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AccueilJurisprudence administrativeN° TA13-2308089

Tribunal Administratif de Marseille — Décision N° TA13-2308089

mardi 19 septembre 2023

JuridictionTribunal Administratif de Marseille
SectionTribunal Administratif de Marseille
N° DossierTA13-2308089
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Avocat requérantDAVID

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrés le 31 août 2023, M. B D, représenté par Me David, demande au juge des référés :

1°) de lui accorder le bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'ordonner son extraction afin qu'il assiste à l'audience ;

3°) faire toutes mesures d'instructions utiles au besoin en se rendant au centre pénitentiaire d'Arles pour contrôler la multiplicité des mesures de contraintes mises contre le requérant ;

4°) de suspendre l'exécution de la décision du 9 août 2023 prolongeant son maintien à l'isolement de l'intéressé au-delà de deux ans ;

5°) de mettre à la charge de l'Etat, au bénéfice de son conseil, une somme de 3 600 euros TTC en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

- il remplit les conditions d'octroi de l'aide juridictionnelle ;

- la juridiction peut ordonner l'extraction ;

- la comparution du requérant est nécessaire, étant à l'isolement depuis plus de trois ans ;

- eu égard à la nature de l'affaire, la formation doit être collégiale ;

- la condition d'urgence est satisfaite dès lors que le Conseil d'Etat a reconnu une présomption d'urgence à suspendre une décision ayant pour effet de prolonger le placement à l'isolement d'une personne détenue ;

- l'état de santé physique et psychique du requérant est incompatible avec son maintien à l'isolement ;

- la maison centrale était favorable à la levée de l'isolement.

Sur le doute sérieux quant à la légalité de la décision attaquée :

- la décision en litige est entachée d'une incompétence de l'auteur de l'acte d'un défaut de motivation, d'un défaut de motivation spéciale, d'une erreur de droit et d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- le requérant n'a pu faire valoir ses observations ;

- les dispositions de l'article R. 213-30 du code pénitentiaire ont été méconnues ;

- il appartient à l'administration de produire le rapport motivé du directeur interrégional des services pénitentiaires de Marseille ;

- les dispositions de l'article R. 213-25 ont été méconnues ;

- l'intéressé ne représente aucunement une menace pour l'ordre et la sécurité de l'établissement ;

- la circulaire AP du 14 avril 2011, NOR JUSK1140023C a été également méconnue ;

- elle est également entachée d'une erreur manifeste d'appréciation et d'une erreur d'appréciation ;

- les dispositions de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme ont été méconnues.

Par un courrier du 14 septembre 2023 le préfet a fait savoir qu'il n'estimait pas l'extraction indispensable.

Par un mémoire en défense, enregistré le 14 septembre 2023, le garde des sceaux, ministre de la justice conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que :

- la condition d'urgence n'est pas remplie dès lors que la décision prolongeant le placement à l'isolement du requérant a été prise en raison de circonstances particulières liées tant à son profil pénal qu'à son parcours pénitentiaire, ainsi qu'à la nécessité de préserver l'ordre public ;

- il n'existe pas de doute sérieux sur la légalité de la décision en litige ;

- en effet, la décision contestée a été signée par une autorité compétente, identifiable et elle est suffisamment et spécialement motivée ;

- le requérant a été en mesure de faire valoir ses observations ;

- le médecin a rendu un avis le 11 juillet 2023 indiquant aucune contre-indication à la mesure d'isolement ;

- la décision contestée a été prise sur le rapport motivé du directeur interrégional des services pénitentiaires lequel a été transmis le 27 juillet 2023 ;

- la décision n'est entachée ni d'une erreur de droit, ni d'une méconnaissance de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme ou d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- la décision est fondée sur des faits précis, récents et actuels ;

-le placement à l'isolement n'emporte pas un isolement sensoriel et social total.

Le tribunal a transmis au préfet des Bouches-du Rhône, qui n'est pas une partie, comme cela était sollicité et comme l'exige les dispositions de l'article D. 215-27 du code pénitentiaire, la demande du requérant de procéder à son extraction. Le préfet a informé le tribunal, qu'il n'estimait pas l'extraction indispensable et qu'il ne ferait pas droit à cette demande.

Vu :

- les autres pièces du dossier ;

- la requête enregistrée le 31 août 2023 sous le n° 2308090 tendant à l'annulation de la décision dont la suspension de l'exécution est demandée.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code pénitentiaire ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 2009-1436 du 24 novembre 2009 pénitentiaire ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné M. C, pour statuer sur les demandes de référé en application de l'article L. 511-2 du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus, au cours de l'audience publique tenue en présence de Mme Ibram, greffière d'audience, le rapport de M. C et les observations de Me Bensoussan substituant, Me David, réprésentant M. D.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. B D demande, à titre principal, la suspension de l'exécution de la décision du 9 août 2023 par laquelle le garde des sceaux, ministre de la justice a prolongé son maintien à l'isolement au-delà de deux ans.

Sur l'aide juridictionnelle provisoire :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président ". Aux termes du second alinéa de l'article 61 du décret n° 2020-1717 du 28 décembre 2020 pris pour l'application de ces dispositions : " L'admission provisoire est accordée par le président du bureau ou de la section ou le président de la juridiction saisie, soit sur une demande présentée sans forme par l'intéressé, soit d'office si celui-ci a présenté une demande d'aide juridictionnelle ou d'aide à l'intervention de l'avocat sur laquelle il n'a pas encore été statué ".

3. M. D a déposé une demande d'aide juridictionnelle sur laquelle il n'a pas été statué à la date de la présente ordonnance. Il y a lieu, en application des dispositions mentionnées au point 2, de prononcer l'admission provisoire de l'intéressé au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Sur la demande d'extraction :

4. Dès lors que les dispositions de l'article D. 215-27 du code pénitentiaire, citées par le requérant, attribuent au seul préfet le soin d'apprécier si l'extraction des personnes détenues appelées à comparaître devant des juridictions est indispensable, les conclusions tendant à ce que le juge des référés, saisi sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, ordonne son extraction pour assister à la présente audience de référé sont irrecevables.

Sur les conclusions tendant à l'application des dispositions de l'article L 521-2 du code de justice administrative :

5. Aux termes de l'article L. 522-1 du même code : " Le juge des référés statue au terme d'une procédure contradictoire écrite ou orale. Lorsqu'il lui est demandé de prononcer les mesures visées aux articles L. 521-1 et L. 521-2, de les modifier ou d'y mettre fin, il informe sans délai les parties de la date et de l'heure de l'audience publique () ".

En ce qui concerne la condition d'urgence :

6. Aux termes de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision () ".

7. Pour l'application de ces dispositions, la condition d'urgence à laquelle est subordonné le prononcé d'une mesure de suspension doit être regardée comme remplie lorsque la décision contestée préjudicie de manière suffisamment grave et immédiate à un intérêt public, à la situation du requérant ou aux intérêts qu'il entend défendre. Il appartient au juge des référés, saisi d'une demande tendant à la suspension d'une telle décision, d'apprécier concrètement, compte-tenu des justifications fournies par le requérant, si les effets de celle-ci sur la situation de ce dernier ou le cas échéant, des personnes concernées, sont de nature à caractériser une urgence justifiant que, sans attendre le jugement de la requête au fond, l'exécution de la décision soit suspendue.

8. Eu égard à son objet et à ses effets sur les conditions de détention, la décision plaçant d'office à l'isolement une personne détenue ainsi que les décisions prolongeant éventuellement un tel placement, prises sur le fondement de l'article 726-1 du code de procédure pénale, portent en principe, sauf à ce que l'administration pénitentiaire fasse valoir des circonstances particulières, une atteinte grave et immédiate à la situation de la personne détenue, de nature à créer une situation d'urgence justifiant que le juge administratif des référés, saisi sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, puisse ordonner la suspension de leur exécution s'il estime remplie l'autre condition posée par cet article.

9. En l'espèce, en se bornant à alléguer que la décision litigieuse est justifiée au regard des circonstances particulières liées au profil pénal et au parcours pénitentiaire de M. D, ainsi que par la nécessité de préserver l'ordre public, sans apporter d'élément récent, prouvant que le comportement actuel du requérant nécessite qu'il soit maintenu à l'isolement, l'administration pénitentiaire ne fait valoir aucune circonstance particulière étayée qui conduirait à remettre en cause l'existence d'une situation d'urgence découlant du maintien à l'isolement. Dès lors, et, contrairement à ce que soutient l'autorité administrative, M. D justifie de l'existence d'une situation d'urgence.

En ce qui concerne l'existence de moyens propres à créer un doute sérieux quant à la légalité de la décision en litige :

10. Aux termes de l'article L. 213-8 du code pénitentiaire : " Toute personne détenue majeure peut être placée par l'autorité administrative, pour une durée maximale de trois mois, à l'isolement par mesure de protection ou de sécurité soit à sa demande, soit d'office. Cette mesure ne peut être renouvelée pour la même durée qu'après un débat contradictoire, au cours duquel la personne intéressée, qui peut être assistée de son avocat, présente ses observations orales ou écrites. / L'isolement ne peut être prolongé au-delà d'un an qu'après avis de l'autorité judiciaire. / () ". Aux termes de l'article R. 213-25 du même code : " Lorsqu'une personne détenue est à l'isolement depuis un an à compter de la décision initiale, le garde des sceaux, ministre de la justice, peut prolonger l'isolement pour une durée maximale de trois mois renouvelable./ La décision est prise sur rapport motivé du directeur interrégional des services pénitentiaires saisi par le chef de l'établissement pénitentiaire selon les modalités prévues par les dispositions de l'article R. 213-21. / L'isolement ne peut être prolongé au-delà de deux ans sauf, à titre exceptionnel, si le placement à l'isolement constitue l'unique moyen d'assurer la sécurité des personnes ou de l'établissement. / Dans ce cas, la décision de prolongation doit être spécialement motivée ".

11. Chaque décision de placement à l'isolement, la première comme les décisions ultérieures de prolongation ou de refus de mainlevée, doit se fonder sur une appréciation des circonstances de fait existantes à la date à laquelle elle est prise et ne dépend pas des décisions précédentes. Il s'ensuit que la nécessité de la décision de refus de mainlevée de la mesure d'isolement du 9 août 2023 doit être appréciée compte tenu du comportement de M. D, des risques qu'il faisait peser sur le maintien du bon ordre au sein de l'établissement pénitentiaire à la date à laquelle elle a été prise et qu'il continue de faire peser à la date de la présente décision et sur le fait de savoir si ladite mesure constitue l'unique moyen d'assurer la sécurité des personnes ou de l'établissement.

12. M. D est écroué depuis 2012. Sa libération est prévue pour 2032. Il a été placé à l'isolement le 2 mai 2019 en raison de la découverte d'armes artisanales à l'occasion d'une fouille de palpation ainsi que de trois précédents faits de prise d'otage en 2014 et 2016. Cette mesure d'isolement a été levée le 19 juin 2019 alors qu'il se trouvait au centre pénitentiaire Saint Francilien. Par suite, c'est à sa demande que le requérant a été placé en quartier d'isolement le 23 mars 2020, celui-ci expliquant qu'il ne supportait plus la vie collective en détention. M. D se retrouve ensuite à l'isolement à la maison centrale de Saint-Maur par mesure d'ordre et de sécurité depuis le 29 août 2020. Il a également été placé du 25 août au 10 septembre 2021 à l'UHSA d'Orléans, unité spécialement aménagée au sein de l'hôpital qui prend en charge des personnes nécessitant des soins psychiatriques en hospitalisation complète. Il a été replacé en urgence et à sa demande à l'isolement le 27 juin 2022 en raison de menaces provenant d'un autre détenu. Il est actuellement détenu à la maison centrale d'Arles depuis le 31 octobre 2022. M. D alterne ainsi depuis 2019 des périodes de placement à l'isolement avec des périodes de placement au quartier disciplinaire, auxquelles s'ajoutent de nombreux transferts par mesure d'ordre et de sécurité, un maintien au registre des détenus particulièrement signalés depuis le 2 juillet 2016 et une gestion équipée et menottée particulièrement contraignante. Ces placements répétés à l'isolement ont incontestablement des effets psychiques sur l'intéressé, lequel pratique en février et mars 2023 l'automutilation, écrit un message où il dit " en avoir marre du QI d'Arles " et " avoir envie de mourir " et exprime une volonté de s'abstraire de cette situation en dessinant un hélicoptère.

13. Si la décision litigieuse mentionne dans le profil pénal et pénitentiaire de M. D des condamnations de tentatives de prise d'otage, celles-ci datent respectivement de 2014 et 2016 ; quant aux évènements de 2019 il s'agit seulement de " velléités de prise d'otage " qui n'ont pas fait l'objet de poursuites disciplinaires. Les autres faits relevés au soutien de la décision de prolongement ont tous été pris en compte lors de précédentes décisions : ainsi l'incident survenu le 22 juin 2022 a fait l'objet d'une sanction disciplinaire et a déjà été pris en compte par les précédentes mesures de prolongation de son placement à l'isolement. De même, les événements les plus récents évoqués dans la décision qui datent de février, mars et avril 2023, ont déjà été pris en compte dans la précédente mesure de prolongation. S'il demeurait, en mai 2023, un risque de représailles à son encontre de la part de co-détenus, le chef d'établissement de la Maison centrale d'Arles ayant alors sollicité la prolongation de la mesure d'isolement au motif qu'il n'était " à ce jour pas possible d'évaluer les menaces qui pèseraient sur lui s'il sortait de l'isolement, afin d'assurer sa protection et d'éviter les risques de représailles à son encontre ", cet élément n'apparait plus d'actualité, le chef d'établissement ayant lui-même proposé le 6 juillet 2023 la mainlevée de l'isolement.

14. Ainsi, en l'état de l'instruction et en dépit d'un comportement encore parfois " vindicatif, insécurisant et déstabilisant " comme le souligne le SPIP, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête, le moyen tiré de l'erreur manifeste d'appréciation de la part du ministre de la justice dans l'édiction de la décision litigieuse est de nature à faire naître un doute sérieux sur sa légalité, dès lors que prolongement à l'isolement n'apparaît pas comme l'unique moyen d'assurer la sécurité des personnes et de l'établissement. Il y a lieu, par suite, d'ordonner la suspension de l'exécution de la décision du 9 août 2023 par laquelle le ministre de la justice a rejeté la proposition de mainlevée de la mesure d'isolement jusqu'à ce qu'il soit statué sur la demande du requérant tendant à l'annulation de ladite décision.

Sur les frais irrépétibles :

15. Me David peut se prévaloir des dispositions combinées des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, et sous la double réserve que Me David renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat, et que M. D soit admis définitivement au bénéfice de l'aide juridictionnelle, de mettre à la charge du ministre de la Justice le versement de la somme de 1100 euros.

O R D O N N E :

Article 1er : M. D est provisoirement admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Article 2: L'exécution de la décision du garde des sceaux, ministre de la justice du 9 août 2023 est suspendue.

Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 4 : Le ministre de la Justice versera à Me David la somme de 1100 (mille cent) euros en application des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 sous les réserves énoncées au point 15 de la présente ordonnance.

Article 5 : La présente ordonnance sera notifiée à M. B D, à Me David et au garde des sceaux, ministre de la justice.

Fait à Marseille, le 19 septembre 2023.

Le juge des référés,

Signé

J.-L. C

La République mande et ordonne au garde des sceaux, ministre de la justice en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Pour le greffier en chef,

La greffière,

N°2308089

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