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AccueilJurisprudence administrativeN° TA13-2308655

Tribunal Administratif de Marseille — Décision N° TA13-2308655

jeudi 2 novembre 2023

JuridictionTribunal Administratif de Marseille
SectionTribunal Administratif de Marseille
N° DossierTA13-2308655
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationReconduite à la frontière
Avocat requérantARCHENOUL

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 11 septembre et 13 octobre 2023, M. B A, représenté par Me Archenoul, demande au tribunal :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) de suspendre, sur le fondement de l'article L. 752-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, l'exécution de l'arrêté du 17 août 2023 par lequel le préfet des Bouches-du-Rhône lui a refusé la délivrance d'un titre de séjour, lui a fait obligation de quitter le territoire français avec délai de départ volontaire et a fixé le pays de destination de cette mesure d'éloignement jusqu'à ce que la décision de la cour nationale du droit d'asile (CNDA) soit lue en audience ou notifiée ;

3°) si la CNDA lui octroie le statut de réfugié ou le bénéfice de la protection subsidiaire, d'annuler l'arrêté du 17 août 2023 et d'enjoindre au préfet des Bouches-du-Rhône de lui délivrer une carte de résident " réfugié " ou une carte de séjour " bénéficiaire de la protection subsidiaire " ;

4°) si la CNDA rejette son recours ou si la demande de suspension est rejetée, d'annuler les décisions attaquées et d'enjoindre au préfet des Bouches-du-Rhône de lui délivrer un titre de séjour ou, à défaut, de réexaminer sa situation ;

5°) de mettre à la charge de l'Etat, sur le fondement de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, une somme de 2 000 euros à verser à son conseil qui s'engage à renoncer à la part contributive de l'Etat à l'aide juridictionnelle.

Il soutient que :

s'agissant de la demande de suspension :

- en vertu des articles L. 752-5 et L. 752-11 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et au regard des éléments qu'il a fournis et qui entraîneront l'annulation par la CNDA de la décision de l'OFPRA, il y a lieu de suspendre l'arrêté attaqué ;

s'agissant de la demande d'annulation de l'arrêté attaqué :

- il est motivé d'une manière stéréotypée ;

- il est entaché d'une erreur manifeste d'appréciation au regard de l'article 8 et de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Par un mémoire en défense enregistré le 12 octobre 2023, le préfet des Bouches-du-Rhône conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir qu'aucun des moyens invoqués n'est fondé.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme Busidan pour statuer sur les litiges relatifs aux décisions portant mesure d'éloignement des ressortissants étrangers en application du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique du 20 octobre 2023 à l'issue de laquelle l'instruction a été close :

- le rapport de Mme Busidan, magistrate désignée, qui a informé les parties que le jugement à intervenir était susceptible d'être fondé sur le moyen relevé d'office tiré de l'irrecevabilité des conclusions tendant à l'annulation ou à la suspension d'un refus de titre de séjour qui aurait été opposé à M. A en date du 17 août 2023 comme dirigées à l'encontre d'une décision inexistante ;

- les observations de Me Archenoul représentant M. A, présent à l'audience et assisté de Mme E, interprète en langue turque ; Me Archenoul indique modifier l'ordre de ses conclusions et demander à titre principal l'annulation de l'arrêté et à titre subsidiaire seulement sa suspension ; par ailleurs, elle reprend et développe les moyens et arguments articulés dans les écritures. En réponse aux questions du tribunal, M. A indique que sa femme et sa fille se trouvent encore en Turquie, ainsi que ses parents, deux frères et une sœur.

Le préfet des Bouches-du-Rhône n'était ni présent ni représenté.

Considérant ce qui suit :

1. M. A, ressortissant turc déclarant être d'origine kurde, né le 15 décembre 1992, a vu rejeter sa demande d'asile par une décision de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA) en date du 15 décembre 2021, puis le recours qu'il avait introduit contre cette décision par un arrêt de la Cour nationale du droit d'asile (CNDA) en date du 20 mai 2022. L'OFPRA a ensuite rejeté comme irrecevable la demande de réexamen présentée par M. A, par une décision du 26 juin 2023 notifiée le 1er août à l'intéressé. Il demande au tribunal d'annuler l'arrêté du 17 août 2023 par lequel le préfet des Bouches-du-Rhône lui a fait obligation de quitter le territoire français dans le délai de trente jours et a fixé le pays de destination de cette mesure d'éloignement.

Sur la demande d'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :

2. En vertu des articles 12 et 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique, l'admission à l'aide juridictionnelle est prononcée par un bureau d'aide juridictionnelle ou, en cas d'urgence et à titre provisoire, par le président de ce bureau, par la juridiction compétente ou par son président.

3. Il y a lieu, eu égard à l'urgence qui s'attache à ce qu'il soit statué sur la requête de M. A, de prononcer son admission provisoire à l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions à fin d'annulation d'un refus de titre de séjour :

4. L'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dispose : " L'autorité administrative peut obliger un étranger à quitter le territoire français lorsqu'il se trouve dans les cas suivants : / () 4° La reconnaissance de la qualité de réfugié ou le bénéfice de la protection subsidiaire a été définitivement refusé à l'étranger ou il ne bénéficie plus du droit de se maintenir sur le territoire français en application des articles L. 542-1 et L. 542-2, à moins qu'il ne soit titulaire de l'un des documents mentionnés au 3° ; () ". Il résulte de ces dispositions que le prononcé, par l'autorité administrative, à l'encontre d'un ressortissant étranger d'une obligation de quitter le territoire français sur le fondement du 4° de cet article, n'est pas subordonné à l'intervention préalable d'une décision statuant sur le droit au séjour de l'intéressé en France. Ainsi, lorsque l'étranger s'est borné à demander l'asile, sans présenter de demande de titre de séjour distincte sur un autre fondement, il appartient au préfet, après avoir vérifié que l'étranger ne pourrait pas prétendre de plein droit à la délivrance d'un titre de séjour, de tirer les conséquences du rejet de sa demande d'asile par l'Office français de protection des réfugiés et des apatrides, confirmé le cas échéant par la Cour nationale du droit d'asile, sans avoir à statuer explicitement sur le droit au séjour de l'étranger en France. Lorsque le préfet fait néanmoins précéder, dans le dispositif de l'arrêté portant obligation de quitter le territoire français, cette décision d'un article constatant le rejet de la demande d'asile de l'étranger, cette mention ne revêt aucun caractère décisoire et est superfétatoire.

5. Il ressort des visas et des autres termes de l'arrêté attaqué qu'il a été pris sur le seul fondement du 4° de l'article L. 611-1 précité, et d'ailleurs, M. A ne soutient, ni même n'allègue, avoir présenté une demande d'autorisation de séjour à un autre titre que celui de l'asile. Dans ces conditions, le préfet des Bouches-du-Rhône n'a pris, dans l'arrêté en litige, aucune décision de refus de titre de séjour susceptible de recours en excès de pouvoir. Par suite, les conclusions présentées par M. A à fin d'annulation d'une décision de refus de séjour sont irrecevables comme dirigées contre une décision inexistante.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne l'obligation de quitter le territoire français :

6. En premier lieu, Mme D C, signataire de l'arrêté en litige, bénéficiait, en sa qualité de cheffe du bureau de l'éloignement, du contentieux et de l'asile, par un arrêté n° 13-2023-02-07-00006 du 7 février 2023, régulièrement publié au recueil des actes administratifs de la préfecture n° 13-2023-037 du 7 février 2023, accessible tant au juge qu'aux parties sur le site de la préfecture, d'une délégation à l'effet de signer les décisions relevant des attributions de son bureau parmi lesquelles figure notamment la décision attaquée. Dès lors, le moyen tiré de l'incompétence de la signataire de la décision en litige doit être écarté comme manquant en fait.

7. En deuxième lieu, l'arrêté en litige expose, dans ses visas et motifs, les considérations de droit et de fait relatives à la situation personnelle de M. A, sur lesquelles se fonde la décision attaquée. Ces considérations permettent à l'intéressé d'en comprendre le sens et la portée à leur seule lecture et ainsi de les contester utilement, comme au juge d'en contrôler les motifs. Par suite, le moyen, qui est tiré de l'insuffisante motivation de la décision en litige et qui est fondé, s'agissant d'une obligation de quitter le territoire français, non sur l'article L. 211-5 du code des relations entre le public et l'administration mais sur l'article L. 613-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, doit être écarté.

8. En troisième lieu, M. A fait valoir qu'il risque d'être victime de mauvais traitement en cas de retour dans son pays d'origine, et qu'ainsi la décision méconnaît l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Cependant ce moyen est inopérant à l'encontre de l'obligation de quitter le territoire français.

9. En quatrième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1° Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance ; 2° Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale ou à la protection des droits et libertés d'autrui. ". Pour l'application de ces stipulations, qui protègent d'une atteinte disproportionnée le droit au respect de la vie privée et familiale, l'étranger qui invoque la protection due à ce droit doit apporter toute justification permettant d'apprécier la réalité et la stabilité de ses liens personnels et familiaux effectifs en France au regard de ceux qu'il a conservés dans son pays d'origine.

10. Si deux frères de M. A ont récemment obtenu le statut de réfugié en France et y résident, il ressort des déclarations de l'intéressé à l'audience que sa femme et sa fille, ses parents ainsi que trois autres frères et sœur résident dans son pays d'origine. Dans ces conditions, M. A qui, selon ses déclarations, est entré en France le 22 aout 2021 à l'âge de 28 ans, n'établit pas que l'obligation de quitter le territoire en litige porterait au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard des buts en vue desquels elle a été prise, et méconnaîtrait ainsi les stipulations précitées.

11. En cinquième lieu, pour les mêmes motifs que ceux exprimés au point précédent, le requérant n'est pas fondé à soutenir que l'obligation de quitter le territoire en litige serait entachée d'une erreur manifeste dans l'appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle.

En ce qui concerne la décision fixant le pays de renvoi :

12. Aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ". Ces stipulations font obstacle à ce que puisse être légalement désigné comme pays de destination d'une mesure d'éloignement prise à l'encontre d'un étranger un État pour lequel il existe des motifs sérieux et avérés de croire que l'intéressé s'y trouverait exposé à un risque réel pour sa personne, soit du fait des autorités de cet État, soit même du fait de personnes ou groupes de personnes ne relevant pas des autorités publiques, dès lors que, dans ce dernier cas, les autorités du pays de destination ne sont pas en mesure de parer à un tel risque par une protection appropriée.

13. Le requérant verse au dossier des documents relatifs à un ordre d'interpellation du 15 novembre 2022 pour suspicion de propagande d'organisation terroriste armée et non armée et à deux perquisitions à son domicile effectuées les 17 novembre 2022 et 2 janvier 2023. Si ces éléments sont postérieurs au premier examen par l'OFPRA puis la CNDA de la situation de M. A au regard de l'asile, ils ne suffisent pas, à eux seuls, à estimer qu'il serait personnellement et directement exposé à un risque réel pour sa vie ou sa liberté en cas de retour dans son pays d'origine. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance de l'article 3 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit être écarté.

14. Il résulte de ce qui précède que les conclusions de la requête à fin d'annulation doivent être rejetées, ainsi, en tout état de cause, que les conclusions tendant à ce qu'il soit enjoint au préfet des Bouches-du-Rhône de délivrer un titre de séjour.

Sur les conclusions à fin de suspension de l'exécution de la mesure d'éloignement :

15. Aux termes de l'article L.752-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger dont le droit au maintien sur le territoire a pris fin en application des b ou d du 1° de l'article L. 542-2 et qui fait l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français peut, dans les conditions prévues à la présente section, demander au tribunal administratif la suspension de l'exécution de cette décision jusqu'à l'expiration du délai de recours devant la Cour nationale du droit d'asile ou, si celle-ci est saisie, soit jusqu'à la date de la lecture en audience publique de la décision de la cour, soit, s'il est statué par ordonnance, jusqu'à la date de la notification de celle-ci ". L'article L. 752-11 de ce code dispose : " le président du tribunal administratif ou le magistrat désigné, saisi en application des articles L. 752-6 ou L. 752-7, fait droit à la demande de l'étranger lorsque celui-ci présente des éléments sérieux de nature à justifier, au titre de sa demande d'asile, son maintien sur le territoire durant l'examen de son recours par la Cour nationale du droit d'asile ".

16. Il résulte de la combinaison de ces dispositions que l'étranger faisant l'objet d'une obligation de quitter le territoire français qui forme un recours contentieux contre celle-ci peut saisir le tribunal administratif de conclusions aux fins de suspension de cette mesure d'éloignement. Il est fait droit à la demande de suspension si le juge a un doute sérieux sur le bien-fondé de la décision de rejet ou d'irrecevabilité opposée par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides à la demande de protection, au regard des risques de persécutions allégués ou des autres motifs retenus par l'Office.

17. Comme il a été dit au point 13, le requérant verse au dossier des éléments nouveaux montrant qu'il fait l'objet de recherches actuelles par les autorités de son pays d'origine en lien avec l'accusation d'être membre d'une organisation terroriste armée et de faire de la propagande pour une organisation terroriste non armée. Alors que leur authenticité n'est pas contestée par le préfet, ces éléments, postérieurs à la décision de la CNDA qui avait estimé que l'intéressé ne justifiait ni d'une visibilité quelconque auprès des autorités turques, ni de l'actualité des craintes alléguées, font naître un doute sérieux sur le bien-fondé de la décision d'irrecevabilité que l'OFPRA a opposée le 26 juin 2023 à la demande de réexamen de sa situation présentée par l'intéressé. Par suite, M. A est fondé à demander la suspension de l'exécution de la mesure d'éloignement attaquée jusqu'à la date de la lecture en audience publique de la décision que la cour nationale du droit d'asile prendra sur le recours qu'il a présenté le 16 août 2023 sur la décision d'irrecevabilité de l'OFPRA, soit, s'il est statué par ordonnance, jusqu'à la date de la notification de celle-ci à l'intéressé.

Sur les frais du litige :

18. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'État, en application des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, une somme de 800 euros au profit du conseil de M. A, sous réserve que celle-ci renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État au titre de l'aide juridictionnelle.

D E C I D E :

Article 1er : Il y a lieu d'admettre M. A, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Article 2 : L'exécution de l'arrêté du 17 août 2023 du préfet des Bouches-du-Rhône est suspendue jusqu'à la date indiquée au point 17 du présent jugement.

Article 3 : L'Etat versera, en application des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique, une somme de 800 (huit cents) euros à Me Alice Archenoul, sous réserve que cette dernière renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat au titre de l'aide juridictionnelle.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête de M. A est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. B A, à Me Alice Archenoul et au préfet des Bouches-du-Rhône.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 2 novembre 2023.

La magistrate désignée,

Signé

H. Busidan

La greffière,

Signé

S. Boislard

La République mande et ordonne au préfet des Bouches-du-Rhône en ce qui le concerne, et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Pour la greffière en chef,

La greffière

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