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AccueilJurisprudence administrativeN° TA13-2309718

Tribunal Administratif de Marseille — Décision N° TA13-2309718

mercredi 22 novembre 2023

JuridictionTribunal Administratif de Marseille
SectionTribunal Administratif de Marseille
N° DossierTA13-2309718
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
FormationReconduite à la frontière
Avocat requérantDECAMPS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une ordonnance de renvoi n° 2303808 du 16 octobre 2023, le président du tribunal administratif de Nîmes a renvoyé la requête n° 2309718 déposée par M. C G B au tribunal administratif de Marseille en application de l'article R. 312-8 du code de justice administrative.

Par une requête, enregistrée le 16 octobre 2023, M. B, représenté par Me Decamps, demande au tribunal :

1°) de lui accorder le bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 12 octobre 2023 par lequel la préfète de Vaucluse l'a obligé à quitter le territoire français sans délai et a fixé le pays de destination de cette mesure d'éloignement.

Il soutient que :

- l'arrêté attaqué a été signé par une autorité incompétence ;

- il est insuffisamment motivé et révèle un défaut d'examen de sa situation personnelle ;

- il méconnait le principe du respect des droits de la défense ;

- il est entaché d'une erreur de droit et d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- il porte une atteinte excessive à son droit à mener une vie privée et familiale normale et méconnait l'intérêt supérieur de ses enfants.

Par un mémoire en défense enregistré le 12 novembre 2023, la préfète de Vaucluse conclut au rejet de la requête.

Elle fait valoir que les moyens invoqués par le requérant ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu la prestation de serment de M. A, interprète en langue turque.

Vu :

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n°91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme E, pour statuer sur les litiges relatifs aux décisions portant mesure d'éloignement des ressortissants étrangers en application du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

A été entendu au cours de l'audience publique du 14 novembre 2023 :

- le rapport de Mme Ludivine Journoud, magistrate désignée ;

- les observations de Me Decamps pour M. B qui conclut aux mêmes fins que la requête et par les mêmes moyens et qui précise en outre que son client a vocation à être régularisé et à obtenir un droit au séjour sur le territoire français ;

- les observations de M. B, assisté de M. A, interprète en langue turque et accompagné de deux de ses enfants dont l'une majeur, qui répond aux questions de la magistrate désignée et qui confirme qu'il n'habite plus au domicile conjugal pour respecter l'interdiction judiciaire qui lui est faite mais qu'il conserve un dialogue avec son épouse dans l'intérêt de ses enfants. M. B précise également que son épouse a déposé leur enfant le plus jeune à la crèche et que c'est la raison pour laquelle elle n'a pas pu être présente à l'audience. Il indique qu'il n'a pas commis de violences à son encontre et que la mesure judiciaire dont il fait l'objet est la conséquence de plaintes et d'une pétition du voisinage à la suite d'une dispute. Il confirme enfin dans le cadre de son parcours administratif que sa demande d'asile a été rejetée en 2001, qu'il n'a jamais détenu de titre de séjour et qu'il est retourné en Turquie entre 2015 et 2021 à cause de la maladie puis du décès de son père et alors que son épouse et ses deux premières filles étaient restées sur le territoire français.

La préfète de Vaucluse n'étant ni présente ni représentée.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. C G B, né le 1er février 1974 à Karayazi (Turquie), de nationalité turque, déclare être entré irrégulièrement en France pour la dernière fois en 2021 après avoir transité par la Slovaquie, la Hongrie et l'Autriche. Par un arrêté du 12 octobre 2023, notifié le jour-même et alors qu'il était interpellé dans le cadre d'un contrôle routier, la préfète du Vaucluse l'a obligé à quitter le territoire français sans délai et a fixé le pays de destination de cette mesure d'éloignement. M. B demande l'annulation de cette mesure d'éloignement.

Sur la demande d'admission à l'aide juridictionnelle à titre provisoire :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridictionnelle : " Dans les cas d'urgence, () l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président ". Il y a lieu de prononcer, dans les circonstances de l'espèce et en application de ces dispositions, l'admission provisoire de M. B au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

3. En premier lieu, l'arrêté contesté a été signé par Mme F D elle-même, nommée préfète de Vaucluse à compter du 23 août 2022 par décret du 20 juillet 2022 régulièrement publié au journal officiel de la République française et tant accessible au juge qu'aux parties. Le moyen tiré de l'incompétence de l'auteur de ces décisions manque donc en fait et doit être écarté.

4. En deuxième lieu, l'arrêté attaqué comporte les considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement. Il est, en conséquence, suffisamment motivé. Par ailleurs, il ne ressort pas des pièces du dossier, et notamment pas de l'arrêté attaqué, que la préfète de Vaucluse n'aurait pas procédé à un examen sérieux de la situation personnelle de M. B. Dès lors, le moyen tiré d'un tel manque d'examen doit être écarté.

5. En troisième lieu, aux termes de du paragraphe 1 de l'article 41 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne : " Toute personne a le droit de voir ses affaires traitées impartialement, équitablement et dans un délai raisonnable par les institutions et organes de l'Union " ; aux termes du paragraphe 2 de ce même article : " Ce droit comporte notamment : / - le droit de toute personne d'être entendue avant qu'une mesure individuelle qui l'affecterait défavorablement ne soit prise à son encontre ; () ". Aux termes du paragraphe 1 de l'article 51 de la charte : " Les dispositions de la présente Charte s'adressent aux institutions, organes et organismes de l'Union dans le respect du principe de subsidiarité, ainsi qu'aux Etats membres uniquement lorsqu'ils mettent en œuvre le droit de l'Union. () ". Le droit d'être entendu implique que l'autorité préfectorale, avant de prendre à l'encontre d'un étranger une décision portant obligation de quitter le territoire français, mette l'intéressé à même de présenter ses observations écrites et lui permette, sur sa demande, de faire valoir des observations orales, de telle sorte qu'il puisse faire connaître, de manière utile et effective, son point de vue sur la mesure envisagée avant qu'elle n'intervienne.

6. Il ressort des pièces du dossier et notamment du procès-verbal d'audition du 12 octobre 2023 à 09 heures et 45 minutes, produit par la préfète de Vaucluse en défense, que M. B a été informé qu'il pouvait faire l'objet d'une obligation de quitter le territoire français et qu'il a été mis en mesure de faire valoir, de manière utile et effective, ses observations concernant une telle mesure d'éloignement avant sa notification le même jour à 14 heures et 20 minutes. Dans ces conditions, M. B n'est pas fondé à soutenir que le principe des droits de la défense et de son droit d'être entendu ont été méconnus.

7. En quatrième lieu, aux termes de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut obliger un étranger à quitter le territoire français lorsqu'il se trouve dans les cas suivants : / 1° L'étranger, ne pouvant justifier être entré régulièrement sur le territoire français, s'y est maintenu sans être titulaire d'un titre de séjour en cours de validité ; / () / 5° Le comportement de l'étranger qui ne réside pas régulièrement en France depuis plus de trois mois constitue une menace pour l'ordre public ; () ".

8. Il ressort des termes de l'arrêté attaqué que la préfète de Vaucluse a fondé sa décision sur les 1° et 5° de l'article L. 611-1 précité. Si le requérant soutient être entré en France sous couvert d'un visa de court séjour délivré par les autorités slovaques, il ne l'établit pas formellement et en tout état de cause il ne conteste pas s'être maintenu en situation irrégulière sur le territoire français, y compris après l'édiction d'une précédente mesure d'éloignement à son encontre par le préfet des Bouches-du-Rhône en date du 7 avril 2022. Ainsi, la préfète était fondée à édicter une obligation de quitter le territoire français sur la base du 1° de l'article L. 611-1 précité. Il ressort également des pièces du dossier et notamment d'une fiche extraite du fichier des personnes recherchées produite en défense et dont l'existence n'est pas contestée par le requérant, que le comportement violent de l'intéressé à l'égard de son épouse a donné lieu à une interdiction judiciaire de paraitre au domicile familial et d'entrer en contact avec son épouse jusqu'au 6 septembre 2024 par le tribunal correctionnel d'Aix-en-Provence. Par suite, il est établi que la présence sur le territoire français de M. B constitue une menace pour l'ordre public au sens du 5° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Les moyens tirés de l'erreur de droit et de l'erreur manifeste d'appréciation doivent être écartés.

9. En cinquième et dernier lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. () ". Aux termes de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait d'institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale. "

10. D'une part, ainsi qu'il a été précédemment exposé au point 8, les faits de violences conjugales retenus à l'encontre du requérant ont donné lieu à la prise d'une mesure d'interdiction de paraitre au domicile conjugal et d'entrer en contact avec son épouse et sont de nature à mettre un terme temporaire à la communauté de vie avec son épouse et à affecter sérieusement la cellule familiale et notamment ses enfants. Dans ces circonstances particulières et alors même que M. B, qui ne produit au demeurant aucun élément de nature à établir qu'il contribue à l'entretien et à l'éducation de ses enfants, conteste les faits de violence à l'égard de son épouse et se présente à l'audience accompagné de ses deux filles aînées, la préfète de Vaucluse n'a pas porté une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale garanti par les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales par rapport aux buts en vue desquels l'arrêté contesté a été pris. D'autre part, la séparation, au demeurant temporaire, du père et de ses trois enfants, respectivement âgés de 24, 16 et 2 ans, ne peut être regardée comme contraire à l'intérêt supérieur de ces derniers. Par suite, les moyens tirés de ce que la décision contestée méconnaîtrait les stipulations précitées doivent être écartés.

11. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation de l'arrêté du 12 octobre 2023 présentées par M. B doivent être rejetées.

D E C I D E:

Article 1er : M. B est admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête de M. B est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. C G B et à la préfète de Vaucluse.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 22 novembre 2023.

La magistrate désignée,

Signé

L. E

La greffière,

Signé

S. Boislard

La République mande et ordonne à la préfète de Vaucluse en ce qui la concerne et à tous commissaire de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Pour le greffier en chef,

La greffière,

N°2309718

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