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AccueilJurisprudence administrativeN° TA13-2210867

Tribunal Administratif de Marseille — Décision N° TA13-2210867

mardi 28 mars 2023

JuridictionTribunal Administratif de Marseille
SectionTribunal Administratif de Marseille
N° DossierTA13-2210867
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation9ème Chambre
Avocat requérantGILBERT

Texte intégral

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- l'accord franco-tunisien du 17 mars 1988 modifié ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Jorda-Lecroq, présidente-rapporteure,

- et les observations de Me Gilbert, représentant le requérant.

Considérant ce qui suit :

1. M. A, ressortissant tunisien né le 9 janvier 1978, a sollicité le 4 mars 2022 son admission exceptionnelle au séjour en produisant une demande d'autorisation de travail pour un emploi de mécanicien automobile établie le 27 octobre 2021 par la SASU Capelette Pneus Mécanique, un contrat de travail à durée indéterminée à temps plein conclu le 28 juillet 2019 avec cet employeur et les bulletins de salaire correspondants. Par un arrêté du 21 novembre 2022, le préfet des Bouches-du-Rhône a refusé de lui délivrer un titre de séjour, l'a obligé à quitter le territoire français dans le délai de trente jours et a fixé le pays de destination. M. A demande au tribunal d'annuler cet arrêté.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. Les dispositions du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile relatives aux titres de séjour qui peuvent être délivrés aux étrangers et aux conditions de délivrance de ces titres s'appliquent, ainsi que le rappelle l'article L. 110-1 du même code, " sous réserve des conventions internationales ". En ce qui concerne les ressortissants tunisiens, l'article 11 de l'accord franco-tunisien du 17 mars 1988 en matière de séjour et de travail stipule : " Les dispositions du présent Accord ne font pas obstacle à l'application de la législation des deux Etats sur le séjour des étrangers sur tous les points non traités par l'Accord. / Chaque Etat délivre notamment aux ressortissants de l'autre Etat tous titres de séjour autres que ceux visés au présent Accord, dans les conditions prévues par sa législation ". L'article 3 du même accord stipule que " Les ressortissants tunisiens désireux d'exercer une activité professionnelle salariée en France, pour une durée d'un an au minimum, et qui ne relèvent pas des dispositions de l'article 1er du présent accord, reçoivent, après contrôle médical et sur présentation d'un contrat de travail visé par les autorités compétentes, un titre de séjour valable un an renouvelable et portant la mention " salarié " () ". Le protocole relatif à la gestion concertée des migrations entre le Gouvernement de la République française et le Gouvernement de la République tunisienne, signé le 28 avril 2008 stipule, à son point 2.3.3, que " le titre de séjour portant la mention " salarié ", prévu par le premier alinéa de l'article 3 de l'accord du 17 mars 1988 modifié, est délivré à un ressortissant tunisien en vue de l'exercice, sur l'ensemble du territoire français, de l'un des métiers énumérés sur la liste figurant à l'Annexe I du présent protocole, sur présentation d'un contrat de travail visé par l'autorité française compétente sans que soit prise en compte la situation de l'emploi () ". L'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dispose que " L'étranger dont l'admission au séjour répond à des considérations humanitaires ou se justifie au regard des motifs exceptionnels qu'il fait valoir peut se voir délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " salarié ", " travailleur temporaire " ou " vie privée et familiale ", sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1 () ".

3. Portant sur la délivrance des catégories de cartes de séjour temporaire prévues par les dispositions auxquelles il renvoie, l'article L. 435-1 n'institue pas une catégorie de titres de séjour distincte mais est relatif aux conditions dans lesquelles les étrangers peuvent être admis à séjourner en France soit au titre de la vie privée et familiale, soit au titre d'une activité salariée. Il fixe ainsi, notamment, les conditions dans lesquelles les étrangers peuvent être admis à séjourner en France au titre d'une activité salariée. Dès lors que l'article 3 de l'accord franco-tunisien prévoit la délivrance de titres de séjour au titre d'une activité salariée, un ressortissant tunisien souhaitant obtenir un titre de séjour au titre d'une telle activité ne peut utilement invoquer les dispositions de l'article L. 435-1 à l'appui d'une demande d'admission au séjour sur le territoire national, s'agissant d'un point déjà traité par l'accord franco-tunisien, au sens de l'article 11 de cet accord. Toutefois, si l'accord franco-tunisien ne prévoit pas, pour sa part, de semblables modalités d'admission exceptionnelle au séjour, il y a lieu d'observer que ses stipulations n'interdisent pas au préfet de délivrer un titre de séjour à un ressortissant tunisien qui ne remplit pas l'ensemble des conditions auxquelles est subordonnée sa délivrance de plein droit. Il appartient au préfet, dans l'exercice du pouvoir discrétionnaire dont il dispose sur ce point, d'apprécier, en fonction de l'ensemble des éléments de la situation personnelle de l'intéressé, l'opportunité d'une mesure de régularisation.

4. Il ressort des pièces du dossier que M. A est entré pour la première fois en France en 2010, à l'âge de 32 ans, où il a travaillé avant d'épouser à Marseille, le 19 juillet 2014, une ressortissante française, de retourner dans son pays d'origine et de revenir sur le territoire national le 8 décembre 2014 sous couvert d'un visa de long séjour en qualité de conjoint de Française. Les pièces du dossier, notamment celles de nature professionnelle, constituées des contrats de travail et des bulletins de salaire, corroborées par les autres documents versés, tels que les justificatifs successifs des droits à l'aide médicale de l'Etat ou à l'assurance maladie, les baux de location, les factures de gaz et d'électricité, les avis d'impôt et autres courriers émanant de l'administration fiscale, établissent le caractère habituel de sa résidence sur le territoire national depuis lors, soit depuis près de huit ans à la date de l'arrêté attaqué, en dépit d'un précédent arrêté du 14 novembre 2016 portant refus de séjour et obligation de quitter le territoire français, antérieur au prononcé de son divorce le 24 janvier 2019. Par ailleurs, le requérant a été notamment employé, à temps plein, en qualité de manœuvre dans le secteur du bâtiment et des travaux publics du 2 mai 2010 au 31 juillet 2011 et du 1er février 2012 au 31 octobre 2013, en qualité d'ouvrier automobile entre le 4 août 2011 et le 31 janvier 2012 et entre le 1er mars et le 31 juillet 2014 et en qualité de mécanicien automobile du 4 mai 2015 au 5 septembre 2016, du 9 janvier au 16 décembre 2017 puis, en dernier lieu, à compter du 22 juillet 2019, au sein de la société Capelette Pneus Mécanique sous contrat de travail à durée indéterminée, toujours à temps plein, pour une rémunération d'abord égale au salaire minimum interprofessionnel de croissance jusqu'au 31 juillet 2021 puis, à compter du 1er août 2021, au salaire minimum garanti par la convention collective nationale du commerce et de la réparation automobile, du cycle et du motocycle et des activités connexes, ainsi que du contrôle technique automobile du 15 janvier 1981, correspondant à l'emploi de mécanicien polyvalent d'une qualification de niveau I, échelon III, avant de bénéficier d'un rattrapage des manques à gagner antérieurs par une requalification temporaire de l'emploi en mécanicien qualifié, niveau II, position I du 1er juin au 31 août 2022. Ainsi, depuis sa dernière entrée en France le 8 décembre 2014, M. A justifiait, à la date de l'arrêté attaqué, de l'exercice d'une activité salariée intermittente pendant environ six ans et demi sur cette période de près de huit ans, et, en tout état de cause, de manière continue et en contrat à durée indéterminée pendant trois ans et quatre mois avant l'édiction de l'arrêté litigieux pour un emploi de mécanicien, métier dont il est constant qu'il est considéré comme en tension en région Provence-Alpes-Côte d'Azur, notamment dans le département des Bouches-du-Rhône, comme en atteste l'étude du Pôle emploi PACA de février 2022 intitulée : " Les tensions sur le marché du travail en 2020 en région PACA ", produite à l'appui de son mémoire complémentaire. Dans ces conditions, eu égard à la durée de présence de M. A en France et à son insertion professionnelle et alors même qu'il n'est pas dépourvu d'attaches familiales en Tunisie, le préfet des Bouches-du-Rhône a commis une erreur manifeste d'appréciation dans l'exercice de son pouvoir discrétionnaire de régularisation en refusant de l'admettre exceptionnellement au séjour au titre du travail.

5. Il résulte de tout ce qui précède que, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête, l'arrêté attaqué doit être annulé.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

6. Aux termes de l'article L. 911-1 du code de justice administrative : " Lorsque sa décision implique nécessairement qu'une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d'un service public prenne une mesure d'exécution dans un sens déterminé, la juridiction, saisie de conclusions en ce sens, prescrit, par la même décision, cette mesure assortie, le cas échéant, d'un délai d'exécution. / La juridiction peut également prescrire d'office cette mesure ".

7. Eu égard au motif qui la fonde, l'annulation par le présent jugement de l'arrêté attaqué implique nécessairement, sous réserve de l'absence de changement dans les circonstances de droit ou de fait, que le préfet des Bouches-du-Rhône délivre à M. A une carte de séjour temporaire portant la mention " salarié ". Il y a donc lieu d'enjoindre au préfet des Bouches-du-Rhône de procéder à cette délivrance dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement. L'annulation de la décision portant obligation de quitter le territoire français implique également nécessairement que, par application des dispositions de l'article L. 614-16 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, M. A soit, dans cette attente, muni d'une autorisation provisoire de séjour.

Sur les frais liés au litige :

8. Aux termes de l'article L. 761-1 du code de justice administrative : " Dans toutes les instances, le juge condamne la partie tenue aux dépens ou, à défaut, la partie perdante, à payer à l'autre partie la somme qu'il détermine, au titre des frais exposés et non compris dans les dépens. Le juge tient compte de l'équité ou de la situation économique de la partie condamnée. Il peut, même d'office, pour des raisons tirées des mêmes considérations, dire qu'il n'y a pas lieu à cette condamnation ".

9. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique, de mettre à la charge de l'Etat, partie perdante dans la présente instance, une somme de 1 000 euros à verser à Me Gilbert, conseil de M. A, admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale, sous réserve de sa renonciation à la part contributive de l'Etat au titre de l'aide juridictionnelle.

D E C I D E :

Article 1er : L'arrêté du 21 novembre 2022 du préfet des Bouches-du-Rhône est annulé.

Article 2 : Il est enjoint au préfet des Bouches-du-Rhône, sous réserve de l'absence de changement dans les circonstances de droit ou de fait, de délivrer à M. A une carte de séjour temporaire portant la mention " salarié " dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement et, dans cette attente, une autorisation provisoire de séjour.

Article 3 : L'Etat versera, en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, une somme de 1 000 euros à Me Gilbert, conseil de M. A, admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale, sous réserve du respect des prescriptions de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. B A et au préfet des Bouches-du-Rhône.

Copie en sera adressée au ministre de l'intérieur et des outre-mer, au procureur de la République près le tribunal judiciaire de Marseille et à Me Gilbert.

Délibéré après l'audience du 14 mars 2023 à laquelle siégeaient :

Mme Jorda-Lecroq, présidente-rapporteure,

Mme Felmy, première conseillère,

Mme Gaspard-Truc, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 28 mars 2023.

L'assesseure la plus ancienne,

Signé

E. Felmy

La présidente-rapporteure,

Signé

K. Jorda-Lecroq

La greffière,

Signé

N. Faure

La République mande et ordonne au préfet des Bouches-du-Rhône en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Pour la greffière en chef,

La greffière.

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