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AccueilJurisprudence administrativeN° TA13-2308731

Tribunal Administratif de Marseille — Décision N° TA13-2308731

vendredi 13 octobre 2023

JuridictionTribunal Administratif de Marseille
SectionTribunal Administratif de Marseille
N° DossierTA13-2308731
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Avocat requérantLAGIER

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 18 septembre 2023, l'association Once Voice, représentée par Me Gossement, demande au juge des référés, saisi sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative :

1°) de suspendre l'exécution de l'arrêté du 14 septembre 2023 du préfet des Alpes-de-Haute-Provence fixant les attributions potentielles minimales et maximales pour les autorisations de prélèvement de galliformes de montagne au sein du département, pour la saison cynégétique 2023/2024 ;

2°) de suspendre l'exécution de vingt-deux décisions du président de la fédération départementale des chasseurs des Alpes-de-Haute-Provence d'attribution des plans de chasse individuels prises le 14 septembre 2023 pour les Perdrix Bartavelle et Perdrix Rochassière ;

3°) de suspendre l'exécution de trente décisions du président de la fédération départementale des chasseurs des Alpes-de-Haute-Provence d'attribution des plans de chasse individuels prises le 14 septembre 2023 pour les Tétras-Lyre ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 3 000 euros sur le fondement de l'article

L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- sa requête est recevable ;

Sur l'urgence :

- l'urgence est caractérisée dès lors que, par leur nature et leurs effets, les décisions contestées portent atteinte à des espèces très vulnérables, compromettent la conservation du Tétras-Lyre et de la Perdrix Bartavelle, ont des conséquences irréversibles dans leur exécution, à savoir la mortalité des spécimens autorisés ; par ailleurs, elles permettent un prélèvement de chasse de ces espèces alors que la période de chasse est déjà ouverte ; elles remettent en cause les intérêts défendus par l'association One Voice et ont été prises sans qu'aucun intérêt général soit susceptible de les justifier.

Sur l'existence d'un doute sérieux quant à la légalité des décisions contestées :

- les décisions entreprises sont illégales dès lors que la procédure de participation du public, prévue à l'article 7 de la Charte de l'environnement et à l'article L. 123-19-1 du code de l'environnement a été conduite de manière irrégulière ;

- elles sont contraires aux dispositions de la directive Oiseaux n° 2009/147/CE du 30 novembre 2009 et à celles de l'article L. 420-1 du code de l'environnement ; les dispositions de l'article L. 425-6 du code de l'environnement sont également méconnues.

Par un mémoire en défense, enregistré le 5 octobre 2023, le préfet des Alpes-de-Haute-Provence conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que :

- la condition d'urgence n'est pas remplie ;

- aucun des moyens invoqués par la requérante n'est de nature à créer un doute sérieux sur la légalité des décisions contestées.

Par des mémoires en défense, enregistrés les 7 et 9 octobre 2023, la fédération départementale des chasseurs des Alpes-de-Haute-Provence, représentée par Me Lagier, conclut au rejet de la requête et à ce que la somme de 3 000 euros soit mise à la charge de l'association requérante en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle fait valoir que :

- les recours dirigés contre les décisions individuelles d'attribution de plans de chasse sont irrecevables en ce qu'ils n'ont pas été précédés de recours administratifs préalables obligatoires en application de l'article R. 425-9 du code de l'environnement ;

- la condition d'urgence n'est pas remplie ;

- aucun des moyens invoqués par la requérante n'est de nature à créer un doute sérieux sur la légalité des décisions contestées.

Vu :

- les autres pièces du dossier ;

- la requête au fond enregistrée sous le n° 2308724.

Vu :

- la directive 2009/147/CE du parlement européen et du conseil du 30 novembre 2009 concernant la conservation des oiseaux sauvages ;

- le code de l'environnement ;

- l'arrêté ministériel du 26 juin 1987 modifié fixant la liste des espèces de gibier dont la chasse est autorisée ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme Lopa Dufrénot, vice-présidente, pour statuer sur les demandes de référés.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique du 9 octobre 2023 à 9 heures 30, en présence de M. Giraud, greffier d'audience :

- le rapport de Mme Lopa Dufrénot ;

- les observations de Me Grenet substituant Me Gossement, représentant One Voice,

- les observations de M. A et de M. B, représentant le préfet des Alpes-de-Haute-Provence,

- et les observations de Me Bonzy substituant Me Lagier, représentant la fédération des chasseurs des Alpes-de-Haute-Provence.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. Par un arrêté du 14 septembre 2023, le préfet des Alpes-de-Haute-Provence a fixé à 45 le nombre maximum d'individus de l'espèce " Tétras-Lyre " et à 35 le nombre maximum d'individus de l'espèce " Perdrix Bartavelle et Rochassière " susceptibles d'être prélevés pour la campagne de chasse 2023/2024, répartis selon trois régions bioclimatiques (Alpes internes du sud, Alpes maritimes et méridionales et Préalpes du Sud Orientales). Sur la base de cet arrêté préfectoral, le président de la fédération départementale des chasseurs des Alpes-de-Haute-Provence a, par décisions du 14 septembre 2023, fixé l'attribution des plans de chasse individuels annuels pour ces deux espèces. Par la présente requête, l'association One Voice demande au juge des référés de suspendre l'exécution de l'arrêté préfectoral du 14 septembre 2023 précité en ses dispositions relatives aux espèces Tétras-Lyre et Perdrix bartavelle et rochassière, ainsi que les décisions du président de la Fédération départementale des chasseurs des Alpes de Haute-Provence.

Sur la recevabilité :

2. Aux termes de l'article R. 425-9 du code de l'environnement : " Des demandes de révision des décisions individuelles peuvent être introduites auprès du préfet. Pour être recevables, ces demandes doivent être adressées par lettre recommandée avec demande d'avis de réception, dans un délai de quinze jours à compter de la date de notification des décisions contestées ; elles doivent être motivées. Le silence gardé par le préfet dans un délai d'un mois vaut décision implicite de rejet. ".

3. Il résulte de ces dispositions qu'un recours administratif obligatoire préalablement à la saisine du juge a été institué en matière de demande de révision de plan de chasse afin de laisser à l'autorité compétente pour en connaître le soin d'arrêter définitivement la position de l'administration. La décision prise à la suite de ce recours se substitue nécessairement à la décision initiale. Dans ces conditions, les conclusions tendant à la suspension de l'exécution des décisions du président de la fédération départementale des chasseurs des Alpes-de-Haute-Provence du 14 septembre 2023, fixant l'attribution de plans de chasse individuels des espèces Tétras-Lyre, Perdrix Bartavelle et Rochassière, pour la saison cynégétique 2023-2024 sans que l'association requérante ait présenté les recours préalables prévus par l'article R. 425-9 du code de l'environnement, sont irrecevables.

Sur les conclusions à fin de suspension :

4. Aux termes de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision. () ".

En ce qui concerne la condition d'urgence :

5. Il résulte des dispositions précitées que la condition d'urgence à laquelle est subordonné le prononcé d'une mesure de suspension doit être regardée comme remplie lorsque la décision contestée préjudicie de manière suffisamment grave et immédiate à un intérêt public, à la situation du requérant ou aux intérêts qu'il entend défendre. Il appartient au juge des référés, saisi d'une demande tendant à la suspension d'une telle décision, d'apprécier concrètement, compte tenu des justifications fournies par le requérant, si les effets de celle-ci sur la situation de ce dernier ou le cas échéant, des personnes concernées, sont de nature à caractériser une urgence justifiant que, sans attendre le jugement de la requête au fond, l'exécution de la décision soit suspendue.

6. D'une part, l'association requérante, agréée pour la protection de l'environnement, a pour objet, notamment, de protéger et de défendre les animaux quelle que soit l'espèce à laquelle ils appartiennent. D'autre part, le Tétras-Lyre et la Perdrix Bartavelle figurent à l'annexe I (espèces à conserver) et à l'annexe II (espèces chassables) de la directive susvisée. Ces espèces sont classées " quasi-menacées " sur la dernière liste rouge des oiseaux nicheurs de France métropolitaine. Par ailleurs, l'arrêté préfectoral contesté a pour objet, notamment, de fixer le nombre maximum d'attributions de Tétras-Lyre et de Perdrix Bartavelle et Rochassière susceptibles d'être prélevés, arrêté respectivement à 45 et 35 pour la campagne 2023-2024 dans le département des Alpes-de-Haute-Provence, la chasse du Tétras-Lyre et de la Perdrix Bartavelle et Rochassière étant autorisée du 17 septembre au 11 novembre 2023. Dans ces conditions, l'exécution de la décision en litige porte une atteinte grave et immédiate aux intérêts que l'association requérante s'est donnée pour mission de défendre. Par suite, nonobstant la circonstance évoquée que la pratique de la chasse participe à la gestion durable du patrimoine faunique et de ses habitats relevant de l'intérêt général, la condition d'urgence, prévue par les dispositions précitées de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, doit être considérée comme remplie

En ce qui concerne la condition tenant à l'existence d'un moyen de nature à créer un doute sérieux quant à la légalité de la décision attaquée :

7. D'une part, aux termes de l'article L. 420-1 du code de l'environnement : " La gestion durable du patrimoine faunique et de ses habitats est d'intérêt général. La pratique de la chasse, activité à caractère environnemental, culturel, social et économique, participe à cette gestion et contribue à l'équilibre entre le gibier, les milieux et les activités humaines en assurant un véritable équilibre agro-sylvo-cynégétique. / Le principe de prélèvement raisonnable sur les ressources naturelles renouvelables s'impose aux activités d'usage et d'exploitation de ces ressources. Par leurs actions de gestion et de régulation des espèces dont la chasse est autorisée ainsi que par leurs réalisations en faveur des biotopes, les chasseurs contribuent au maintien, à la restauration et à la gestion équilibrée des écosystèmes en vue de la préservation de la biodiversité. Ils participent de ce fait au développement des activités économiques et écologiques dans les milieux naturels, notamment dans les territoires à caractère rural ".

Et aux termes de l'article L. 425-6 du même code : " Le plan de chasse détermine le nombre minimum et maximum d'animaux à prélever sur les territoires de chasse. Il tend à assurer le développement durable des populations de gibier et à préserver leurs habitats, en prenant en compte les documents de gestion des forêts mentionnés à l'article L. 122-3 du code forestier et en conciliant les intérêts agricoles, sylvicoles et cynégétiques. () ".

8. Il résulte de ces dispositions combinées que si la chasse du Tétras-Lyre et de la Perdrix Bartavelle et Rochassière, espèces mentionnées aux annexes I et II de la directive du 30 novembre 2009, n'est pas interdite de manière générale et absolue sur l'ensemble du territoire national, elle doit être réglementée de manière à ce que le nombre maximal d'oiseaux chassés ne compromette pas les efforts de conservation de ces espèces dans leur aire de distribution, en tenant compte de leur niveau de population, de leur distribution géographique et de leur taux de reproductivité.

9. En premier lieu, s'agissant de l'espèce Perdrix Bartavelle et Rochassière, en l'état de l'instruction, notamment de la liste rouge régionale des oiseaux nicheurs, de passage et hibernants, de PACA éditée par la DREAL (direction régionale de l'environnement, de l'aménagement et du logement) PACA, des données statistiques issues de l'observatoire des galliformes de montagne (OGM) pour 2023, pour le département des Alpes-de-Haute-Provence, le moyen tiré de ce que l'arrêté en litige, en ce qu'il autorise le prélèvement de 35 Perdrix Bartavelle et Rochassière dans les régions bioclimatiques " Alpes interne du sud " (17), " Alpes maritimes et méridionales " (17) et " Préalpes du sud orientales " (1) compromet les efforts de conservation de cette espèce dans son aire de distribution et méconnaissent l'objectif de conservation posé par la directive du 30 novembre 2009 mis en œuvre par les dispositions législatives précitées, est de nature à faire naître un doute sérieux quant à la légalité de la décision. Il s'ensuit qu'il y a lieu d'ordonner, dans cette mesure, la suspension de l'exécution de l'arrêté préfectoral du 14 septembre 2023 en ce qu'il concerne la Perdrix Bartavelle et Rochassière.

10. En second lieu, s'agissant de l'espèce Tétras-Lyre, en l'état de l'instruction, notamment également de la liste rouge régionale des oiseaux nicheurs, de passage et hibernants, de PACA éditée par la DREAL (direction régionale de l'environnement, de l'aménagement et du logement) PACA, des données statistiques issues de l'observatoire des galliformes de montagne (OGM) pour 2023, pour le département en cause, tout particulièrement du caractère vulnérable de l'espèce en cause, eu égard à son niveau de population, à la réduction de son aire de distribution géographique, dans le département et à son indice de reproductibilité en déclin, et ce, en dépit de l'augmentation du nombre de sites prospectés, le moyen tiré de la méconnaissance de l'objectif de conservation posé par la directive du 30 novembre 2009 mis en œuvre par les dispositions législatives précitées, notamment de l'article L. 424-10 du code de l'environnement est propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de l'arrêté du préfet des Alpes-de-Haute-Provence du 14 septembre 2023 en tant qu'il porte sur l'espèce Tétras-Lyre. Il s'ensuit qu'il y a lieu d'ordonner la suspension de l'exécution de l'arrêté préfectoral précité en ce qu'il concerne le Tétras-Lyre.

Sur l'application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative :

11. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 000 euros au titre des frais exposés par l'association One Voice, et non compris dans les dépens. De plus, dans les circonstances de l'espèce, il n'y a pas lieu de faire droit aux conclusions de fédération des chasseurs des Alpes-de-Haute-Provence présentées sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

O R D O N N E :

Article 1er : L'exécution de l'arrêté du 14 septembre 2023 par lequel le préfet des Alpes-de-Haute-Provence a fixé, pour la saison cynégétique 2023/2024, les attributions potentielles minimales et maximales pour les autorisations de prélèvement de galliformes de montagne au sein du département, est suspendue en ce qu'il autorise le prélèvement de 35 Perdrix Bartavelle et Rochassière dans les régions bioclimatiques " Alpes interne du sud " (17), " Alpes maritimes et méridionales " (17) et " Préalpes du sud orientales " (1) et le prélèvement de 45 Tétras-Lyre dans les régions bioclimatiques " Alpes interne du sud " (18), " Alpes maritimes et méridionales " (18) et " Préalpes du sud orientales " (9).

Article 2 : L'Etat versera à l'association One Voice la somme de 1 000 (mille) euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête de l'association One Voice est rejeté.

Article 4 : Les conclusions présentées par la fédération des chasseurs des Alpes-de-Haute-Provence sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.

Article 5 : La présente ordonnance sera notifiée à l'association One Voice, au préfet des Alpes-de-Haute-Provence et à la fédération départementale des chasseurs des Alpes-de-Haute-Provence.

Fait à Marseille, le 13 octobre 2023.

La juge des référés,

signé

M. LOPA DUFRÉNOT

La République mande et ordonne au préfet des Alpes-de-Haute-Provence en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Pour la greffière en chef,

Le greffier,

4

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