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AccueilJurisprudence administrativeN° TA13-2310700

Tribunal Administratif de Marseille — Décision N° TA13-2310700

mardi 12 décembre 2023

JuridictionTribunal Administratif de Marseille
SectionTribunal Administratif de Marseille
N° DossierTA13-2310700
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationReconduite à la frontière
Avocat requérantCUZIN-TOURHAM

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire enregistrés les 9 et 30 novembre 2023, M. B A, représenté par Me Cuzin-Tourham, demande au tribunal :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 7 novembre 2023 par lequel le préfet des Bouches-du-Rhône lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai, interdiction de retour en France pour une durée de deux ans et a fixé le pays de destination de cette mesure d'éloignement ;

3°) d'enjoindre au préfet des Bouches-du-Rhône de procéder au retrait de son signalement dans le système d'information Schengen et de lui délivrer une carte de séjour portant la mention " vie privée et familiale " ou à défaut de procéder à un nouvel examen de sa situation et dans l'attente de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour de six mois assortie d'une autorisation de travail ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros au bénéfice de son Conseil, sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et sous réserve que son renoncement au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Il soutient que :

- la décision portant obligation de quitter le territoire est entachée d'incompétence de son signataire et d'un défaut de motivation ; elle a été prise sans examen réel et sérieux de sa situation ; elle est entachée d'erreur de droit au regard des dispositions du 4° de l'article 6 de l'accord franco-algérien du 27 décembre 1968, de l'article 8 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- la décision relative au délai de départ volontaire est entachée d'erreur manifeste d'appréciation ;

- la décision portant interdiction de retour en France est entachée d'erreur manifeste d'appréciation et d'erreur de droit au regard de l'article L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et de l'article 8 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la décision relative au pays de destination est illégale compte tenu de son droit au séjour.

Par un mémoire en défense enregistré le 30 novembre 2023, le préfet des Bouches-du-Rhône conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir qu'aucun des moyens invoqués n'est fondé.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- l'accord franco-algérien du 27 décembre 1968 modifié ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné M. Boidé pour statuer sur les litiges relatifs aux décisions portant mesure d'éloignement des ressortissants étrangers en application du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique du 8 décembre 2023, à l'issue de laquelle l'instruction a été close :

- le rapport de M. Boidé, ;

- les observations de Me Cuzin-Tourham, qui conclut aux mêmes fins que la requête par les mêmes moyens ;

- et les observations de M. A, entendu en langue française.

Le préfet des Bouches-du-Rhône n'étant ni présent, ni représenté.

Considérant ce qui suit :

1. M. B A, ressortissant algérien né le 28 mars 1995 à Oran, demande au tribunal d'annuler l'arrêté du 7 novembre 2023 par lequel le préfet des Bouches-du-Rhône lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai, interdiction de retour en France pour une durée de deux ans et a fixé le pays de destination de cette mesure d'éloignement.

Sur la demande tendant au bénéfice de l'aide juridictionnelle :

2. La requête n'est ni manifestement irrecevable, ni manifestement dénuée de fondement. Eu égard aux circonstances de l'espèce, il y a lieu de prononcer, en application des dispositions de l'article 20 de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique, l'admission provisoire de M. A au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

3. D'une part, aux termes de l'article 3 de la convention internationale des droits de l'enfant : " 1. Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait des institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale () ".

4. D'autre part, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1° Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance ; 2° Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui. ".

5. Il ressort des pièces du dossier que M. A, qui expose sans être contredit qu'il est arrivé pour la première fois en France dans le courant de l'année 2011, s'est marié sur ce territoire le 8 décembre 2017 avec une ressortissante française. De cette union, qui n'est pas dissoute bien qu'il soit constant que le couple s'est séparé au cours de l'année 2021, sont nés deux enfants le 17 mars 2018 et le 20 mai 2019, dont il n'est pas davantage contesté qu'ils sont tous deux de nationalité française. En dépit de ses difficultés matérielles, M. A contribue à l'entretien de ses fils depuis, à tout le moins, le mois de mai 2022 ainsi qu'en attestent, notamment, les preuves de mandats produites au dossier. L'intéressé se conforme ainsi à l'obligation alimentaire mise à sa charge par ordonnance du juge aux affaires familiales du 19 octobre 2022, qui a par ailleurs reconnu l'exercice conjoint par le père et la mère de l'autorité parentale sur ces deux enfants et autorisé M. A à visiter ces derniers deux fois par mois. Ce droit de visite, d'abord médiatisé, a été élargi par décision du juge des enfants du 14 décembre 2022, le requérant bénéficiant depuis lors auprès de ses fils de droits de sorties libres hebdomadaires et d'un droit d'hébergement deux fois par mois, qu'il exerce avec une régularité attestée le 15 novembre 2023 par le service de placement à domicile " La Louve " chargé du suivi de la situation familiale concernée, et qui n'est pas contestée. Il ressort enfin des pièces du dossier que M. A, qui était, à la date de l'arrêté en litige, hébergé depuis le mois de mars 2022 par l'association " Vogue la Galère ", participe activement aux activités de cette structure auprès de laquelle il bénéficie d'un suivi psychologique. Dans ces conditions, en dépit des condamnations dont il a fait l'objet, le 16 février 2018, à cinquante jours-amende de dix euros, puis le 10 mars 2018, à quatre mois de prison pour conduite sans permis et, enfin, le 22 novembre 2018 à quatre mois de prison pour vol, peines qu'il a purgées et qui ne sont pas suffisantes à elles seules, eu égard notamment à leur ancienneté, à justifier qu'il représentait effectivement une menace pour l'ordre public français à la date de l'arrêté en litige, M. A est fondé à soutenir qu'en lui faisant obligation de quitter le territoire français, le préfet des Bouches-du-Rhône a porté à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée et, dès lors que la mesure est susceptible de le séparer de ses enfants âgés de quatre et cinq ans, que cette décision a été prise en méconnaissance de l'intérêt supérieur de ces derniers. Par suite, les moyens tirés de la violation des stipulations citées aux point 3 et 4 ci-dessus doivent être accueillis.

6. Il résulte de ce qui précède, et sans qu'il soit besoin de statuer sur les autres moyens de la requête, que la décision faisant à M. A obligation de quitter le territoire français doit être annulée. Par voie de conséquence, doivent également être annulées les décisions subséquentes relatives au délai de départ volontaire, faisant à l'intéressé interdiction de retour en France et fixant le pays de destination de la mesure d'éloignement.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

7. Eu égard à ses motifs, l'exécution du présent jugement implique seulement qu'il soit enjoint au préfet des Bouches-du-Rhône, d'une part, de réexaminer la situation de M. A, dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement, et de munir l'intéressé, dans cette attente, d'une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler, et d'autre part, de prendre toute mesure propre à mettre fin au signalement de M. A aux fins de non-admission dans le système d'information Schengen. En revanche, il n'y a pas lieu d'assortir ces injonctions d'une astreinte.

Sur les frais de l'instance :

8. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, sous réserve que Me Cuzin-Tourham renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État, de mettre à la charge de l'État le versement à ce conseil de la somme de 1 100 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

D E C I D E :

Article 1er : M. A est admis, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Article 2 : L'arrêté du préfet des Bouches-du-Rhône du 7 novembre 2023 est annulé.

Article 3 : Il est enjoint au préfet des Bouches-du-Rhône, d'une part, de réexaminer la situation de M. A, dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement, et de munir l'intéressé, dans cette attente, d'une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler, et d'autre part, de prendre toute mesure propre à mettre fin au signalement de M. A aux fins de non-admission dans le système d'information Schengen.

Article 4 : L'Etat versera à Me Cuzin-Tourham, sous réserve de sa renonciation à la perception de la part contributive de l'Etat, une somme de 1 100 (mille cents) euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Article 5 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 6 : Le présent jugement sera notifié à M. B A, à Me Cuzin-Tourham et au préfet des Bouches-du-Rhône.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 12 décembre 2023.

Le magistrat désigné,

Signé

M. Boidé

La greffière,

Signé

H. Ben Hammouda

La République mande et ordonne au préfet des Bouches-du-Rhône, en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis, en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Pour la greffière en chef,

La greffière

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