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AccueilJurisprudence administrativeN° TA13-2400467

Tribunal Administratif de Marseille — Décision N° TA13-2400467

mercredi 31 janvier 2024

JuridictionTribunal Administratif de Marseille
SectionTribunal Administratif de Marseille
N° DossierTA13-2400467
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationReconduite à la frontière
Avocat requérantDECAMPS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 16 janvier 2024, Mme B A, représentée par Me Decamps, demande au tribunal :

1°) de lui accorder le bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler les deux arrêtés du 15 janvier 2024 par lesquels le préfet des Bouches-du-Rhône a décidé de son transfert aux autorités espagnoles et l'a assignée à résidence ;

3°) d'enjoindre au préfet des Bouches-du-Rhône d'une part, de réexaminer sa demande d'admission au séjour au titre de l'asile et de lui délivrer une attestation de demande d'asile dans le délai de 72 heures et, d'autre part, de lui délivrer les documents nécessaires permettant de formuler une demande d'asile auprès de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA) ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 000 euros à verser à son conseil au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, sous réserve que celui-ci renonce à percevoir la part contributive de l'Etat au titre de l'aide juridictionnelle en application de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Elle soutient que :

En ce qui concerne l'arrêté de transfert aux autorités espagnoles :

- cet arrêté a été pris par une autorité incompétente ;

- il méconnaît l'article 4 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 ;

- il méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le préfet des Bouches-du-Rhône a commis une erreur manifeste d'appréciation en s'abstenant de faire application de l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 ;

- l'arrêté attaqué méconnaît l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

En ce qui concerne l'arrêté portant assignation à résidence :

- cet arrêté est dépourvu de base légale dès lors qu'il repose sur un arrêté de transfert lui-même illégal.

Par un mémoire en défense, enregistré le 18 janvier 2024, le préfet des Bouches-du-Rhône conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés par Mme A ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales,

- le règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 établissant les critères et mécanismes de détermination de l'État membre responsable de l'examen d'une demande de protection internationale introduite dans l'un des États membres par un ressortissant de pays tiers ou un apatride,

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile,

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991,

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme Balussou pour statuer sur les litiges relatifs aux décisions portant mesure d'éloignement des ressortissants étrangers en application du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Balussou,

- les observations de Me Decamps, avocat, représentant Mme A, qui conclut aux mêmes fins que la requête par les mêmes moyens ; il soutient, en outre, que le préfet des Bouches-du-Rhône n'a pas cherché à connaître véritablement la situation de la requérante ; que les autorités espagnoles ne pratiquent pas le même standard que les autorités françaises en matière d'accueil des demandeurs d'asile ; que le compagnon de la requérante, père de l'enfant de celle-ci, réside sur le territoire français depuis 2019 et occupe un emploi de vendeur depuis 2022 ;

- les observations de Mme A, qui, après avoir confirmé les moyens exposés par son avocat, répond aux questions posées par le tribunal dans le cadre de l'instruction ;

- le préfet des Bouches-du-Rhône n'étant ni présent ni représenté.

La clôture de l'instruction a été différée, à l'issue de l'audience publique, au 23 janvier 2024 à 12 heures.

Considérant ce qui suit :

1. Mme A, ressortissante ivoirienne se disant née le 11 septembre 1997, est entrée le 28 septembre 2023 sur le territoire français. Elle a sollicité le bénéfice de l'asile le 6 novembre 2023. Elle a été identifiée comme ayant franchi la frontière extérieure des Etats membres par l'Espagne dont les autorités ont accepté sa prise en charge après la demande des autorités françaises. Par deux arrêtés du 15 janvier 2024, le préfet des Bouches-du-Rhône a décidé de son transfert aux autorités espagnoles et l'a assignée à résidence. Elle demande au tribunal de lui accorder le bénéfice de l'aide juridictionnelle, d'annuler les deux arrêtés du 15 janvier 2024 et d'enjoindre au préfet des Bouches-du-Rhône d'une part, de réexaminer sa demande d'admission au séjour au titre de l'asile et de lui délivrer une attestation de demande d'asile dans le délai de 72 heures et, d'autre part, de lui délivrer les documents nécessaires permettant de formuler une demande d'asile auprès de l'OFPRA.

Sur la demande d'aide juridictionnelle :

2. Aux termes de l'article 7 de la loi du 10 juillet 1991 : " L'aide juridictionnelle est accordée à la personne dont l'action n'apparaît pas, manifestement, irrecevable ou dénuée de fondement () ". Aux termes de l'article 20 de la même loi : " Dans les cas d'urgence, () l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée () par la juridiction compétente ou son président ".

3. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, d'admettre Mme A au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Sur les conclusions à fin d'annulation

4. Aux termes de l'article 13 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 : " 1. Lorsqu'il est établi, sur la base de preuves ou d'indices tels qu'ils figurent dans les deux listes mentionnées à l'article 22, paragraphe 3, du présent règlement, notamment des données visées au règlement (UE) n° 603/2013, que le demandeur a franchi irrégulièrement, par voie terrestre, maritime ou aérienne, la frontière d'un État membre dans lequel il est entré en venant d'un État tiers, cet État membre est responsable de l'examen de la demande de protection internationale. Cette responsabilité prend fin douze mois après la date du franchissement irrégulier de la frontière () ". Aux termes de l'article 3 du même règlement : " 1. Les États membres examinent toute demande de protection internationale présentée par un ressortissant de pays tiers ou par un apatride sur le territoire de l'un quelconque d'entre eux, y compris à la frontière ou dans une zone de transit. La demande est examinée par un seul État membre, qui est celui que les critères énoncés au chapitre III désignent comme responsable () ". Aux termes de l'article 17 de ce règlement : " 1. Par dérogation à l'article 3, paragraphe 1, chaque État membre peut décider d'examiner une demande de protection internationale qui lui est présentée par un ressortissant de pays tiers ou un apatride, même si cet examen ne lui incombe pas en vertu des critères fixés dans le présent règlement () ". La faculté laissée à chaque État membre, par ces dispositions, de décider d'examiner une demande de protection internationale qui lui est présentée par un ressortissant de pays tiers ou un apatride, même si cet examen ne lui incombe pas en vertu des critères fixés dans ce règlement, est discrétionnaire et ne constitue nullement un droit pour les demandeurs d'asile.

5. Il ressort des pièces du dossier, et notamment des deux échographies produites devant le tribunal, que Mme A était à près de six mois de grossesse à la date de la décision attaquée. Si cette circonstance n'est pas, à elle seule, de nature à justifier qu'elle ne soit pas transférée auprès des autorités espagnoles pour l'examen de sa demande d'asile, le père de l'enfant à naître, présent à l'audience, réside sur le territoire français depuis 2019 et y exerce une activité professionnelle. De plus, il dispose d'une carte de séjour pluriannuelle valable jusqu'au 7 août 2026. Par ailleurs, il ressort de la demande de prise en charge de la requérante adressée le 21 novembre 2023 aux autorités espagnoles que les autorités françaises ont omis d'indiquer son état de grossesse. Ainsi, en décidant de faire procéder au transfert de la requérante auprès des autorités espagnoles au lieu de choisir d'examiner lui-même sa demande d'asile alors qu'elle est accompagnée dans sa grossesse, de près de six mois, par le père de son enfant, qui se trouve en situation régulière, le préfet des Bouches-du-Rhône a entaché sa décision d'une erreur manifeste d'appréciation.

6. Il résulte de ce qui précède que l'arrêté de transfert du 15 janvier 2024 de Mme A auprès des autorités espagnoles doit être annulé ainsi que, par voie de conséquence, celui de la même date portant assignation à résidence de la requérante, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

7. Compte-tenu du motif d'annulation de l'arrêté de transfert de Mme A auprès des autorités espagnoles, il est enjoint au préfet des Bouches-du-Rhône d'enregistrer sa demande d'asile en procédure normale et de lui délivrer une attestation de demandeur d'asile dans un délai de sept jours à compter de la notification du présent jugement.

Sur les frais liés au litige :

8. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, sous réserve que Me Decamps, avocat de Mme A, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État et sous réserve de l'admission définitive de sa cliente à l'aide juridictionnelle, de mettre à la charge de l'État le versement à Me Decamps de la somme de 1 000 euros. Dans le cas où l'aide juridictionnelle ne serait pas accordée à Mme A par le bureau d'aide juridictionnelle, la somme de 1 000 euros lui sera directement versée.

DÉCIDE :

Article 1er : Mme A est admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire.

Article 2 : Les deux arrêtés du 15 janvier 2024 par lesquels le préfet des Bouches-du-Rhône a décidé du transfert de Mme A aux autorités espagnoles et l'a assignée à résidence sont annulés.

Article 3 : Il est enjoint au préfet des Bouches-du-Rhône d'enregistrer la demande d'asile de Mme A en procédure normale et de lui délivrer une attestation de demandeur d'asile dans un délai de sept jours à compter de la notification du présent jugement.

Article 4 : L'État versera à Me Decamps la somme de 1 000 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 alinéa 2 de la loi du 10 juillet 1991, sous la double réserve que soit attribuée l'aide juridictionnelle à Mme A et que son avocat renonce à percevoir la part contributive de l'État au titre de l'aide juridictionnelle.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à Mme B A, à Me Decamps et au préfet des Bouches-du-Rhône.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 31 janvier 2024.

La magistrate désignée,

Signé

E-M. BalussouLa greffière,

Signé

H. Ben Hammouda

La République mande et ordonne au préfet des Bouches-du-Rhône en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière en chef,

La greffière,

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