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AccueilJurisprudence administrativeN° TA13-2401912

Tribunal Administratif de Marseille — Décision N° TA13-2401912

mercredi 10 avril 2024

JuridictionTribunal Administratif de Marseille
SectionTribunal Administratif de Marseille
N° DossierTA13-2401912
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationReconduite à la frontière
Avocat requérantKHADIR-CHERBONEL

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, un mémoire et des pièces complémentaires, enregistrés les 24 février et 30 mars 2024, M. B A, représenté par Me Khadir-Cherbonel, demande au tribunal :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 23 février 2024 par lequel le préfet des Bouches-du-Rhône lui a fait obligation de quitter sans délai le territoire français, a fixé le pays de destination de la mesure d'éloignement et l'a interdit de retour pour une durée de deux ans.

M. A soutient que :

S'agissant des décisions portant obligation de quitter le territoire français et interdiction de retour :

- les décisions attaquées sont entachées d'un défaut d'examen sérieux et particulier de sa situation ;

- elles méconnaissent le droit d'être entendu ; il n'a pas été mis en mesure de comprendre les décisions contestées ;

- elles méconnaissent l'article L. 613-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle méconnaissant l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elles sont entachées d'erreur manifeste d'appréciation : il se trouve en France de manière stable depuis plus de trois années ; il est socialement intégré et son comportement ne constitue pas une menace de troubles pour l'ordre public ;

- elles sont entachées de disproportion.

Par un mémoire en défense, enregistré le 27 mars 2024, le préfet des Bouches-du-Rhône conclut au rejet de la requête. Il fait valoir qu'aucun des moyens développés par le requérant n'est fondé.

Vu les décisions attaquées et les autres pièces du dossier.

Vu :

- la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne,

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales,

- l'accord du 27 décembre 1968 modifié entre le Gouvernement de la République française et le Gouvernement de la République démocratique et populaire algérienne relatif à la circulation, à l'emploi et au séjour en France des ressortissants algériens et de leurs familles ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n°91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique modifiée ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme Lourtet pour statuer sur les litiges relatifs aux décisions portant mesure d'éloignement des ressortissants étrangers en application du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Lourtet, magistrate désignée,

- et les observations de Me Khadir-Cherbonel, représentant M. A, présent, qui conclut aux mêmes fins que la requête par les mêmes moyens et soutient en outre que le préfet des Bouches-du-Rhône a méconnu le principe du contradictoire prévu par la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne.

Le préfet des Bouches-du-Rhône n'était ni présent, ni représenté.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. B A, ressortissant de nationalité algérienne né le 31 janvier 2002 à El Biar, demande au tribunal d'annuler l'arrêté du 23 février 2024 en tant que le préfet des Bouches-du-Rhône lui a fait obligation de quitter le territoire français et l'a interdit de retour sur le territoire pour une durée de deux ans.

Sur la demande d'admission à l'aide juridictionnelle provisoire :

2. En vertu des articles 12 et 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique modifiée, l'admission à l'aide juridictionnelle est prononcée par un bureau d'aide juridictionnelle ou, en cas d'urgence et à titre provisoire, par le président de ce bureau, par la juridiction compétente ou par son président.

3. Il y a lieu, eu égard à l'urgence qui s'attache à ce qu'il soit statué sur la requête de M. A, de prononcer son admission provisoire à l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions en annulation :

En ce qui concerne les moyens communs aux décisions attaquées :

4. En premier lieu, il ne ressort ni des motifs de l'arrêté attaqué ni des autres pièces du dossier que le préfet des Bouches-du-Rhône n'aurait pas procédé, au regard des éléments portés à sa connaissance, à un examen sérieux, particulier et approfondi de la situation du requérant avant de prendre à son encontre la décision contestée.

5. En second lieu, aux termes du paragraphe 1 de l'article 41 de la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne : " Toute personne a le droit de voir ses affaires traitées impartialement, équitablement et dans un délai raisonnable par les institutions et organes de l'Union ". Aux termes du paragraphe 2 de cet article : " Ce droit comporte notamment : / - le droit de toute personne d'être entendue avant qu'une mesure individuelle qui l'affecterait défavorablement ne soit prise à son encontre ; () ". Aux termes du paragraphe 1 de l'article 51 de cette Charte : " Les dispositions de la présente Charte s'adressent aux institutions, organes et organismes de l'Union dans le respect du principe de subsidiarité, ainsi qu'aux Etats membres uniquement lorsqu'ils mettent en œuvre le droit de l'Union () ".

6. Le droit d'être entendu, principe général du droit de l'Union européenne, se définit comme celui de toute personne à faire connaître, de manière utile et effective, ses observations écrites ou orales au cours d'une procédure administrative, avant l'adoption de toute décision susceptible de lui faire grief. Toutefois, ce droit n'implique pas systématiquement l'obligation, pour l'administration, d'organiser, de sa propre initiative, un entretien avec l'intéressé, ni même d'inviter ce dernier à produire ses observations, mais suppose seulement que, informé de ce qu'une décision lui faisant grief est susceptible d'être prise à son encontre, il soit en mesure de présenter spontanément des observations écrites ou de solliciter un entretien pour faire valoir ses observations orales. Enfin, une atteinte à ce droit n'est susceptible d'affecter la régularité de la procédure à l'issue de laquelle la décision faisant grief est prise que si la personne concernée a été privée de la possibilité de présenter des éléments pertinents qui auraient pu influer sur le contenu de la décision, ce qu'il lui revient, le cas échéant, d'établir devant la juridiction saisie.

7. Il ressort des pièces du dossier et notamment du procès-verbal d'audition, signé par l'intéressé, que M. A a été entendu par les policiers du commissariat du 12ème arrondissement de Marseille le 23 février 2024 à 2 heures 40, en particulier sur son âge, sa nationalité, sa situation de famille, ses attaches dans son pays d'origine, les raisons de son départ, ainsi que sur les conditions de son entrée en France, de son hébergement et de ses ressources. Le requérant, qui n'a pas souhaité être assisté par un interprète mais seulement par un conseil, a pu présenter à cette occasion, outre les réponses qu'il a apportées aux questions du fonctionnaire de police, toutes les observations qu'il pouvait juger utiles et relatives à sa situation personnelle, dans la perspective de son éloignement. Il résulte de ce procès-verbal, signé par lui sans réserve, que M. A a déclaré être entré en France il y a six mois. Il a précisé n'avoir effectué aucune démarche pour obtenir un titre de séjour et se trouver en situation irrégulière sur le territoire. Enfin, il a indiqué refuser de retourner en Algérie et souhaiter régulariser sa situation administrative. Dans ces conditions, le requérant ne peut pas utilement soutenir qu'il aurait été privé du droit d'être entendu et de la possibilité de présenter des éléments pertinents qui auraient pu influer sur le contenu des décisions attaquées. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance du principe du contradictoire doit être écarté.

En ce qui concerne l'obligation de quitter le territoire français :

8. Aux termes de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile (CESEDA) : " L'autorité administrative peut obliger un étranger à quitter le territoire français lorsqu'il se trouve dans les cas suivants : 1o L'étranger, ne pouvant justifier être entré régulièrement sur le territoire français, s'y est maintenu sans être titulaire d'un titre de séjour en cours de validité ; () ". Aux termes de l'article L. 613-1 du même code : " La décision portant obligation de quitter le territoire français est motivée (). "

9. En premier lieu, l'arrêté contesté mentionne les éléments de droit applicables à la situation de M. A, en particulier les articles L. 611-1, L. 611-3, L. 612-2, L. 612-3, L. 612-6, L. 612-10, L. 721-4 et L. 722-1 du CESEDA et les articles 3 et 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales (CEDH). Il indique par ailleurs les circonstances de fait principales relatives à la situation personnelle et familiale du requérant, alors même que le préfet n'est astreint à aucune obligation d'exhaustivité dans sa motivation. Ces considérations permettent à l'intéressé d'en comprendre le sens et la portée à leur seule lecture et ainsi de les contester utilement, comme au juge d'en contrôler les motifs. Par suite, le moyen tiré de l'insuffisance de motivation doit être écarté.

10. En second lieu, aux termes de l'article 8 de la CEDH :" Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui. ". Pour l'application des stipulations précitées, l'étranger qui invoque la protection due à son droit au respect de sa vie privée et familiale en France doit apporter toute justification permettant d'apprécier la réalité et la stabilité de ses liens personnels et familiaux effectifs en France au regard de ceux qu'il a conservés dans son pays d'origine.

11. Si M. A, âgé de vingt-deux ans, soutient que l'obligation de quitter le territoire français porte une atteinte disproportionnée à sa situation personnelle et familiale, d'une part, il ressort des pièces du dossier et notamment des déclarations faites lors de son audition par les services de police qu'il est arrivé irrégulièrement en France six mois avant l'édiction de la décision attaquée et n'a entamé aucune démarche pour régulariser sa situation administrative. S'il se prévaut, lors de l'audience, d'une présence de près de trois années sur le territoire français, il ne justifie pas de la réalité de cette situation en se bornant, d'une part, à indiquer qu'il est arrivé en France le 28 octobre 2021 après un passage par l'Espagne le 26 octobre 2021 et, d'autre part, à produire quelques pièces éparses, dont des relevés de comptes et des pièces médicales. Célibataire et sans enfant, il n'établit pas être dépourvu d'attaches personnelles et familiales dans son pays d'origine, où il a vécu jusqu'à l'âge de vingt et un ans. D'autre part, s'il se prévaut de son insertion professionnelle et d'un emploi en qualité de pâtissier, il ne justifie d'aucune intégration socio-professionnelle depuis son entrée sur le territoire au regard des pièces versées à l'instance. Dans ces conditions et alors qu'il ne justifie d'aucune circonstance susceptible de faire obstacle à son éloignement, il ne peut pas utilement soutenir que le préfet des Bouches-du-Rhône aurait, en prenant à son encontre l'obligation de quitter le territoire français querellée, méconnu les stipulations de l'article 8 de la CEDH et commis une erreur manifeste d'appréciation quant aux conséquences de cette décision sur sa vie privée et personnelle.

En ce qui concerne l'interdiction de retour :

12. Aux termes de l'article L. 612-6 du CESEDA : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. / Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder trois ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français. ". Aux termes de l'article L. 612-10 de ce code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. () ".

13. Il résulte de ces dispositions que, lorsque le préfet prend, à l'encontre d'un étranger, une obligation de quitter le territoire français ne comportant aucun délai de départ, il lui appartient d'assortir sa décision d'une interdiction de retour sur le territoire français, sauf dans le cas où des circonstances humanitaires y feraient obstacle. Seule la durée de cette interdiction de retour doit être appréciée au regard des quatre critères énumérés à l'article L. 612-10 du CESEDA, à savoir la durée de la présence de l'étranger sur le territoire français, la nature et l'ancienneté de ses liens avec la France, l'existence ou non d'une précédente mesure d'éloignement et, le cas échéant, la menace pour l'ordre public que constitue sa présence sur le territoire.

14. En premier lieu, la décision contestée comporte l'énoncé des considérations de fait et de droit qui constituent le fondement de l'interdiction de retour d'une durée de deux ans. Elle mentionne notamment que le requérant est entré irrégulièrement et récemment en France, qu'il y séjourne sans titre de séjour et, enfin, qu'il est célibataire et sans enfant. Dans ces conditions, la motivation de la décision contestée atteste de ce que le préfet des Bouches-du-Rhône a pris en compte, au vu de la situation de M. A, l'ensemble des critères prévus par la loi. Le moyen tiré de l'insuffisance de motivation, qui manque en fait, doit donc être écarté.

15. En second lieu, si le requérant soutient que la décision litigieuse est entachée d'erreur d'appréciation et de disproportion, il résulte de ce qui a été exposé précédemment que M. A, arrivé récemment en France et de manière irrégulière, ne dispose d'aucun titre de séjour et ne justifie d'aucune démarche pour régulariser sa situation. Célibataire et sans enfant, il ne justifie d'aucune insertion socio-professionnelle et n'établit pas être dépourvu d'attaches familiales et personnelles dans son pays d'origine. Dans ces conditions, la durée de l'interdiction fixée à deux ans n'apparaît ni excessive ni disproportionnée au regard de la situation de l'intéressé. Le moyen tiré de l'erreur d'appréciation doit donc être écarté.

16. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation de l'arrêté du 23 février 2024 présentées par M. A doivent être rejetées.

D E C I D E:

Article 1er : M. A est admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête de M. A est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. B A, à Me Khadir-Cherbonel et au préfet des Bouches-du-Rhône.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 10 avril 2024.

La magistrate désignée

Signé

A. Lourtet

Le greffier

Signé

R. Machado

La République mande et ordonne au préfet des Bouches-du-Rhône en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Pour la greffière en chef,

Le greffier

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