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AccueilJurisprudence administrativeN° TA13-2404962

Tribunal Administratif de Marseille — Décision N° TA13-2404962

vendredi 15 novembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Marseille
SectionTribunal Administratif de Marseille
N° DossierTA13-2404962
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation1ère Chambre
Avocat requérantVINCENSINI

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire enregistrés les 16 mai et 1er août 2024, Mme B C, représentée par Me Vincensini, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 10 avril 2024 par lequel le préfet des Bouches-du-Rhône a refusé de lui délivrer un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale ", l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le pays de destination et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée d'un an ;

2°) d'enjoindre au préfet des Bouches-du-Rhône :

- à titre principal, de lui délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " dans un délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir, et de lui délivrer dans l'attente, dans un délai de cinq jours à compter de la même date, un récépissé de demande de titre de séjour l'autorisant à travailler ou une autorisation provisoire de séjour et de travail ;

- à titre subsidiaire, de procéder à un nouvel examen de sa demande d'admission au séjour en prenant une nouvelle décision dans un délai de trois mois à compter de la notification du jugement à intervenir, et de lui délivrer dans cette attente un récépissé de demande de titre de séjour ou une autorisation provisoire de séjour comportant une autorisation de travail dans un délai de cinq jours ;

- en toutes hypothèses, de prendre sans délai toute mesure propre à mettre fin à son signalement dans le système d'information Schengen et d'en justifier dans un délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir ;

3°) de mettre à la charge de l'État la somme de 1 300 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

La décision portant refus de titre de séjour :

- méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- méconnaît l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation au regard des conséquences qu'elle emporte sur sa situation personnelle ;

- méconnaît l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

La décision portant obligation de quitter le territoire français :

- est illégale par voie d'exception de l'illégalité de la décision portant refus de titre de séjour ;

- est entachée d'une erreur de droit ;

- méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- méconnaît l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

La décision portant interdiction de retour sur le territoire français pour une durée d'un an :

- est illégale en conséquence de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français ;

- est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation au regard des conséquences qu'elle emporte sur sa situation personnelle ;

- méconnaît les l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- méconnaît l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant.

Par un mémoire en défense, enregistré le 1er août 2024, le préfet des Bouches-du-Rhône conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens invoqués par Mme C ne sont pas fondés.

Par une ordonnance du 1er juillet 2024, la clôture de l'instruction a été fixée au 6 septembre 2024.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale des droits de l'enfant, signée à New-York le 26 janvier 1990 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de Mme Hameline, présidente-rapporteure, a été entendu au cours de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. Mme B C, ressortissante turque née le 27 décembre 1988, déclare être entrée en France le 17 mars 2019 et s'y être maintenue continuellement depuis. A la suite du rejet de sa demande d'asile, elle a fait l'objet, le 2 avril 2021, d'une décision portant obligation de quitter le territoire français. Le 22 novembre 2023, elle a sollicité la délivrance d'un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale ". Par un arrêté du 10 avril 2024, le préfet des Bouches-du-Rhône a rejeté sa demande, l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le pays de destination et a interdit son retour sur le territoire français pour une durée d'un an. Mme C demande au tribunal l'annulation de cet arrêté.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne le refus de titre de séjour :

2. En premier lieu, aux termes de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger ne vivant pas en état de polygamie, qui n'entre pas dans les catégories prévues aux articles L. 423-1, L. 423-7, L. 423-14, L. 423-15, L. 423-21 et L. 423-22 ou dans celles qui ouvrent droit au regroupement familial, et qui dispose de liens personnels et familiaux en France tels que le refus d'autoriser son séjour porterait à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard des motifs du refus, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an, sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1. / Les liens mentionnés au premier alinéa sont appréciés notamment au regard de leur intensité, de leur ancienneté et de leur stabilité, des conditions d'existence de l'étranger, de son insertion dans la société française ainsi que de la nature de ses liens avec sa famille restée dans son pays d'origine. / L'insertion de l'étranger dans la société française est évaluée en tenant compte notamment de sa connaissance des valeurs de la République ". Aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

3. Si Mme C établit s'être maintenue de manière habituelle en France depuis fin avril 2019, date d'enregistrement de sa demande d'asile ultérieurement rejetée par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides puis par la Cour nationale du droit d'asile, l'ancienneté de son séjour est d'à peine cinq années à la date de l'arrêté contesté alors qu'elle a vécu jusqu'à l'âge de trente ans en Turquie. La requérante se prévaut de la présence sur le territoire français de son concubin M. A, lui-même ressortissant turc, titulaire d'une carte de séjour pluriannuelle valable jusqu'au 29 juin 2024, ainsi que de leurs deux enfants nés en 2019 et 2022. Toutefois, elle ne fait état d'aucun obstacle à ce que la vie de la cellule familiale se poursuive en Turquie, pays dont tous ses membres ont la nationalité. Il n'est notamment ni établi, ni même soutenu que le compagnon de Mme C, exercerait une activité professionnelle en France à la date de l'arrêté en litige, ce que ne démontre pas la seule production de bulletins de paie en qualité d'ouvrier du bâtiment en dernier lieu pour la période de mars à juillet 2023, et la requérante ne justifie quant à elle d'aucune insertion sociale ou professionnelle particulière sur le territoire français depuis son arrivée en se bornant à produire une attestation d'inscription à des cours de langue française et à faire valoir qu'elle dispose de diplômes de l'enseignement supérieur turc. Enfin, l'intéressée, qui se prévaut de la présence en France d'un de ses frères en séjour régulier, n'est toutefois pas dépourvue d'attaches personnelles et familiales dans son pays d'origine, où il est constant que résident ses parents. Dans ces conditions, l'arrêté contesté n'a pas porté au droit de Mme C au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée aux buts en vue desquels il a été pris et n'a, par suite, pas méconnu les dispositions de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, ni les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Pour les mêmes motifs, cet arrêté n'est pas entaché d'une erreur manifeste d'appréciation quant à ses conséquences sur la situation personnelle de l'intéressée.

4. En second lieu, aux termes de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait des institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale ". Il résulte de ces stipulations que, dans l'exercice de son pouvoir d'appréciation, l'autorité administrative doit accorder une attention primordiale à l'intérêt supérieur des enfants dans toutes les décisions les concernant.

5. Ainsi qu'il a été dit au point 4, Mme C n'établit pas l'existence d'obstacles à ce que sa vie familiale avec son compagnon et leurs deux enfants en bas âge se poursuive en Turquie. Les circonstances que ses enfants nés en France se soient vu délivrer un document de circulation pour étranger mineur et que l'aîné ait été récemment scolarisé à l'école maternelle ne sauraient par elles-mêmes caractériser un tel obstacle. Dans ces conditions, le moyen tiré de ce que l'arrêté en litige, qui n'a ni pour objet ni pour effet de séparer les enfants de la requérante de leurs parents, aurait été pris en méconnaissance des stipulations précitées de la convention internationale relative aux droits de l'enfant, doit être écarté.

En ce qui concerne l'obligation de quitter le territoire français :

6. En premier lieu, il résulte de ce qui a été dit aux points 2 à 6 qu'aucun des moyens soulevés par Mme C à l'encontre de la décision portant refus de séjour n'est fondé. Par suite, le moyen tiré de l'exception d'illégalité de cette décision, soulevé à l'encontre de la décision portant obligation de quitter le territoire français, ne peut qu'être écarté.

7. En deuxième lieu, la requérante n'établissant pas, pour les raisons précédemment indiquées, qu'elle devait se voir délivrer un titre de séjour de plein droit, elle n'est pas fondée à soutenir que le préfet des Bouches-du-Rhône aurait commis une erreur de droit en édictant à son égard une obligation de quitter le territoire français.

8. En troisième lieu, pour les mêmes motifs que ceux exposés aux points 4 et 6, la décision portant obligation de quitter le territoire français ne méconnaît ni les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ni celles de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant.

En ce qui concerne l'interdiction de retour sur le territoire français pour une durée d'un an :

9. Aux termes de l'article L. 612-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsque l'étranger n'est pas dans une situation mentionnée aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative peut assortir la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. / Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder deux ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français ". Aux termes de l'article L. 612-10 du même code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. / Il en est de même pour l'édiction et la durée de l'interdiction de retour mentionnée à l'article L. 612-8 () ".

10. En premier lieu, il résulte de ce qui a été dit précédemment qu'aucun des moyens soulevés par Mme C à l'encontre des décisions portant refus de titre de séjour et obligation de quitter le territoire français n'est fondé. Par suite, le moyen tiré de l'exception d'illégalité de ces décision, soulevés à l'encontre de la décision portant interdiction de retour, ne peut qu'être écarté.

11. En deuxième lieu, il ressort des termes de l'arrêté contesté que, pour interdire à Mme C de revenir sur le territoire français pendant une durée d'un an, le préfet a retenu que l'intéressée ne justifiait pas d'une insertion sociale ou professionnelle notable en France, qu'elle ne disposait pas de fortes attaches familiales en France nonobstant la présence de son concubin et de ses deux enfants mineurs, et qu'elle a déjà fait l'objet, le 2 avril 2021, d'une décision portant obligation de quitter le territoire français qu'elle n'a pas exécutée spontanément. Comme il a été exposé ci-dessus, Mme C ne peut se prévaloir de liens suffisamment intenses qui lui donneraient vocation à revenir sur le territoire dès lors qu'elle ne démontre pas être dans l'impossibilité de reconstituer sa cellule familiale dans son pays d'origine. En outre, si l'intéressée ne représente pas une menace pour l'ordre public, il est constant qu'elle a toutefois fait l'objet d'une précédente mesure d'éloignement le 2 avril 2021 qu'elle n'a pas exécutée. Dès lors, l'interdiction de retour d'une durée d'un an prononcée à son encontre ne peut être regardée comme ayant été prise en méconnaissance des dispositions des article L. 612-8 et L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Elle n'est pas davantage entachée d'une erreur d'appréciation.

12. En troisième et dernier lieu, pour les mêmes motifs que ceux indiqués précédemment, la décision portant interdiction de retour sur le territoire français ne méconnaît pas les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ni celles de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant.

13. Il résulte de tout ce qui précède que la requête de Mme C doit être rejetée, y compris en ses conclusions à fin d'injonction, et ses conclusions présentées sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de Mme C est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à Mme B C et au préfet des Bouches-du-Rhône.

Délibéré après l'audience du 26 septembre 2024, à laquelle siégeaient :

- Mme Hameline, présidente,

- Mme Le Mestric, première conseillère,

- Mme Fabre, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 15 novembre 2024.

L'assesseure la plus ancienne,

signé

F. Le MestricLa présidente-rapporteure,

signé

M-L. Hameline

La greffière,

signé

B. Marquet

La République mande et ordonne au préfet des Bouches-du-Rhône en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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