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AccueilJurisprudence administrativeN° TA13-2302162

Tribunal Administratif de Marseille — Décision N° TA13-2302162

mardi 11 avril 2023

JuridictionTribunal Administratif de Marseille
SectionTribunal Administratif de Marseille
N° DossierTA13-2302162
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationReconduite à la frontière
Avocat requérantBRUGGIAMOSCA

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 2 mars et 5 avril 2023, M. F, représenté par Me Bruggiamosca doit être regardé comme demandant au Tribunal :

1°) de l'admettre provisoirement à l'aide juridictionnelle ;

2°) d'ordonner la communication de l'ensemble des documents sur lesquels le préfet a fondé sa décision ;

3°) d'annuler l'arrêté du 28 février 2023 par lequel le préfet des Bouches-du-Rhône lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination de la mesure d'éloignement et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire national d'une durée de deux ans ;

4°) d'enjoindre au préfet des Bouches-du-Rhône d'effacer sur le fichier SIS les données le concernant ;

5°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros à verser à son conseil en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, son conseil s'engageant, dans ce cas, à renoncer à percevoir la part contributive de l'Etat au titre de l'aide juridictionnelle.

Il soutient que :

Sur l'obligation de quitter le territoire français :

- l'auteur de l'acte n'est pas compétent ;

- la décision est insuffisamment motivée et révèle un défaut d'examen complet de sa situation ;

- la décision procède d'une erreur manifeste d'appréciation et d'erreurs sur la matérialité des faits ;

- elle est entachée d'un vice de procédure et d'une erreur de droit en méconnaissance des articles R. 611-1 et suivants du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Sur le refus d'accorder un délai de départ volontaire :

- la décision est illégale du fait de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français ;

- l'auteur de l'acte n'est pas compétent ;

- la décision est motivée de façon stéréotypée ;

- la décision est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation et d'erreurs sur la matérialité des faits.

Sur la décision fixant le pays de destination :

- la décision est illégale du fait de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français ;

- l'auteur de l'acte n'est pas compétent ;

- la décision est motivée de façon stéréotypée ;

- la décision est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.

Sur l'interdiction de retour sur le territoire national :

- la décision est illégale du fait de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français ;

- l'auteur de l'acte n'est pas compétent ;

- la décision est motivée de façon stéréotypée et elle révèle un défaut d'examen complet de sa situation ;

- elle procède d'une erreur manifeste d'appréciation.

Par un mémoire en défense enregistré le 22 mars 2023, le préfet des

Bouches-du-Rhône conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir à titre principal que la requête est irrecevable en méconnaissance des dispositions de l'article R. 411-1 du code de justice administrative et à titre subsidiaire que les moyens invoqués ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal a désigné M. C pour statuer sur les litiges relatifs aux décisions portant mesure d'éloignement des ressortissants étrangers en application des dispositions du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique du 6 avril 2023 à l'issue de laquelle l'instruction a été close :

- le rapport de M. Secchi, magistrat désigné,

- les observations de Me Bruggiamosca pour M. E, assisté de Mme D, interprète en langue russe, qui conclut aux mêmes fins par les mêmes moyens.

Le préfet des Bouches-du-Rhône n'étant ni présent ni représenté.

Une note en délibéré, présentée pour M. E par Me Bruggiamosca, a été enregistrée le 11 avril 2023.

Un mémoire en défense a été enregistré le 11 avril 2023.

Considérant ce qui suit :

1. M. F, né le 15 août 1988, qui déclare être entré sur le territoire français le 26 mars 2019, a demandé l'asile auprès des services de la préfecture des

Bouches-du-Rhône. Sa demande d'asile a été rejetée le 29 novembre 2019 par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA), décision confirmée par la Cour nationale du droit d'asile (CNDA) le 24 février 2021. Il a fait l'objet d'un précédent refus de séjour sur le fondement de son état de santé assorti d'une obligation de quitter le territoire le 2 novembre 2021. Par un arrêté du 28 février 2023, le préfet des Bouches-du-Rhône a prononcé à son encontre une obligation de quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination de la mesure d'éloignement et a assorti ces décisions d'une interdiction de retour sur le territoire national d'une durée de deux ans. Par sa requête, M. E demande l'annulation de cet arrêté.

Sur la demande d'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence, sous réserve de l'appréciation des règles relatives aux commissions ou désignations d'office, l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président ". Aux termes de l'article 61 du décret du 28 décembre 2020 portant application de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique et relatif à l'aide juridictionnelle et à l'aide à l'intervention de l'avocat dans les procédures non juridictionnelles : " () / L'admission provisoire est accordée par le président du bureau ou de la section ou le président de la juridiction saisie, soit sur une demande présentée sans forme par l'intéressé, soit d'office si celui-ci a présenté une demande d'aide juridictionnelle ou d'aide à l'intervention de l'avocat sur laquelle il n'a pas encore été statué ".

3. Eu égard à l'urgence qui s'attache à ce qu'il soit statué sur sa requête, M. E est admis, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions aux fins de communication de l'entier dossier préfectoral :

4. L'affaire est en état d'être jugée et le principe du contradictoire a été respecté. Il n'apparaît donc pas nécessaire, dans les circonstances de l'espèce, d'ordonner la communication du dossier détenu par l'administration.

Sur la fin de non-recevoir opposée en défense :

5. Aux termes de l'article R. 411-1 du code de justice administrative : " La juridiction est saisie par requête. La requête indique les nom et domicile des parties. Elle contient l'exposé des faits et moyens, ainsi que l'énoncé des conclusions soumises au juge. / L'auteur d'une requête ne contenant l'exposé d'aucun moyen ne peut la régulariser par le dépôt d'un mémoire exposant un ou plusieurs moyens que jusqu'à l'expiration du délai de recours. ". Aux termes de l'article R. 776-5 du même code : " () / Lorsque le délai est de quarante-huit heures ou de quinze jours, le second alinéa de l'article R. 411-1 n'est pas applicable et l'expiration du délai n'interdit pas au requérant de soulever des moyens nouveaux, quelle que soit la cause juridique à laquelle ils se rattachent. / () ".

6. Il résulte de ces dispositions qu'un étranger qui fait l'objet d'une obligation de quitter le territoire français sans délai de départ volontaire peut présenter des moyens même après l'expiration du délai de recours tant que l'instruction n'est pas close.

7. Il ressort des pièces du dossier que le requérant dont l'obligation de quitter le territoire français n'est pas assortie d'un délai de départ volontaire, a présenté des conclusions dans sa requête enregistrée le 2 mars 2023 et des moyens dans son mémoire complémentaire enregistré le 5 avril 2023 alors que la clôture de l'instruction n'a été prononcée par le magistrat désigné que le 6 avril 2023 à l'issue de l'audience publique. Dès lors, contrairement à ce que soutient le préfet, la requête de M. E est recevable et la fin de non-recevoir doit être écartée.

Sur les conclusions aux fins d'annulation :

8. Aux termes de l'article L.611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile: " Ne peuvent faire l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français : () 9° L'étranger résidant habituellement en France si son état de santé nécessite une prise en charge médicale dont le défaut pourrait avoir pour lui des conséquences d'une exceptionnelle gravité et si, eu égard à l'offre de soins et aux caractéristiques du système de santé du pays de renvoi, il ne pourrait pas y bénéficier effectivement d'un traitement approprié () ". Aux termes de l'article R. 611-1 du même code : " Pour constater l'état de santé de l'étranger mentionné au 9° de l'article L. 611-3, l'autorité administrative tient compte d'un avis émis par un collège de médecins à compétence nationale de l'Office français de l'immigration et de l'intégration () ".

9. Il ressort des pièces du dossier que le requérant est atteint d'une co-infection VIH / hépatite C chronique, diagnostiquées en 2016 et qu'il suit une trithérapie antirétrovirale en France depuis l'année 2019. Ces éléments sont notamment attestés par le certificat du 29 mars 2023 établit par le docteur A du pôle de maladies infectieuses de l'assistance publique des hôpitaux de Marseille. Si pour adopter la décision en litige, le préfet des Bouches-du-Rhône s'est notamment fondé sur le rapport établi par le collège de médecins de l'Office français de l'immigration et de l'intégration du 29 juillet 2021 établit lors d'une précédente demande de titre de séjour déposée par M. E, cet avis daté de plus de 19 mois à la date de la décision en litige ne peut être regardé comme satisfaisant aux dispositions de l'article R. 611-1 précitées. Dès lors, M. E est fondé à soutenir que le préfet n'a pas procédé à une réévaluation de sa situation en tenant compte de l'évolution éventuelle tant de son état de santé que de l'effectivité de l'accès aux soins dans son pays d'origine et il est ainsi fondé à soutenir que la mesure d'éloignement du 28 février 2023 est entachée d'un défaut d'examen complet de sa situation.

10. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête, que l'arrêté du 28 février 2023 par lequel le préfet des Bouches-du-Rhône a fait obligation à M. E de quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination de cette mesure d'éloignement et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire national d'une durée de deux ans doit être annulé dans toutes ses dispositions.

Sur les conclusions aux fins d'injonction :

11. En premier lieu, aux termes de l'article L. 614-16 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Si la décision portant obligation de quitter le territoire français est annulée, () l'étranger est muni d'une autorisation provisoire de séjour jusqu'à ce que l'autorité administrative ait à nouveau statué sur son cas ".

12. Le présent jugement annulant l'obligation faite à l'intéressé de quitter le territoire français implique nécessairement, en application de l'article L. 614-16 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, que le préfet réexamine la situation administrative de

M. E et lui délivre sans délai une autorisation provisoire de séjour pendant la durée de ce réexamen. Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu d'enjoindre au préfet de procéder à ce réexamen dans un délai de deux mois.

13. En second lieu, aux termes de l'article L. 613-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger auquel est notifiée une interdiction de retour sur le territoire français est informé qu'il fait l'objet d'un signalement aux fins de non-admission dans le système d'information Schengen, conformément à l'article 24 du règlement (UE) n° 2018/1861 du Parlement européen et du Conseil du 28 novembre 2018 sur l'établissement, le fonctionnement et l'utilisation du système d'information Schengen (SIS) dans le domaine des vérifications aux frontières, modifiant la convention d'application de l'accord de Schengen et modifiant et abrogeant le règlement (CE) n° 1987/2006. (). ".

14. Le présent jugement, qui annule l'interdiction de retour sur le territoire français prise à l'encontre de M. E implique nécessairement que l'administration efface le signalement dont il fait l'objet dans le système d'information Schengen aux fins de non-admission. Il y a donc lieu d'enjoindre au préfet des Bouches-du-Rhône de prendre toute mesure propre à mettre fin à ce signalement.

Sur les frais liés au litige :

15. M. E est provisoirement admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle. Par suite, son avocate peut se prévaloir des dispositions de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, sous réserve que Me Bruggiamosca, avocate de M. E, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat et sous réserve de l'admission définitive de son client à l'aide juridictionnelle, de mettre à la charge de l'Etat le versement à Me Bruggiamosca d'une somme de 1 000 euros.

D E C I D E :

Article 1er : M. E est admis provisoirement à l'aide juridictionnelle.

Article 2 : L'arrêté du 28 février 2023 est annulé.

Article 3 : Il est enjoint au préfet des Bouches-du-Rhône de réexaminer la situation de M. E dans un délai de deux mois et de lui délivrer dans cette attente et sans délai une autorisation provisoire de séjour.

Article 4 : Il est enjoint au préfet des Bouches-du-Rhône de prendre toute mesure propre à mettre fin au signalement de M. E dans le système d'information Schengen.

Article 5 : Sous réserve de l'admission définitive de M. E à l'aide juridictionnelle et sous réserve que Me Bruggiamosca renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat, l'Etat versera à Me Claire Bruggiamosca, avocate de M. E une somme de 1 000 euros en application des dispositions des articles 37 de la loi du 10 juillet 1991 et L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 6 : Le présent jugement sera notifié à M. F, à Me Bruggiamosca et au préfet des Bouches-du-Rhône.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 11 avril 2023.

Le magistrat désigné,

Signé

L. C

La greffière,

Signé

S. Boislard

La République mande et ordonne au préfet des Bouches-du-Rhône en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour une expédition conforme,

Pour la greffière en chef,

La greffière

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