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AccueilJurisprudence administrativeN° TA13-2302682

Tribunal Administratif de Marseille — Décision N° TA13-2302682

jeudi 1 juin 2023

JuridictionTribunal Administratif de Marseille
SectionTribunal Administratif de Marseille
N° DossierTA13-2302682
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation2ème Chambre
Avocat requérantMEZOUAR

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 20 mars 2023, Mme A B, représentée par

Me Mezouar, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 12 décembre 2022 par lequel le préfet des Bouches-du-Rhône lui a refusé la délivrance d'un titre de séjour mention " vie privée et familiale ", l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de destination ;

2°) d'enjoindre au préfet de lui délivrer le titre de séjour sollicité, à défaut, de réexaminer sa demande ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 300 euros en application de l'article

L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Elle soutient que :

- l'arrêté est insuffisamment motivé ;

- elle est mère de deux enfants " de nationalité européenne ", nés en France, scolarisés et vivant exclusivement avec elle ;

- ses liens personnels et familiaux en France sont anciens et stables puisqu'elle s'est installée en France en décembre 2015 et y réside de manière continue depuis ;

- l'arrêté méconnaît l'article 20 du traité sur le fonctionnement de l'Union européenne (TFUE) en ce que ses enfants bénéficient de la citoyenneté européenne et seraient privés de leurs droits garantis en tant que citoyens de l'Union européenne ;

- il méconnaît l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- il méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- il méconnaît l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- il méconnaît l'article L. 435-1 du même code.

Par un mémoire en défense enregistré le 17 avril 2023, le préfet des Bouches-du-Rhône conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés par le requérant ne sont pas fondés.

Par une ordonnance du 6 avril 2023, la clôture d'instruction a été fixée au 27 avril 2023 à 12 heures.

Mme B a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 10 février 2023.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales,

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant, signée à New-York le 26 janvier 1990 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Hogedez ;

- les observations de Me Mezouar pour la requérante.

Considérant ce qui suit :

1. Mme B, ressortissante guinéenne de 36 ans, déclare être entrée en France le

6 décembre 2015 sous couvert d'un passeport revêtu d'un visa de tourisme de 90 jours et déclare s'y maintenir continuellement depuis. Le 6 mai 2022, elle a sollicité un titre de séjour mention " vie privée et familiale " sur le fondement de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par un arrêté du 12 décembre 2022, le préfet des Bouches-du-Rhône a rejeté sa demande de délivrance d'un titre de séjour, lui a enjoint de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de destination de la mesure d'éloignement.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. En premier lieu, aux termes de l'article L. 211-5 du code des relations entre le public et l'administration : " La motivation exigée par le présent chapitre doit être écrite et comporter l'énoncé des considérations de droit et de fait qui constituent le fondement de la décision ".

3. Il ressort des termes mêmes de l'arrêté attaqué que les décisions refusant la délivrance du titre de séjour, portant obligation de quitter le territoire français et fixant le pays de destination qu'il contient sont suffisamment motivées, qu'elles comprennent les circonstances de fait et de droit qui en constituent le fondement en rappelant notamment les éléments ayant trait à la vie familiale de la requérante, à son intégration et à son insertion socio-professionnelle. La seule circonstance que le préfet ait omis de mentionner la convention internationale des droits de l'enfant et le traité sur le fonctionnement de l'Union européenne, n'est, compte tenu du fait qu'il est fait référence à l'existence de ses deux enfants, pas de nature à caractériser un défaut de motivation. Par suite, le moyen tiré de l'insuffisance de motivation de la décision attaquée doit être écarté comme manquant en fait.

4. En deuxième lieu, si la requérante soutient être entrée en France le 6 décembre 2015, elle ne le démontre toutefois pas, en ne fournissant ni le passeport avec lequel elle est entrée sur le territoire ni son visa de tourisme de 90 jours. En outre, les pièces versées au dossier, essentiellement composées de documents médicaux et de courriers épars ne permettent de supposer le caractère habituel de sa résidence qu'à compter du 16 mai 2016, date à laquelle l'Association Joly atteste de son hébergement au Centre d'accueil pour demandeurs d'asile, puis sa prise en charge hôtelière jusqu'en mars 2019. La requérante a donné naissance à un premier enfant le 15 décembre 2015, du nom de F C et reconnu par M. D C de nationalité portugaise et scolarisé depuis l'année 2018, puis à un second enfant du nom de Madio E né le 4 juin 2021, reconnu par M. E de nationalité portugaise. Toutefois, si elle entend se prévaloir de l'ancienneté et de la stabilité de ses liens personnels et familiaux sur le territoire, elle ne démontre pas avoir d'attaches intenses et pérennes sur le territoire, ni avoir transféré le centre de ses intérêts personnels et familiaux en France. La seule circonstance qu'elle ait donné naissance à deux enfants ayant la citoyenneté européenne, sur le territoire, ne peut suffire, à elle-seule, à lui ouvrir un droit automatique au séjour en France, les enfants n'entretenant aucun contact avec leur père respectif. En outre, les bulletins de paie versés pour un poste d'agent de service pour deux semaines en août 2019, pour les mois de septembre 2019 à mars 2020, puis de deux semaines en janvier 2022, quatre jours en avril 2022 et les mois de mai et juin 2022 ne caractérisent pas une insertion socio-professionnelle notable, ni une quelconque intégration. A supposer même le moyen soulevé, la requérante n'est pas fondée à soutenir que le préfet des Bouches-du-Rhône aurait entaché sa décision d'une erreur manifeste d'appréciation de sa situation quant à l'ancienneté et la stabilité de ses liens personnels et familiaux en France, et quant à son statut de mère d'enfants citoyens européens scolarisés en France.

5. En troisième lieu, aux termes de l'article 20 du Traité sur le fonctionnement de l'Union européenne : " 1. Il est institué une citoyenneté de l'Union. Est citoyen de l'Union toute personne ayant la nationalité d'un État membre. La citoyenneté de l'Union s'ajoute à la citoyenneté nationale et ne la remplace pas. 2. Les citoyens de l'Union jouissent des droits et sont soumis aux devoirs prévus par les traités. Ils ont, entre autres : a) le droit de circuler et de séjourner librement sur le territoire des États membres ; () Ces droits s'exercent dans les conditions et limites définies par les traités et par les mesures adoptées en application de ceux-ci ". L'article 21 de ce traité dispose que : " 1. Tout citoyen de l'Union a le droit de circuler et de séjourner librement sur le territoire des États membres, sous réserve des limitations et conditions prévues par les traités et par les dispositions prises pour leur application ". Aux termes de l'article 7 de la directive 2004/38/CE du Parlement européen et du Conseil, du 29 avril 2004, relative au droit des citoyens de l'Union et des membres de leurs familles de circuler et de séjourner librement sur le territoire des Etats membres, intitulé " Droit de séjour de plus de trois mois " : " 1. Tout citoyen de l'Union a le droit de séjourner sur le territoire d'un autre État membre pour une durée de plus de trois mois : [] b) s'il dispose, pour lui et pour les membres de sa famille, de ressources suffisantes afin de ne pas devenir une charge pour le système d'assistance sociale de l'État membre d'accueil au cours de son séjour, et d'une assurance maladie complète dans l'État membre d'accueil [] 2. Le droit de séjour prévu au paragraphe 1 s'étend aux membres de la famille n'ayant pas la nationalité d'un État membre lorsqu'ils accompagnent ou rejoignent dans l'État membre d'accueil le citoyen de l'Union, pour autant que ce dernier satisfasse aux conditions énoncées au paragraphe 1, points a), b) ou c) ". L'article 8 du même texte dispose que : " () 4. Les États membres ne peuvent pas fixer le montant des ressources qu'ils considèrent comme suffisantes, mais ils doivent tenir compte de la situation personnelle de la personne concernée. Dans tous les cas, ce montant n'est pas supérieur au niveau en-dessous duquel les ressortissants de l'État d'accueil peuvent bénéficier d'une assistance sociale ni, lorsque ce critère ne peut s'appliquer, supérieur à la pension minimale de sécurité sociale versée par l'État membre d'accueil ".

6. Les dispositions citées au point précédent, telles qu'interprétées par la Cour de justice de l'Union européenne confèrent au ressortissant mineur d'un Etat membre, en sa qualité de citoyen de l'Union, ainsi que, par voie de conséquence, au ressortissant d'un Etat tiers, parent de ce mineur et qui en assume la charge, un droit de séjour dans l'Etat membre d'accueil à la double condition que cet enfant soit couvert par une assurance maladie appropriée et que le parent qui en assume la charge dispose de ressources suffisantes. L'Etat membre d'accueil, qui doit assurer aux citoyens de l'Union la jouissance effective des droits que leur confère ce statut, ne peut refuser à l'enfant mineur, citoyen de l'Union, et à son parent, le droit de séjourner sur son territoire que si l'une au moins de ces deux conditions, dont le respect permet d'éviter que les intéressés ne deviennent une charge déraisonnable pour ses finances publiques, n'est pas remplie. Dans pareille hypothèse, l'éloignement forcé du ressortissant de l'Etat tiers et de son enfant mineur ne pourrait, le cas échéant, être ordonné qu'à destination de l'Etat membre dont ce dernier possède la nationalité ou de tout Etat membre dans lequel ils seraient légalement admissibles.

7. Si Mme B fait valoir que ses deux fils ont la nationalité portugaise, qui est aussi celle de leurs pères respectifs, et qu'ils sont ainsi citoyens de l'Union européenne, elle ne peut être regardée, ainsi qu'il a été dit au point 4, compte tenu de son insertion professionnelle, comme disposant de ressources suffisantes pour en assumer la charge. Elle n'est, dès lors, pas fondée à soutenir qu'elle bénéficie d'un droit au séjour en qualité de mère de ces mineurs.

8. En quatrième lieu, aux termes de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant : " 1. Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait d'institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale () ".

9. Mme B n'établit pas l'existence de circonstances faisant obstacle à ce que la vie familiale avec ses deux enfants de nationalité portugaise, âgés de 7 ans et 1 an, se poursuive, soit dans son propre pays d'origine, la Guinée-Bissau, soit au Portugal, pays de nationalité de ses enfants, ni même que le cadet d'entre eux ne pourrait y être scolarisé normalement. En outre, il ne ressort pas des pièces du dossier que ses enfants seraient en contact avec leurs pères respectifs,

M. C, père de F ayant au demeurant cessé de verser les 120 euros mensuels relatifs à sa part contributive pour l'entretien et l'éducation de son fils. Enfin, si Mme B soutient que ses enfants risqueraient de subir des agressions ou des discriminations, elle ne le démontre toutefois pas. Dans ces conditions, le moyen tiré de ce que l'arrêté en litige, qui n'a ni pour effet, ni pour objet, de séparer ces enfants de leur mère, aurait été pris en méconnaissance des stipulations précitées de la convention internationale relative aux droits de l'enfant doit être écarté.

10. En cinquième lieu, aux termes de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger ne vivant pas en état de polygamie, qui n'entre pas dans les catégories prévues aux articles L. 423-1, L. 423-7, L. 423-14, L. 423-15, L. 423-21 et L. 423-22 ou dans celles qui ouvrent droit au regroupement familial, et qui dispose de liens personnels et familiaux en France tels que le refus d'autoriser son séjour porterait à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard des motifs du refus, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention "vie privée et familiale" d'une durée d'un an, sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1. / Les liens mentionnés au premier alinéa sont appréciés notamment au regard de leur intensité, de leur ancienneté et de leur stabilité, des conditions d'existence de l'étranger, de son insertion dans la société française ainsi que de la nature de ses liens avec sa famille restée dans son pays d'origine. / L'insertion de l'étranger dans la société française est évaluée en tenant compte notamment de sa connaissance des valeurs de la République ". Aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

11. Conformément à ce qui a été dit aux points 4 et 9, le moyen tiré de la méconnaissance des dispositions de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, et de la méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme doit être écarté.

12. En dernier lieu, aux termes de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger dont l'admission au séjour répond à des considérations humanitaires ou se justifie au regard des motifs exceptionnels qu'il fait valoir peut se voir délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " salarié ", " travailleur temporaire " ou " vie privée et familiale ", sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1 () ".

13. Mme B, qui ne fait état d'aucune circonstance humanitaire ou motif exceptionnel inhérent à sa situation et ne peut ainsi utilement soutenir qu'en prenant les décisions contestées le préfet des Bouches-du-Rhône aurait méconnu les dispositions précitées.

14. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation présentées par Mme B doivent être rejetées ainsi que, par voie de conséquence, ses conclusions à fin d'injonction et celles tendant à l'application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

D É C I D E :

Article 1er : La requête de Mme B est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à Mme A B et au préfet des Bouches-du-Rhône.

Copie en sera adressée au ministre de l'intérieur.

Délibéré après l'audience du 17 mai 2023 à laquelle siégeaient :

Mme Hogedez, présidente,

Mme Busidan, première conseillère,

M. Peyrot, premier conseiller,

Assistés de M. Brémond, greffier.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 1er juin 2023.

L'assesseure la plus ancienne,

signé

H. Busidan

La présidente-rapporteure,

signé

I. Hogedez

Le greffier,

signé

A. Brémond

La République mande et ordonne au préfet des Bouches-du-Rhône en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Pour le greffier en chef,

Le Greffier

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