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AccueilJurisprudence administrativeN° TA13-2412406

Tribunal Administratif de Marseille — Décision N° TA13-2412406

jeudi 12 décembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Marseille
SectionTribunal Administratif de Marseille
N° DossierTA13-2412406
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationReconduite à la frontière
Avocat requérantBAZIN-CLAUZADE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, un mémoire et des pièces complémentaires, enregistrées les 2, 11 et 12 décembre 2024, Mme B A, représentée par Me Bazin-Clauzade, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :

1°) d'annuler l'arrêté du 28 novembre 2024 par lequel le préfet des Bouches-du-Rhône a décidé son transfert aux autorités bulgares, en charge de l'examen de sa demande d'asile,

2°) d'annuler l'arrêté du 28 novembre 2024 par lequel le préfet des Bouches-du-Rhône l'a assignée à résidence dans le département des Bouches-du-Rhône,

3°) d'enjoindre au préfet des Bouches-du-Rhône de procéder au réexamen de sa demande d'admission au séjour au titre de l'asile et de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour portant la mention " en vue de démarches auprès de l'OFPRA " dans un délai de 72 heures,

4°) d'enjoindre au préfet des Bouches-du-Rhône de lui délivrer les documents nécessaires permettant de formuler une demande d'asile,

5°) d'enjoindre à l'administration de lui communiquer l'ensemble des pièces sur la base desquelles les décisions attaquées ont été prises,

6°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 000 euros à verser à son conseil en application des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve que Me Bazin-Clauzade renonce à percevoir la part contributive de l'Etat à la mission d'aide juridictionnelle qui lui a été confiée.

Mme A soutient que :

- les décisions attaquées sont entachées de l'incompétence de leur auteur ;

- elles méconnaissent l'article 4 du règlement (UE) n°604/2013 du Parlement européen et du Conseil ;

- elles méconnaissent l'article 5 du règlement (UE) n°604/2013 ; l'entretien a été mené dans une langue qu'elle n'a pas compris ;

- elles méconnaissent l'article 17.1 et 17.2 du règlement (UE) n°604-2013 ; le préfet aurait dû faire usage de la clause discrétionnaire au regard de son état de vulnérabilité ;

- elles sont entachées d'erreur manifeste d'appréciation ; elle est enceinte de six mois et a besoin d'un suivi médical ; le père de son enfant vit en France ;

- elles méconnaissent l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ; en raison de sa nationalité turque, elle risque de subir des traitements inhumains et dégradants en Bulgarie.

Par un mémoire en défense, enregistré le 12 décembre 2024, le préfet des Bouches-du-Rhône conclut au rejet de la requête. Il fait valoir que les moyens soulevés par la requérante ne sont pas fondés.

Vu les décisions attaquées et les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le règlement (UE) n°604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 établissant les critères et mécanismes de détermination de l'État membre responsable de l'examen d'une demande de protection internationale introduite dans l'un des États membres par un ressortissant de pays tiers ou un apatride ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n°91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique modifiée ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme Lourtet pour statuer sur les litiges relatifs aux décisions portant mesure d'éloignement des ressortissants étrangers en application du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Lourtet, magistrate désignée,

- et les observations de Me Bazin-Clauzade, représentant Mme A, présente, assistée de Mme G, interprète en langue turque.

Me Bazin-Clauzade conclut aux mêmes fins que la requête. Elle indique renoncer aux moyens tirés de la méconnaissance des articles 4 et 5 de du règlement (UE) n°604/2013 du Parlement européen et du Conseil et soutient que l'assignation à résidence est illégale par voie de conséquence de l'illégalité de la décision de transfert aux autorités bulgares.

Le préfet des Bouches-du-Rhône n'était ni présent, ni représenté.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience, en application de l'article R. 922-16 du code de justice administrative.

Considérant ce qui suit :

1. Mme B A, ressortissante de nationalité turque née le 9 mars 1993 à Istanbul, déclare être entrée en France le 25 mai 2024 et a sollicité l'asile le 29 octobre suivant. Elle demande au tribunal d'annuler, d'une part, l'arrêté du 28 novembre 2024, notifié le même jour, par lequel le préfet des Bouches-du-Rhône a décidé son transfert aux autorités bulgares, responsables de l'examen de sa demande d'asile et, d'autre part, l'arrêté du même jour par lequel elle a été assignée à résidence dans le département des Bouches-du-Rhône.

Sur la demande d'admission à l'aide juridictionnelle provisoire :

2. En vertu des articles 12 et 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique modifiée, l'admission à l'aide juridictionnelle est prononcée par un bureau d'aide juridictionnelle ou, en cas d'urgence et à titre provisoire, par le président de ce bureau, par la juridiction compétente ou par son président.

3. Il y a lieu, eu égard à l'urgence qui s'attache à ce qu'il soit statué sur la requête de Mme A, de prononcer son admission provisoire à l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions tendant à la production par l'administration de l'entier dossier de Mme A :

4. Aux termes de l'article L. 922-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile (CESEDA) : " L'étranger peut demander au président du tribunal administratif ou au magistrat désigné le concours d'un interprète et la communication du dossier contenant les pièces sur la base desquelles la décision contestée a été prise. ". L'affaire est en état d'être jugée. Le principe du contradictoire a été respecté. Il n'apparaît donc pas nécessaire, dans les circonstances de l'espèce, d'ordonner la communication de l'entier dossier de la requérante.

Sur les conclusions en annulation :

En ce qui concerne le moyen commun aux décisions attaquées :

5. Par arrêté n°13-2024-072 du 22 mars 2024, régulièrement publié au recueil des actes administratifs de la préfecture du même jour, le préfet des Bouches-du-Rhône a donné à Mme F E, adjointe au chef du bureau de l'éloignement, du contentieux et de l'asile de la direction des migrations, de l'intégration et de la nationalité de la préfecture des Bouches-du-Rhône, délégation aux fins de signer les décisions relevant de la compétence de son bureau. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence de la signataire des décisions attaquées, qui manque en fait, doit être écarté.

En ce qui concerne la décision de transfert aux autorités espagnoles :

6. En premier lieu, aux termes de l'article 3-1 du règlement (UE) n°604/2013 du Conseil du 26 juin 2013 : " 1. Les États membres examinent toute demande de protection internationale présentée par un ressortissant de pays tiers ou par un apatride sur le territoire de l'un quelconque d'entre eux, y compris à la frontière ou dans une zone de transit. La demande est examinée par un seul État membre, qui est celui que les critères énoncés au chapitre III désignent comme responsable. () ". Aux termes de l'article 17 de ce règlement : " 1. Par dérogation à l'article 3, paragraphe 1, chaque État membre peut décider d'examiner une demande de protection internationale qui lui est présentée par un ressortissant de pays tiers ou un apatride, même si cet examen ne lui incombe pas en vertu des critères fixés dans le présent règlement () ". Il résulte de ces dispositions que, si une demande d'asile est examinée par un seul État membre et qu'en principe cet État est déterminé par application des critères d'examen des demandes d'asile fixés par son chapitre III, dans l'ordre énoncé par ce chapitre, l'application de ces critères est toutefois écartée en cas de mise en œuvre de la clause dérogatoire énoncée au paragraphe 1 de l'article 17 du règlement, qui procède d'une décision prise unilatéralement par un État membre. Cette faculté laissée à chaque État membre est discrétionnaire et ne constitue nullement un droit pour les demandeurs d'asile.

7. Mme A se prévaut de la présence en France de son conjoint et de ses oncles et déclare également que son état de santé, lié à sa grossesse qui a débuté en juillet 2024, ne lui permet pas de quitter le territoire, pour soutenir que la décision de transfert vers la Bulgarie est entachée d'erreur manifeste d'appréciation. Cependant, la requérante, arrivée très récemment en France, ne justifie pas, en produisant le titre de séjour de M. C D, qu'elle déclare être son conjoint ainsi qu'un certificat de reconnaissance conjoint de l'enfant à naître, établi à la mairie de Martigues le 11 décembre 2024, soit la veille de l'audience, de l'intensité et de la stabilité de ses liens personnels et familiaux en France, alors qu'elle avait déclaré, lors de son entretien en préfecture le 29 octobre 2024, être célibataire et n'avoir aucun membre de sa famille sur le territoire. Par ailleurs, le certificat médical qu'elle verse à l'instance, qui se borne à indiquer que la date présumée du début de sa grossesse est le 19 juillet 2024, n'est pas de nature à établir, à lui seul, que son état de santé ferait obstacle à une mesure de transfert vers la Bulgarie et constituerait une circonstance humanitaire ou exceptionnelle. Dans ces conditions, le préfet des Bouches-du-Rhône n'a pas méconnu les dispositions visées au point précédent, ni entaché sa décision d'erreur de fait ou d'erreur manifeste d'appréciation de sa situation au regard de l'article 17 du règlement (UE) n°604/2013 du 26 juin 2013.

8. En second lieu, aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales (CEDH) : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ". Aux termes de l'article 4 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ".

9. La Bulgarie est partie tant à la convention de Genève du 28 juillet 1951 sur le statut des réfugiés, complétée par le protocole de New-York, qu'à la CEDH. Il doit alors être présumé que le traitement réservé aux demandeurs d'asile dans cet État membre est conforme aux exigences de ces trois conventions internationales. Cependant, cette présomption peut être renversée s'il y a des raisons sérieuses de croire qu'il existe des défaillances systémiques de la procédure d'asile et dans les conditions d'accueil des demandeurs d'asile dans l'État membre responsable, impliquant un traitement inhumain et dégradant. Il appartient à l'administration d'apprécier dans chaque cas, au vu des pièces qui lui sont soumises, sous le contrôle du juge, si les conditions dans lesquelles un dossier particulier est traité par les autorités de ce pays répondent à l'ensemble des garanties exigées par le respect du droit d'asile.

10. A cet égard, la Cour de justice de l'Union européenne, par un arrêt C-163/17 du 19 mars 2019, a dit pour droit que l'article 4 de la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne doit être interprété en ce sens qu'il ne s'oppose pas au transfert du demandeur vers l'Etat membre responsable de l'examen de sa demande de protection internationale, à moins que la juridiction saisie d'un recours contre la décision de transfert ne constate, sur la base d'éléments objectifs, fiables, précis et dûment actualisés et au regard du standard de protection des droits fondamentaux garanti par le droit de l'Union, la réalité de ce risque pour ce demandeur, en raison du fait que, en cas de transfert, celui-ci se trouverait, indépendamment de sa volonté et de ses choix personnels, dans une situation de dénuement matériel extrême.

11. Si Mme A se prévaut des défaillances systémiques dans la procédure d'asile en Bulgarie et plus particulièrement des conditions dans lesquelles sont traitées les demandes d'asile des ressortissants de nationalité turque, les documents généraux qu'elle produit ne suffisent pas à considérer qu'en cas de retour en Bulgarie, l'intéressée risquerait d'être exposée à des traitements contraires aux stipulations de l'article 3 de la CEDH. Par ailleurs, si la requérante se prévaut également de son état de vulnérabilité lié à sa grossesse et de la circonstance qu'elle sera totalement isolée en cas de transfert en Bulgarie, elle ne démontre pas que son état de santé serait d'une gravité telle qu'il ferait obstacle à son transfert aux autorités bulgares et n'établit pas qu'elle ne pourrait, au besoin, être soignée en Bulgarie. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance de l'article 3 de la CEDH doit être écarté.

En ce qui concerne la décision d'assignation à résidence :

12. Aux termes de l'article L. 751-2 du CESEDA : " L'étranger qui fait l'objet d'une requête aux fins de prise en charge ou de reprise en charge peut être assigné à résidence par l'autorité administrative pour le temps strictement nécessaire à la détermination de l'Etat responsable de l'examen de sa demande d'asile. () / L'étranger faisant l'objet d'une décision de transfert peut également être assigné à résidence en application du présent article, même s'il n'était pas assigné à résidence lorsque la décision de transfert lui a été notifiée ". Il résulte de ces dispositions que le préfet peut prendre une mesure d'assignation à résidence à l'encontre d'un étranger qui fait l'objet d'une décision de transfert vers l'État responsable de l'examen de sa demande d'asile et qui présente des garanties propres à prévenir le risque de soustraction à l'exécution de la mesure d'éloignement.

13. En premier lieu, faute pour Mme A d'établit l'illégalité de la décision portant transfert aux autorités bulgares, le moyen tiré de ce que la décision d'assignation à résidence devrait être annulée en conséquence d'une telle illégalité doit être écarté.

14. En second lieu, Mme A, qui ne fait valoir aucun élément particulier, n'établit pas que les modalités de la décision l'assignant à résidence portent à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée par rapport aux buts en vue desquels cette décision a été prise.

15. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions tendant à l'annulation des arrêtés du préfet des Bouches-du-Rhône en date du 28 novembre 2024 portant, pour le premier, transfert aux autorités bulgares et, pour le second, assignation à résidence, doivent être rejetées, ainsi que, par voie de conséquence, les conclusions en injonction et tendant à l'application des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 modifiée.

D E C I D E:

Article 1er : Mme A est admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête de Mme A est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à Mme B A, à Me Bazin-Clauzade et au préfet des Bouches-du-Rhône.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 12 décembre 2024.

La magistrate désignée

Signé

A. Lourtet

La greffière

Signé

H. Ben Hammouda

La République mande et ordonne au préfet des Bouches-du-Rhône en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Pour la greffière en chef,

La greffière

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