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AccueilJurisprudence administrativeN° TA13-2303092

Tribunal Administratif de Marseille — Décision N° TA13-2303092

mardi 11 avril 2023

JuridictionTribunal Administratif de Marseille
SectionTribunal Administratif de Marseille
N° DossierTA13-2303092
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationReconduite à la frontière
Avocat requérantGILBERT

Texte intégral

Vu les procédures suivantes :

I. G une requête, enregistrée le 31 mars 2023 sous le numéro 2303092, et un mémoire complémentaire, enregistré le 4 avril 2023, Mme E B, de nationalité ivoirienne, représentée G Me Gilbert, demande au Tribunal :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 31 mars 2023 G lequel le préfet des Bouches-du-Rhône a décidé son transfert aux autorités italiennes en vue de l'examen de sa demande d'asile ;

3°) d'annuler l'arrêté du même jour G lequel le préfet des Bouches-du-Rhône l'a assignée à résidence ;

4°) d'enjoindre au préfet de lui délivrer une attestation de demande d'asile en procédure normale ;

5°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros au titre des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 à verser à son conseil, qui s'engage dans ce cas à renoncer à percevoir la part contributive de l'Etat.

Elle soutient que :

- l'arrêté est entaché d'une insuffisance de motivation ;

- il est entaché d'une erreur manifeste d'appréciation tenant à l'absence d'un examen complet et rigoureux de sa situation entrainant une méconnaissance de l'article 17 paragraphe 1 du règlement (UE) n°604/2013 du 26 juin 2013 ;

- le transfert a été décidé sans examen particulier de sa situation médicale permettant de considérer que l'administration a éliminé tout doute sérieux concernant l'impact du transfert sur son état de santé ;

- il est entaché d'erreur manifeste d'appréciation ;

- il est entaché d'une erreur de droit tenant à l'absence d'un examen complet et rigoureux de la situation en Italie au regard des garanties que ce pays peut accorder aux demandeurs d'asile.

II. G une requête, enregistrée sous le numéro 2303093, le 31 mars 2023, M. F C, de nationalité ivoirienne, représenté G Me Gilbert, demande au Tribunal :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 31 mars 2023 G lequel le préfet des Bouches-du-Rhône a décidé son transfert aux autorités italiennes en vue de l'examen de sa demande d'asile ;

3°) d'annuler l'arrêté du même jour G lequel cette même autorité l'a assigné à résidence ;

4°) d'enjoindre au préfet de lui délivrer une attestation de demande d'asile en procédure normale ;

5°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros au titre des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 à verser à son conseil, qui s'engage dans ce cas à renoncer à percevoir la part contributive de l'Etat.

Il soutient que :

- l'arrêté est entaché d'une insuffisance de motivation ;

- il est entaché d'une erreur manifeste d'appréciation tenant à l'absence d'un examen complet et rigoureux de sa situation entrainant une méconnaissance de l'article 17 paragraphe 1 du règlement (UE) n°604/2013 du 26 juin 2013.

G un mémoire en défense enregistré le 4 avril 2023 dans chacune de ces instances, le préfet des Bouches-du-Rhône conclut au rejet des requêtes.

Il soutient que les moyens invoqués G Mme B et M. C ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces des dossiers.

Vu :

- la convention de Genève du 28 juillet 1951 et le protocole signé à New York le 31 janvier 1967 ;

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le traité sur l'Union européenne ;

- le règlement européen (UE) du Parlement européen et du Conseil n° 603/2013 du 26 juin 2013 ;

- le règlement européen (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

G décision du 20 septembre 2022, la présidente du tribunal a désigné Mme A pour statuer sur les litiges relatifs aux décisions portant mesure d'éloignement des ressortissants étrangers en application du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique du 4 avril 2023 :

- le rapport de Mme A,

- les observations de Mme D, substituant Me Gilbert, représentant Mme B et M. C, qui fait valoir que la requérante souffre de nombreuses pathologies, que son départ d'Italie était motivé G son état de santé, et que le principe d'unité de famille doit s'appliquer pour M. C, qui est son soutien essentiel.

- et les observations de Mme B et de M. C.

Le préfet des Bouches-du-Rhône n'était ni présent, ni représenté.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Une note en délibéré a été présentée G le préfet des Bouches-du-Rhône le 6 avril 2023.

Considérant ce qui suit :

1. M. C et Mme B, de nationalité ivoirienne, âgés de 51 et 46 ans, entrés en France en décembre 2022 ont chacun fait l'objet d'un arrêté en date du 31 mars 2023 G lequel le préfet des Bouches-du-Rhône les a transférés aux autorités italiennes responsables de l'examen de leur demande d'asile, et d'un arrêté du même jour les assignant à résidence pour une durée de quarante-cinq jours. G les deux requêtes susvisées qu'il y a lieu de joindre pour statuer G un seul jugement, ils demandent au tribunal l'annulation de ces quatre décisions.

Sur l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 : " Dans les cas d'urgence, sous réserve de l'application des règles relatives aux commissions ou désignations d'office, l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée () G la juridiction compétente () ". Il y a lieu, eu égard à l'urgence qui s'attache à ce qu'il soit statué sur la requête de M. C et Mme B, de prononcer leur admission provisoire à l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

3. En premier lieu, aux termes du 1 de l'article 3 du règlement (UE) n° 604/2013 du Conseil du 26 juin 2013 : " 1. Les États membres examinent toute demande de protection internationale présentée G un ressortissant de pays tiers ou G un apatride sur le territoire de l'un quelconque d'entre eux, y compris à la frontière ou dans une zone de transit. La demande est examinée G un seul État membre, qui est celui que les critères énoncés au chapitre III désignent comme responsable. () ". Aux termes de l'article 17 du règlement susvisé du 26 juin 2013 : " 1. () chaque État membre peut décider d'examiner une demande de protection internationale qui lui est présentée G un ressortissant de pays tiers ou un apatride, même si cet examen ne lui incombe pas en vertu des critères fixés dans le présent règlement () ". Il résulte de ces dispositions que si une demande d'asile est examinée G un seul État membre et qu'en principe cet État est déterminé G application des critères d'examen des demandes d'asile fixés G son chapitre III, dans l'ordre énoncé G ce chapitre, l'application de ces critères est toutefois écartée en cas de mise en œuvre de la clause dérogatoire énoncée au paragraphe 1 de l'article 17 du règlement, qui procède d'une décision prise unilatéralement G un État membre. Cette faculté laissée à chaque État membre est discrétionnaire et ne constitue nullement un droit pour les demandeurs d'asile.

4. Même en l'absence de raisons sérieuses de croire à l'existence de défaillances systémiques dans l'Etat membre responsable de l'examen de la demande d'asile, le transfert d'un demandeur d'asile ne peut être opéré que dans des conditions excluant que ce transfert entraîne un risque réel et avéré que l'intéressé subisse des traitements inhumains ou dégradants. Constitue un tel traitement le transfert d'un demandeur d'asile présentant une affection mentale ou physique particulièrement grave, lorsque cette mesure entraînerait le risque réel et avéré d'une détérioration significative et irrémédiable de l'état de santé de l'intéressé. Il incombe aux autorités de l'Etat membre devant procéder au transfert et, le cas échéant, à ses juridictions, d'éliminer tout doute sérieux concernant l'impact du transfert sur l'état de santé de l'intéressé.

5. Il ressort des pièces du dossier que Mme B, qui a soutenu, dans ses écritures et à l'audience, avoir subi des traumatismes à l'occasion de son parcours migratoire, a été reçue en janvier 2023, au titre d'une consultation de prévention, G le médecin de l'Office français de l'immigration et de l'intégration qui a proposé son orientation vers des structures médicales spécialisées en santé mentale et a également relevé qu'elle était atteinte d'une maladie infectieuse, en l'espèce une hépatite B. Il ressort en outre de la note sociale du 3 avril 2023 de la structure d'accueil Huda Adoma de Martigues qui héberge Mme B, postérieure à la décision attaquée mais qui révèle l'état de santé antérieur de la requérante, que celle-ci souffre G ailleurs de problèmes cardiaques et gastro-entériques nécessitant un suivi médical. L'arrêté de transfert ne comporte aucune référence à l'état de santé de Mme B ni aucun élément indiquant que l'administration a éliminé tout doute sérieux concernant l'impact du transfert sur cet état de santé, et il ne résulte G ailleurs d'aucune pièce au dossier que l'administration aurait procédé à un examen particulier de la situation de Mme B sur ce point. Ainsi, compte tenu des circonstances particulières de l'espèce, et alors que le préfet des Bouches-du-Rhône n'a fait valoir aucun élément pour garantir que son transfert puisse avoir lieu dans des conditions permettant de préserver de manière appropriée et suffisante l'état de santé de l'intéressée et de garantir que le suivi médical dont elle fait l'objet ne soit pas interrompu G la mesure de transfert en litige, la décision du 31 mars 2023 décidant son transfert aux autorités italiennes est entaché d'un vice de procédure tenant au défaut d'examen particulier de la situation personnelle de Mme B.

6. En second lieu, dès lors qu'il ressort des décisions de transfert en litige ainsi que des déclarations faites en audience publique que M. C est marié à Mme B et qu'il constitue pour elle une aide indispensable, celui-ci est fondé à soutenir que l'arrêté de transfert en litige est entaché d'une erreur manifeste d'appréciation.

7. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens des requêtes, que M. C et Mme B sont fondés à demander l'annulation des arrêtés du 31 mars 2023 G lesquels le préfet des Bouches-du-Rhône a décidé de leur transfert aux autorités italiennes. G voie de conséquence, les arrêtés du même jour, G lesquels le préfet des Bouches-du-Rhône les a assignés à résidence dans le département des Bouches-du-Rhône, qui sont privés de base légale, doivent être annulés.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

8. Aux termes de l'article L. 572-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Si la décision de transfert est annulée, il est immédiatement mis fin aux mesures de surveillance prévues au livre VII. L'autorité administrative statue à nouveau sur le cas de l'intéressé. ".

9. Le présent jugement, qui annule les arrêtés de transfert et d'assignation à résidence attaqués implique seulement qu'il soit enjoint au préfet des Bouches-du-Rhône de procéder à un nouvel examen de la situation de M. C et Mme B, dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement et de leur délivrer, dans l'attente, l'attestation de demande d'asile mentionnée à l'article R. 571-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Sur les frais liés au litige :

10. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, sous réserve que Me Gilbert, avocate de M. C et Mme B, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État et sous réserve de l'admission définitive de ses clients à l'aide juridictionnelle, de mettre à la charge de l'État le versement à Me Gilbert de la somme de 1 000 euros. Dans le cas où l'aide juridictionnelle ne serait pas accordée à M. C et Mme B G le bureau d'aide juridictionnelle, la somme de 1 000 euros leur sera directement versée.

DECIDE :

Article 1er : M. C et Mme B sont admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Article 2 : Les arrêtés du 31 mars 2023 G lesquels le préfet des Bouches-du-Rhône a décidé de transférer M. C et Mme B aux autorités italiennes et de les assigner à résidence sont annulés.

Article 3 : Il est enjoint au préfet des Bouches-du-Rhône de réexaminer la situation de M. C et de Mme B dans le délai de deux mois a` compter de la notification du présent jugement et de les admettre, dans cette attente, provisoirement au séjour.

Article 4 : L'État versera à Me Gilbert la somme de 1 000 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 alinéa 2 de la loi du 10 juillet 1991, sous la double réserve que soit attribuée l'aide juridictionnelle à M. C et Mme B et que leur avocate renonce à percevoir la part contributive de l'État au titre de l'aide juridictionnelle.

Article 5 : Le surplus des conclusions des requêtes de M. C et Mme B est rejeté.

Article 6 : Le présent jugement sera notifié à M. F C et Mme E B, à Me Flora Gilbert et au préfet des Bouches-du-Rhône.

Copie en sera adressée au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Rendu public G mise à disposition au greffe, le 11 avril 2023.

La magistrate désignée,

Signé

E. ALa greffière,

Signé

H. Ben Hammouda

La République mande et ordonne au préfet des Bouches-du-Rhône en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière en chef,

La greffière

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