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AccueilJurisprudence administrativeN° TA13-2210979

Tribunal Administratif de Marseille — Décision N° TA13-2210979

mardi 3 janvier 2023

JuridictionTribunal Administratif de Marseille
SectionTribunal Administratif de Marseille
N° DossierTA13-2210979
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationReconduite à la frontière
Avocat requérantBATAILLE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 28 décembre 2022, M. A D, représenté par Me Mora, demande au tribunal :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) la communication de l'ensemble des pièces sur lesquelles le préfet s'est fondé pour prendre sa décision ;

3°) d'annuler la décision du 26 décembre 2022 par laquelle, en exécution d'une mesure d'interdiction judiciaire du territoire national, le préfet des Bouches-du-Rhône a fixé le Pakistan comme pays de destination ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat, en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, la somme de 1 000 euros à verser à son conseil, sous réserve que, dans ce cas, ce dernier renonce à la part contributive de l'Etat à l'aide juridictionnelle.

Il soutient que :

- sauf à ce que l'administration justifie de la délégation donnée au signataire de la décision et de sa publication, la décision a été signée par une autorité incompétente ;

- la décision est insuffisamment motivée ;

- la décision n'a pas fait l'objet d'un examen particulier de sa situation ;

- elle méconnaît les articles 3 et 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle viole l'article 3 de la convention internationale des droits de l'enfant.

Par un mémoire en défense enregistré le 1er janvier 2023, le préfet des

Bouches-du-Rhône conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir qu'aucun des moyens invoqués n'est fondé.

Vu les autres pièces des dossiers.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant, signée à New-York le 26 janvier 1990 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code pénal ;

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal a désigné Mme B pour statuer sur les litiges relatifs aux décisions portant mesure d'éloignement des ressortissants étrangers en application du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique du 3 janvier 2023 à l'issue de laquelle l'instruction a été close :

- le rapport de Mme Busidan, magistrate désignée ;

- les observations de Me Mora, représentant M. D, qui reprend et développe les moyens et arguments articulés dans ses écritures ; elle ajoute que la décision est intervenue sans respecter la procédure contradictoire dès lors qu'en l'absence d'un interprète, les observations qu'il a pu présenter suite à l'annonce par le préfet de son intention de le renvoyer dans son pays n'ont été ni complètes ni précises, et n'ont sans doute pas été correctement comprises et retranscrites dans les observations qui figurent au dossier ;

- les observations de M. D, assisté de Mme F, interprète en langue ourdou.

Le préfet des Bouches-du-Rhône n'était ni présent, ni représenté.

Considérant ce qui suit :

1. Par jugement définitif daté du 17 février 2022, le tribunal correctionnel de Gap a condamné M. A D, ressortissant pakistanais né le 1er janvier 1977, à une peine d'emprisonnement d'une durée de quinze mois, assortie d'une peine d'interdiction du territoire français d'une durée de dix ans. Placé en rétention au centre du Canet, M. D demande au présent tribunal l'annulation de la décision datée du 26 décembre 2022, par laquelle le préfet des Bouches-du-Rhône a fixé le Pakistan parmi les pays de renvoi pour l'exécution de cette mesure judiciaire d'interdiction du territoire.

Sur la demande d'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :

2. L'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique dispose que : " Dans les cas d'urgence () l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée () par la juridiction compétente ou son président ". La requête n'est ni manifestement irrecevable, ni manifestement dénuée de fondement. Eu égard aux circonstances de l'espèce, il y a lieu de prononcer, en application des dispositions précitées, l'admission provisoire de M. D au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions tendant à la communication du dossier préfectoral :

3. L'affaire est en état d'être jugée et le principe du contradictoire a été respecté. Il n'apparaît donc pas nécessaire, dans les circonstances de l'espèce, d'ordonner la communication du dossier détenu par l'administration.

Sur les conclusions en annulation :

4. En premier lieu, Mme E C, signataire de l'arrêté en litige, bénéficiait, en sa qualité d'adjointe au chef du bureau de l'éloignement, du contentieux et de l'asile de la préfecture des Bouches-du-Rhône, par un arrêté du 30 septembre 2022 régulièrement publié au recueil des actes administratifs de la préfecture n° 13-2022-285 du 30 septembre 2022, d'une délégation à l'effet de signer notamment les décisions fixant le pays de destination. Dès lors, le moyen tiré de l'incompétence du signataire de l'acte doit être écarté comme manquant en fait.

5. En deuxième lieu, la décision attaquée, qui vise notamment les articles L. 721-3 à L. 721-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, comporte l'énoncé des considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement, en particulier en mentionnant l'interdiction temporaire du territoire français prononcée à l'encontre du requérant par jugement du tribunal correctionnel de Gap en date du 17 février 2022 en application de l'article L. 641-1 du même code, et en précisant que l'intéressé n'établit pas qu'il serait exposé à des peines ou traitements contraires à la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales en cas de retour dans son pays d'origine ou de résidence habituelle où il serait légalement admissible. Dès lors, le moyen tiré de son insuffisante motivation doit être écarté.

6. En troisième lieu, il ressort des pièces du dossier que, par un courrier notifié le 8 décembre 2022 à M. D, qui était alors en détention, le préfet des Bouches-du-Rhône a informé ce dernier de son intention de procéder à son éloignement à destination du Pakistan en raison de l'interdiction judiciaire du territoire français dont il fait l'objet et l'a invité à présenter ses observations. Il ressort des mentions du formulaire de réponse, signé par M. D, versé au dossier par le préfet, que l'intéressé a présenté de brèves observations, lesquelles ne contiennent aucune réserve, notamment sur les difficultés que M. D aurait éprouvées à comprendre le courrier remis le 8 décembre et à se faire comprendre de la personne qui a retranscrit ses observations sur le formulaire de réponse. Par ailleurs, s'il était mentionné sur le courrier notifié le 8 décembre 2022, que l'intéressé était invité à faire connaitre ses observations dans un délai de trois heures à compter de la notification de ce courrier, la décision fixant le pays de renvoi n'a été prise que le 26 décembre suivant. Il ne ressort pas des éléments du dossier que l'intéressé n'aurait pas été en mesure, au cours de la période de dix-sept jours précédant l'édiction de la décision attaquée, de présenter de nouvelles observations ni de faire valoir tout élément utile à l'appréciation de sa situation. Par suite, le moyen, tiré de ce que M. D n'aurait pas été en mesure, faute d'un interprète, de présenter des observations dans le cadre d'une procédure contradictoire avant que ne soit prise à son encontre la décision attaquée, doit être écarté.

7. En quatrième lieu, il ne ressort pas des pièces du dossier que le préfet n'aurait pas procédé à un examen particulier de la situation personnelle du requérant.

8. En cinquième lieu, aux termes de l'article L. 641-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, " La peine d'interdiction du territoire français susceptible d'être prononcée contre un étranger coupable d'un crime ou d'un délit est régie par les dispositions des articles 131-30, 131-30-1 et 131-30-2 du code pénal. ". L'article 131-10 du code pénal dispose : " ()//L'interdiction du territoire entraîne de plein droit la reconduite du condamné à la frontière, le cas échéant, à l'expiration de sa peine d'emprisonnement ou de réclusion.//() ".

9. M. D se prévaut de la présence en France de l'intégralité de sa famille, dont sa femme et ses cinq enfants, et soutient que la décision attaquée méconnaît tant son droit au respect de sa vie privée et familiale que l'intérêt supérieur de ses enfants. Il résulte toutefois des dispositions précitées de l'article L. 641-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile que l'interdiction du territoire français prononcée par le juge pénal à l'encontre d'un ressortissant étranger emporte de plein droit sa reconduite à la frontière et que, dans ce cas, l'obligation pour l'intéressé de quitter le territoire français résulte de la décision du juge pénal et non de la décision distincte du préfet qui fixe le pays de renvoi. Le requérant ne peut donc utilement invoquer, dans les circonstances de l'espèce, le droit de mener une vie privée et familiale normale en France protégé par l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, ni les stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant à l'encontre de la décision attaquée alors qu'en outre, il ressort des pièces du dossier que l'intéressé a déclaré le 29 décembre 2022 au juge des libertés et de la détention que sa femme et ses deux enfants se trouvent au Pakistan.

10. En dernier lieu, aux termes de l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile " L'autorité administrative peut désigner comme pays de renvoi :/ 1° Le pays dont l'étranger a la nationalité, sauf si l'Office français de protection des réfugiés et apatrides ou la Cour nationale du droit d'asile lui a reconnu la qualité de réfugié ou lui a accordé le bénéfice de la protection subsidiaire ou s'il n'a pas encore été statué sur sa demande d'asile ;/ 2° Un autre pays pour lequel un document de voyage en cours de validité a été délivré en application d'un accord ou arrangement de réadmission européen ou bilatéral ;/ 3° Ou, avec l'accord de l'étranger, tout autre pays dans lequel il est légalement admissible.// Un étranger ne peut être éloigné à destination d'un pays s'il établit que sa vie ou sa liberté y sont menacées ou qu'il y est exposé à des traitements contraires aux stipulations de l'article 3 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales du 4 novembre 1950. ".

11. Il ressort des mentions de la décision attaquée que le préfet des Bouches-du-Rhône a entendu éloigner M. D à destination du pays dont il a la nationalité, le Pakistan, ou du pays qui lui a délivré un titre de voyage en cours de validité ou encore à destination de tout autre pays dans lequel il établit être légalement admissible. S'il exprime des craintes en cas de retour dans son pays d'origine, avoir fait part, à son arrivée au centre de rétention, de sa volonté de présenter une demande d'asile et déclare sans l'établir avoir sollicité la protection des autorités françaises en 2015, M. D n'apporte aucun élément précis et circonstancié permettant d'établir qu'il serait exposé à des risques de traitements inhumains ou dégradants en cas de retour au Pakistan. Par suite, M. D n'est pas fondé à soutenir que la décision contestée, en tant qu'elle fixe le Pakistan comme pays de renvoi, aurait méconnu les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et les dispositions de l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

12. Il résulte de ce qui précède que M. D n'est pas fondé à demander l'annulation de la décision du 26 décembre 2022. Par voie de conséquence, doivent également être rejetées ses conclusions présentées sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

D E C I D E :

Article 1er : M. D est admis, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête de M. D est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. A D et au préfet des

Bouches-du-Rhône.

Délibéré le 3 janvier 2023 et rendu en audience publique le même jour.

La magistrate désignée,

Signé

H. B

Le greffier,

Signé

T. Marcon

La République mande et ordonne au préfet des Bouches-du-Rhône en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Pour la greffière en chef,

Le greffier,

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