, lorsque la demande de protection internationale a été introduite dans un Etat autre que la France, que cet Etat a accepté de prendre ou de reprendre en charge le demandeur et en l'absence de sérieuses raisons de croire qu'il existe dans cet État membre des défaillances systémiques dans la procédure d'asile et les conditions d'accueil des demandeurs, qui entraînent un risque de traitement inhumain ou dégradant au sens de l'article 4 de la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne, les craintes dont le demandeur fait état quant au défaut de protection dans cet Etat membre doivent en principe être présumées non fondées, sauf à ce que l'intéressé apporte, par tout moyen, la preuve contraire. La seule circonstance qu'à la suite du rejet de sa demande de protection par cet Etat membre l'intéressé serait susceptible de faire l'objet d'une mesure d'éloignement ne saurait caractériser la méconnaissance par cet Etat de ses obligations.

12. Au soutien de son moyen, M. E produit trois articles, l'un de presse, l'autre de l'association Amnesty International et le dernier de la revue ONU Info éditée par les Nations Unies, dont il ressort que si l'arrivée des réfugiés ukrainiens en Pologne a eu pour effet de dégrader les conditions et l'accès des demandeurs des autres pays à la procédure d'asile, cette circonstance ne constitue pas, ainsi d'ailleurs que le reconnaît le requérant, une défaillance systémique de nature à entraîner des traitements inhumains ou dégradants. De plus, il ne présente aucun élément permettant d'établir qu'il ne serait pas pris en charge par les autorités polonaises dans des conditions conformes aux garanties individuelles prévues par la procédure d'asile. Dans ces conditions, le préfet des Bouches-du-Rhône n'a pas entaché l'arrêté en litige d'une erreur manifeste d'appréciation au regard des dispositions de l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013.

13. En dernier lieu, si M. E soutient bénéficier de l'aide d'amis et de membres de sa famille qui résident sur le territoire français, il ne l'établit pas et à supposer que sa maîtrise de la langue française facilite son intégration ainsi qu'il le fait valoir, cette circonstance est insuffisante pour établir que l'arrêté attaqué est entaché d'une erreur manifeste dans l'appréciation de ses conséquences sur la vie personnelle du requérant.

14. Il résulte de ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation de l'arrêté de transfert de M. E aux autorités polonaises doivent être rejetées.

En ce qui concerne l'arrêté d'assignation à résidence :

15. En premier lieu, l'arrêté préfectoral de délégation de signature précité donne compétence à M. B pour prendre la décision attaquée.

16. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 751-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui fait l'objet d'une requête aux fins de prise en charge ou de reprise en charge peut être assigné à résidence par l'autorité administrative pour le temps strictement nécessaire à la détermination de l'Etat responsable de l'examen de sa demande d'asile () ".

17. L'arrêté attaqué, qui énonce les considérations de droit et de fait sur lesquelles il se fonde, est suffisamment motivé.

18. En troisième lieu, le moyen tiré de l'irrégularité de la procédure préalable à l'intervention de l'arrêté attaqué doit en tout état de cause être écarté pour les mêmes motifs que ceux évoqués au point 8.

19. En dernier lieu, compte tenu de ce qui précède, le moyen tiré, par la voie de l'exception, de l'illégalité de l'arrêté portant transfert de M. E aux autorités polonaises doit être écarté.

20. Il résulte de ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation de l'arrêté portant assignation de M. E à résidence doivent être rejetées.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

21. Le présent jugement n'impliquant aucune mesure d'exécution, les conclusions à fin d'injonction doivent être rejetées.

Sur les frais liés au litige :

22. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mis à la charge de l'Etat, qui n'est pas, dans la présente instance, la partie perdante, le versement d'une somme au conseil de M. E.

DÉCIDE :

Article 1er : M. E est admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête de M. E est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. C E et au préfet des Bouches-du-Rhône.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 8 novembre 2022.

La magistrate désignée,

Signé

E-M. DLe greffier,

Signé

T. Marcon

La République mande et ordonne au préfet des Bouches-du-Rhône en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Pour la greffière en chef,

Le greffier

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