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AccueilJurisprudence administrativeN° TA13-2406598

Tribunal Administratif de Marseille — Décision N° TA13-2406598

lundi 2 décembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Marseille
SectionTribunal Administratif de Marseille
N° DossierTA13-2406598
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation1ère Chambre
Avocat requérantCARMIER

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire enregistrés les 1er juillet et 26 août 2024, M. A C, représenté par Me Carmier, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 19 mars 2024 par lequel le préfet des Bouches-du-Rhône a refusé de lui délivrer un titre de séjour, l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le pays de destination et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de trois ans ;

2°) d'enjoindre au préfet des Bouches-du-Rhône de lui délivrer un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " ou, tout au moins, de procéder à un nouvel examen de sa situation et de lui délivrer, dans l'attente, une autorisation provisoire de séjour avec autorisation de travail ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros en application des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 à verser à son conseil, qui s'engage dans ce cas à renoncer à percevoir la part contributive de l'Etat au titre de l'aide juridictionnelle.

Il soutient que :

- l'arrêté dans son ensemble est entaché d'incompétence de son auteur ;

- il est entaché d'un défaut d'examen particulier de sa situation ;

La décision portant refus de séjour :

- méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation en considérant qu'il représente une menace à l'ordre public ;

- méconnaît les dispositions de l'article L. 423-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- méconnaît les stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant ;

La décision portant obligation de quitter le territoire français :

- méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- méconnaît les stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant ;

- est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation au regard des conséquences qu'elle emporte sur sa situation personnelle ;

La décision portant interdiction de retour sur le territoire français :

- est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation et d'une erreur de droit ;

- a été édictée pour une durée manifestement disproportionnée ;

La décision fixant le pays de destination :

- méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Par un mémoire en défense, enregistré le 16 septembre 2024, le préfet des Bouches-du-Rhône conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens invoqués par M. C ne sont pas fondés.

Par une ordonnance du 16 septembre 2024, la clôture de l'instruction a été fixée en dernier lieu au 24 septembre 2024.

Par une décision du 31 mai 2024, M. C a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant, signée à New-York le 26 janvier 1990 ;

- l'accord franco-tunisien du 17 mars 1988 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Hameline, présidente-rapporteure,

- et les observations de Me Carmier, représentant M. C.

Considérant ce qui suit :

1. M. A C, ressortissant tunisien né le 31 juillet 1997, est entré en France le 8 septembre 2010 avec sa mère et ses frère et soeur, alors qu'il était âgé de 13 ans, et s'y est maintenu depuis lors. De 2011 à 2015, il a été confié au service de l'aide sociale à l'enfance du département des Bouches-du-Rhône. A sa majorité, il a été mis en possession d'une carte de séjour temporaire valable du 5 janvier 2018 au 4 janvier 2019 puis d'une carte de séjour pluriannuelle, en qualité de parent d'enfant français, valable du 5 janvier 2019 au 4 janvier 2021. Après en avoir sollicité le renouvellement, il a fait l'objet d'une décision du 25 mai 2021 portant refus de séjour et obligation de quitter le territoire français. Le 22 mai 2023, il a sollicité son admission au séjour sur le fondement de la vie privée et familiale et, par un arrêté du 19 mars 2024, le préfet des Bouches-du-Rhône a rejeté sa demande, l'a obligé à quitter le territoire français, a fixé le pays de destination et a interdit son retour sur le territoire français pour une durée de trois ans. M. C demande au tribunal l'annulation de cet arrêté.

Sur la légalité de l'arrêté du 19 mars 2024 :

2. Aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1° Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance ; 2° Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

3. Par ailleurs, aux termes de l'article L. 432-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " La délivrance d'une carte de séjour temporaire ou pluriannuelle ou d'une carte de résident peut, par une décision motivée, être refusée à tout étranger dont la présence en France constitue une menace pour l'ordre public ".

4. La menace pour l'ordre public s'apprécie au regard de l'ensemble des éléments de fait et de droit caractérisant le comportement personnel de l'étranger en cause. Il n'est donc ni nécessaire, ni suffisant que le demandeur ait fait l'objet de condamnations pénales. L'existence de celles-ci constitue cependant un élément d'appréciation au même titre que d'autres éléments tels que la nature, l'ancienneté ou la gravité des faits reprochés à la personne ou encore son comportement habituel.

5. Pour refuser de délivrer un titre de séjour à M. C, le préfet des Bouches-du-Rhône s'est fondé, d'une part, sur l'absence d'éléments de nature à justifier de la réalité et de la stabilité de sa vie commune avec sa compagne et de sa contribution effective à l'éducation et à l'entretien de ses deux enfants de nationalité française, en outre, sur l'absence d'une insertion socio-professionnelle notable et, enfin, sur la circonstance que son comportement constituerait une menace pour l'ordre public.

6. Il ressort des pièces du dossier et il n'est au demeurant pas contesté que M. C, entré en France en 2010, à l'âge de treize ans, y réside depuis lors de manière continue, soit une durée de près de quatorze années à la date de l'arrêté contesté, et y a été scolarisé. Il est également établi que le requérant vit en couple depuis 2015 avec Mme B, ressortissante française qu'il a connue lors de leur placement commun auprès des services de l'aide sociale à l'enfance, et que le couple a deux enfants nés en France le 7 juin 2016 et le 4 janvier 2018, tous deux de nationalité française. Par ailleurs les différentes pièces produites, incluant des attestations circonstanciées de tiers, des documents émanant des services sociaux du département des Bouches-du-Rhône dans le cadre de l'accompagnement du couple dans ses fonctions parentales, des photographies et des factures d'achats, établissent que M. C mène une vie commune avec sa compagne et leurs enfants mineurs et participe à l'éducation de ses derniers depuis plusieurs années à la date de l'arrêté en litige, contrairement à ce que fait valoir l'administration, et justifient de la réalité d'une vie familiale suffisamment stable et intense du requérant en France. L'intéressé établit également que sa mère, son beau-père, son frère et sa sœur résident sur le territoire français en situation régulière sous couvert de cartes de séjour pluriannuelles ou de cartes de résidents de dix ans, et fait valoir sans être contredit qu'il ne dispose d'aucune attache familiale d'importance comparable en Tunisie, pays qu'il a quitté à l'âge de treize ans et où son père est décédé. Si le préfet des Bouches-du-Rhône a également considéré que la présence de M. C sur le territoire français constituait une menace à l'ordre public au regard de ses condamnations, le 3 mars 2017 à une amende de 500 euros pour usage de produits stupéfiants, le 18 avril 2019, à une peine d'un an d'emprisonnement dont six mois avec sursis pour des violence sur sa conjointe ayant entraîné une incapacité temporaire de travail inférieure à huit jours, et le 7 juin 2018, le 29 novembre 2019 et le 19 novembre 2021 à des peines d'amende puis de quatre mois d'emprisonnement pour des faits de conduite d'un véhicule sans assurance, puis de conduite sans permis et sous l'influence de l'usage de stupéfiants, les éléments produits dans l'instance n'établissent toutefois pas que le comportement du requérant, en particulier durant les dernières années précédant l'édiction de l'arrêté en litige, révélerait une menace actuelle à l'ordre public, au regard du niveau de gravité et de l'ancienneté des faits commis. M. C justifie par ailleurs avoir créé, en mars 2021, une entreprise de livraison de repas et tirer des revenus de cette activité depuis le mois d'août 2023. Dans ces conditions, et en dépit des infractions ayant donné lieu aux condamnations précitées, dont le requérant ne conteste pas la matérialité, il ne ressort pas des pièces du dossier que la présence de M. C sur le territoire français puisse être regardée comme une menace pour l'ordre public à la date de l'arrêté attaqué du 19 mars 2024. Dès lors, le requérant est fondé à soutenir qu'en refusant de lui délivrer un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale ", le préfet a commis une erreur d'appréciation et a porté une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale contraire aux stipulations précitées de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

7. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que M. C est fondé à demander l'annulation de la décision du 19 mars 2024 portant refus de séjour, ainsi que, par voie de conséquence, de celles lui faisant obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours, fixant le pays de destination et interdisant son retour sur le territoire français pour une durée de trois ans.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

8. Il y a lieu, par application des dispositions de l'article L. 911-1 du code de justice administrative, et eu égard au motif d'annulation retenu, d'enjoindre au préfet des Bouches-du-Rhône de délivrer à M. C un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale ", dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Sur les frais d'instance :

9. M. C a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle totale. Par suite, son avocat peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 200 euros à verser à Me Carmier, avocat de M. C, en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

D E C I D E :

Article 1er : L'arrêté du préfet des Bouches-du-Rhône du 19 mars 2024 est annulé.

Article 2 : Il est enjoint au préfet des Bouches-du-Rhône de délivrer à M. C un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale ", dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : L'État versera une somme de 1 200 euros à Me Carmier, avocat de M. C, en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. A C, à Me Sylvain Carmier et au préfet des Bouches-du-Rhône.

Délibéré après l'audience du 10 octobre 2024, à laquelle siégeaient :

- Mme Hameline, présidente,

- Mme Le Mestric, première conseillère,

- Mme Fabre, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 2 décembre 2024.

L'assesseure la plus ancienne,

signé

F. Le MestricLa présidente-rapporteure,

signé

M-L. Hameline

La greffière,

signé

B. Marquet

La République mande et ordonne au préfet des Bouches-du-Rhône en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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