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AccueilJurisprudence administrativeN° TA13-2401068

Tribunal Administratif de Marseille — Décision N° TA13-2401068

mardi 13 février 2024

JuridictionTribunal Administratif de Marseille
SectionTribunal Administratif de Marseille
N° DossierTA13-2401068
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
FormationReconduite à la frontière
Avocat requérantGATHELIER

Texte intégral

Vu les procédures suivantes :

I. Sous le n° 2401067, par une requête et un mémoire enregistrés les 1er et 5 février 2024, Mme D B, représentée par Me Gathelier, demande au Tribunal :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler les arrêtés du 31 janvier 2024 par lesquels le préfet des Bouches-du-Rhône a décidé son transfert vers les autorités italiennes pour l'examen de sa demande d'asile et l'a assignée à résidence dans le département des Bouches-du-Rhône pour une durée de quarante-cinq jours ;

3°) d'enjoindre au préfet des Bouches-du-Rhône de lui délivrer une attestation de demande d'asile en procédure normale ;

4°) de mettre une somme de 1 200 euros à la charge de l'Etat en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, à verser à son conseil sous condition que celle-ci renonce à percevoir la part contributive de l'Etat au titre de l'aide juridictionnelle.

Elle soutient que :

- l'arrêté de transfert est insuffisamment motivé dès lors qu'il ne fait état ni de sa grossesse ni de sa santé fragile ;

- il est entaché d'une erreur manifeste d'appréciation et méconnait les dispositions de l'article 17-1 du règlement n° 604/2013 du 26 juin 2013.

Par un mémoire en défense, enregistré le 4 février 2024, le préfet des Bouches-du-Rhône conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir qu'aucun des moyens soulevés n'est fondé.

II. Sous le n° 2401068, par une requête et un mémoire enregistrés les 1er et 5 février 2024, M. C A, représentée par Me Gathelier, demande au Tribunal :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler les arrêtés du 31 janvier 2024 par lesquels le préfet des Bouches-du-Rhône a décidé son transfert vers les autorités italiennes pour l'examen de sa demande d'asile et l'a assigné à résidence dans le département des Bouches-du-Rhône pour une durée de quarante-cinq jours ;

3°) d'enjoindre au préfet des Bouches-du-Rhône de lui délivrer une attestation de demande d'asile en procédure normale ;

4°) de mettre une somme de 1 200 euros à la charge de l'Etat en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, à verser à son conseil sous condition que celle-ci renonce à percevoir la part contributive de l'Etat au titre de l'aide juridictionnelle.

Il soutient que :

- l'arrêté de transfert est insuffisamment motivé dès lors qu'il ne fait état ni de la grossesse ni de la santé fragile de sa concubine ;

- il est entaché d'une erreur manifeste d'appréciation et méconnait les dispositions de l'article 17-1 du règlement n° 604/2013 du 26 juin 2013.

Par un mémoire en défense, enregistré le 4 février 2024, le préfet des Bouches-du-Rhône conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir qu'aucun des moyens soulevés par le requérant n'est fondé

Vu les autres pièces des dossiers.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme Forest en application de l'article R. 776-15 du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- les rapports de Mme Forest, magistrate désignée ;

- les observations de Me Gathelier, représentant Mme B et M. A, ce dernier étant présent à l'audience et s'exprimant en français, qui conclut aux mêmes fins que la requête, par les moyens ci-dessus énoncés.

Le préfet des Bouches-du-Rhône n'était ni présent ni représenté.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. Mme D B et son conjoint M. C A, ressortissants ivoiriens respectivement nés les 10 octobre 2000 et 18 décembre 1998, ont déposé une demande d'asile en France le 23 novembre 2023. À l'issue de la procédure de détermination de l'État membre responsable de ces demandes d'asile, par deux arrêtés du 31 janvier 2024, le préfet des Bouches-du-Rhône a prononcé leur transfert aux autorités italiennes. Par deux arrêtés du même jour, le préfet des Bouches-du-Rhône les a assignés à résidence dans le département des Bouches-du-Rhône pour une durée de quarante-cinq jours. Mme B et M. A demandent au tribunal d'annuler ces arrêtés qui les concernent respectivement.

2. Les requêtes n°2401067 et n°2401068 présentent à juger à titre principal de la légalité des décisions de transfert prises à l'encontre d'un couple de ressortissants étrangers et ont fait l'objet d'une instruction commune. Il y a lieu de les joindre pour qu'il y soit statué par un seul jugement.

Sur l'admission provisoire des requérants à l'aide juridictionnelle :

3. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce et eu égard à l'urgence qui s'attache à ce qu'il soit statué sur les requêtes de Mme B et M. A, de prononcer leur admission provisoire à l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions aux fins d'annulation et d'injonction de la requête n° 2401067 de Mme B :

En ce qui concerne les conclusions aux fins d'annulation :

4. Aux termes de l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 établissant les critères et mécanismes de détermination de l'Etat membre responsable de l'examen d'une demande de protection internationale introduite dans l'un des Etats membres par un ressortissant de pays tiers ou un apatride, dénommé règlement Dublin III : " 1. Par dérogation à l'article 3, paragraphe 1, chaque État membre peut décider d'examiner une demande de protection internationale qui lui est présentée par un ressortissant de pays tiers ou un apatride, même si cet examen ne lui incombe pas en vertu des critères fixés dans le présent règlement ".

5. Il résulte de ces dispositions que si une demande d'asile est examinée par un seul Etat membre et qu'en principe cet Etat est déterminé par application des critères d'examen des demandes d'asile fixés par son chapitre III, dans l'ordre énoncé par ce chapitre, l'application de ces critères est toutefois écartée en cas de mise en œuvre de la clause dérogatoire énoncée au paragraphe 1 de l'article 17 du règlement, qui procède d'une décision prise unilatéralement par un Etat membre. Cette faculté laissée à chaque Etat membre est discrétionnaire et ne constitue nullement un droit pour les demandeurs d'asile.

6. Il ressort des pièces du dossier que Mme B, francophone, est enceinte après deux fausses couches, l'une survenue en juin 2022, l'autre en janvier 2023 et qu'elle impute à des violences graves perpétrées à l'occasion de son parcours migratoire alors qu'elle était enceinte de cinq mois. Il ressort des certificats et examens médicaux produits qu'elle a fait l'objet en novembre 2023 d'une prise en charge médicale liée d'une part aux conséquences de sa dernière fausse couche et d'autre part à une pathologie avérée. Egalement, il ressort du dernier certificat médical du 2 février 2024 que Mme B présente une grossesse à risque nécessitant un alitement strict. Dans les circonstances particulières de l'espèce, et eu égard à la vulnérabilité de Mme B et au risque pour l'enfant à naître, celle-ci est fondée à soutenir que le préfet des Bouches-du-Rhône a entaché sa décision d'une erreur manifeste d'appréciation en refusant de faire application de l'article 17 du règlement (UE) n°604/2013 qui lui permettait de déclarer la France responsable de l'examen de sa demande d'asile.

7. Il résulte de ce qui précède, et sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête, que l'arrêté du 31 janvier 2024 par lequel le préfet des Bouches-du-Rhône a décidé de transférer Mme B aux autorités italiennes doit être annulé. Par voie de conséquence, il y a lieu d'annuler également l'arrêté du même jour portant assignation à résidence de la requérante, qui se trouve privé de base légale.

En ce qui concerne les conclusions à fin d'injonction :

8. Aux termes de l'article L. 911-1 du code de justice administrative : " Lorsque sa décision implique nécessairement qu'une personne morale de droit public () prenne une mesure d'exécution dans un sens déterminé, la juridiction, saisie de conclusions en ce sens, prescrit, par la même décision, cette mesure assortie, le cas échéant, d'un délai d'exécution. / La juridiction peut également prescrire d'office cette mesure ".

9. Eu égard à ses motifs, le présent jugement implique nécessairement que les autorités françaises se déclarent responsables de l'examen de la demande d'asile de Mme B. Par suite, il y a lieu d'enjoindre au préfet des Bouches-du-Rhône de lui délivrer, pour le temps de cet examen, l'attestation de demande d'asile mentionnée à l'article L. 521-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, dans un délai de quinze jours à compter de la notification du présent jugement.

Sur les conclusions aux fins d'annulation et d'injonction de la requête n° 2401068 de M. A:

En ce qui concerne les conclusions aux fins d'annulation :

10. Il n'est pas contesté que Mme B et M. A sont concubins, qu'ils ont quitté ensemble la Côte d'Ivoire, que la communauté de vie entre eux n'a pas cessé et qu'ils vont avoir, ainsi qu'il a été dit, un enfant que M. A n'a pu encore reconnaitre du fait du caractère récent de la grossesse de sa conjointe. Le présent jugement, qui annule l'arrêté du 31 janvier 2024 par lequel le préfet des Bouches-du-Rhône a prononcé le transfert de Mme B aux autorités italiennes en enjoignant à l'autorité administrative d'enregistrer la demande d'asile de l'intéressée en procédure normale, induit nécessairement pour le conjoint de la requérante un droit au maintien sur le territoire le temps de l'examen de sa demande d'asile. Dans ces conditions, il y a lieu de ne pas séparer le couple et de maintenir l'unité familiale conformément au demeurant aux prescriptions du règlement n° 604/2013 du 26 juin 2013 et à la jurisprudence tant de la Cour de justice de l'Union européenne que de la Cour européenne des droits de l'homme. Par suite, l'arrêté du 31 janvier 2024 par lequel le préfet des Bouches-du-Rhône a prononcé le transfert de M. A aux autorités italiennes est entaché d'une erreur manifeste d'appréciation des conséquences de sa décision sur la situation personnelle de l'intéressé.

11. Il résulte de ce qui précède, et sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête, que l'arrêté du 31 janvier 2024 par lequel le préfet des Bouches-du-Rhône a décidé de transférer M. A aux autorités italiennes doit être annulé. Par voie de conséquence, il y a lieu d'annuler également l'arrêté du même jour portant assignation à résidence du requérant, qui se trouve privé de base légale.

En ce qui concerne les conclusions à fin d'injonction :

12. Aux termes de l'article L. 911-1 du code de justice administrative : " Lorsque sa décision implique nécessairement qu'une personne morale de droit public () prenne une mesure d'exécution dans un sens déterminé, la juridiction, saisie de conclusions en ce sens, prescrit, par la même décision, cette mesure assortie, le cas échéant, d'un délai d'exécution. / La juridiction peut également prescrire d'office cette mesure ".

13. Eu égard à ses motifs, le présent jugement implique nécessairement que les autorités françaises se déclarent responsables de l'examen de la demande d'asile de M. A. Par suite, il y a lieu d'enjoindre au préfet des Bouches-du-Rhône de lui délivrer, pour le temps de cet examen, l'attestation de demande d'asile mentionnée à l'article L. 521-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, dans un délai de quinze jours à compter de la notification du présent jugement.

Sur les frais liés à l'instance :

14. Mme B et M. A ont obtenu, à titre provisoire, le bénéfice de l'aide juridictionnelle. Par suite, leur avocate peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, sous réserve que Me Gathelier, avocate de Mme B et M. A, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat et sous réserve de l'admission définitive de ses clients à l'aide juridictionnelle, de mettre à la charge de l'Etat le versement à Me Gathelier de la somme de 1 500 euros. Dans le cas où l'aide juridictionnelle ne serait pas accordée à Mme B et M. A par le bureau d'aide juridictionnelle, la somme de 1 500 euros sera versée à Mme B et M. A.

D É C I D E :

Article 1er : Mme B est admise, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Article 2 : M. A est admis, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Article 3 : Les arrêtés du préfet des Bouches-du-Rhône du 31 janvier 2024 décidant le transfert de Mme B aux autorités italiennes et son assignation à résidence sont annulés.

Article 4 : Les arrêtés du préfet des Bouches-du-Rhône du 31 janvier 2024 décidant le transfert de M. A aux autorités italiennes et son assignation à résidence sont annulés.

Article 5 : Il est enjoint au préfet des Bouches-du-Rhône de délivrer à Mme B et M. A une attestation de demande d'asile dans un délai de quinze jours suivant la notification du présent jugement.

Article 6 : Sous réserve de l'admission définitive de Mme B et M. A à l'aide juridictionnelle et sous réserve que Me Gathelier renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État, ce dernier versera une somme de 1 500 euros à Me Gathelier, avocate de Mme B et M. A, en application des dispositions du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991. Dans le cas où l'aide juridictionnelle ne serait pas accordée à l'intéressée par le bureau d'aide juridictionnelle, la somme de 1 500 euros sera versée à Mme B et M. A au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 7 : Le présent jugement sera notifié à Mme D B, à M. C A, à Me Gathelier et au préfet des Bouches-du-Rhône.

Rendu public par mise à disposition au greffe, le 13 février 2024.

La magistrate désignée, La greffière,

Signé Signé

Mme E

La République mande et ordonne au préfet des Bouches-du-Rhône en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Pour la greffière en chef,

La greffière.

N° 2401067, 2401068

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