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AccueilJurisprudence administrativeN° TA13-2413642

Tribunal Administratif de Marseille — Décision N° TA13-2413642

mardi 24 juin 2025

JuridictionTribunal Administratif de Marseille
SectionTribunal Administratif de Marseille
N° DossierTA13-2413642
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation4ème Chambre
Avocat requérantMAHASELA

Résumé IA

Le Tribunal Administratif de Marseille a rejeté la requête de Mme C, ressortissante turque, qui contestait l'arrêté du préfet des Bouches-du-Rhône du 28 novembre 2024 l'obligeant à quitter le territoire français. Le tribunal a écarté l'ensemble des moyens soulevés, notamment l'incompétence du signataire, le défaut de motivation et la méconnaissance du droit d'être entendu prévu par l'article 41 de la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne. La solution retenue est le rejet de la demande d'annulation, fondée sur les dispositions du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, ainsi que sur la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 20 décembre 2024, Mme B C, représentée par Me Mahasela, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 28 novembre 2024 par lequel le préfet des Bouches-du-Rhône l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de destination ;

2°) d'enjoindre au préfet des Bouches-du-Rhône de réexaminer sa situation dans un délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 500 euros par jours de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'État la somme de 2 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative ;

Elle soutient que :

En ce qui concerne la décision l'obligeant à quitter le territoire :

- elle est entachée d'incompétence ;

- elle est entachée d'un défaut de motivation ;

- elle est entachée d'un défaut d'examen sérieux de sa situation ;

- elle est entachée d'un vice de procédure dès lors qu'il n'a pas pu présenter des observations préalables en méconnaissance de l'article 41 de la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- elle méconnait les dispositions des articles L.611-1 et L.542-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle méconnait les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.

En ce qui concerne la décision fixant le pays de renvoi :

- elle est illégale en raison de l'illégalité de la décision obligeant à quitter le territoire ;

- elle est entachée d'un défaut de motivation ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 3 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et la Convention de Genève relative au statut des réfugiés du 28 juillet 1951.

Par un mémoire en défense enregistré le 26 mars 2025 le préfet des Bouches-du-Rhône conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés ne sont pas fondés.

Par ordonnance du 26 février 2025, la clôture de l'instruction a été fixée au 13 mai 2025.

Mme C a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 7 février 2025.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales,

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant, signée à New-York le 26 janvier 1990,

- la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile,

- le code des relations entre le public et l'administration,

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

A été entendus au cours de l'audience publique le rapport de M. Salvage, président-rapporteur.

Considérant ce qui suit :

1. Mme C, ressortissante turque, déclare être entrée en France le 20 octobre 2023 et s'y être maintenue continuellement depuis. Par arrêté du 28 novembre 2024, dont elle demande l'annulation, le préfet des Bouches-du-Rhône l'a obligée à quitter le territoire dans un délai de trente jours et a fixé le pays de destination.

Sur les conclusions aux fins d'annulation de la décision portant obligation de quitter le territoire français :

2. Par un arrêté n°13-2024-10-22-00001 du 24 octobre 2024, régulièrement publié au recueil des actes administratifs spécial lequel est librement accessible aux parties, Monsieur A D, adjoint à la cheffe de bureau de l'éloignement, du contentieux et de l'asile, a reçu délégation de signature du préfet des Bouches-du-Rhône pour signer tout document relatif à l'éloignement, contentieux et asile. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence du signataire de l'arrêté attaqué doit être écarté.

3. En premier lieu, aux termes de l'article L. 613-1 du code de l'entre et du séjour et du droit d'asile : " La décision portant obligation de quitter le territoire français est motivée. ".

4. La décision en litige vise les textes dont il est fait application et mentionne les considérations de fait sur lesquelles elle se fonde, notamment, la situation personnelle de la requérante, la date à laquelle elle atteste être arrivée en France ou encore son nombre d'enfants et sa situation maritale. Elle est ainsi suffisamment motivée. La circonstance que cette décision ne mentionne pas l'état de santé de Mme C, qui souffre de calculs rénaux est, en tout état de cause, sans influence sur sa motivation dès lors qu'il ne saurait utilement critiquer le bien-fondé des motifs sur lesquels elle repose. Par suite, le préfet des Bouches-du-Rhône n'a entaché sa décision d'aucune erreur de nature à mettre en exergue un défaut de motivation révélant un défaut d'examen sérieux de la situation de la requérante.

5. En deuxième lieu, aux termes de l'article 41 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne : " Toute personne a le droit de voir ses affaires traitées impartialement, équitablement et dans un délai raisonnable par les institutions et organes de l'Union. / Ce droit comporte notamment : / - le droit de toute personne d'être entendue avant qu'une mesure individuelle qui l'affecterait défavorablement ne soit prise à son encontre ; () ". Aux termes de l'article L. 121-1 du code des relations entre le public et l'administration : " Exception faite des cas où il est statué sur une demande, les décisions individuelles qui doivent être motivées en application de l'article L. 211-2, ainsi que les décisions qui, bien que non mentionnées à cet article, sont prises en considération de la personne, sont soumises au respect d'une procédure contradictoire préalable. ".

6. Le droit d'être entendu implique que l'autorité préfectorale, avant de prendre à l'encontre d'un étranger une décision portant obligation de quitter le territoire français, mette l'intéressé à même de présenter ses observations écrites et lui permette, sur sa demande, de faire valoir des observations orales, de telle sorte qu'il puisse faire connaître, de manière utile et effective, son point de vue sur la mesure envisagée avant qu'elle n'intervienne. Le droit d'être entendu ne saurait cependant être interprété en ce sens que l'autorité nationale est tenue, dans tous les cas, d'entendre l'intéressé lorsque celui-ci a déjà eu la possibilité de présenter, de manière utile et effective, son point de vue sur la décision en cause.

7. Il ressort des pièces du dossier que Mme C a été en mesure de porter tous éléments pertinents à la connaissance de l'administration avant que la mesure défavorable soit prise notamment devant l'Office français de protection des réfugiés et apatrides et la Cour nationale du droit d'asile. En tout état de cause, la requérante, si elle avait été entendue préalablement à l'édiction de l'acte attaqué n'aurait fait état d'aucun élément nouveau de nature à influer sur le sens de la décision. Le moyen tiré de la méconnaissance de son droit d'être entendue doit donc être écarté.

8. En troisième lieu, aux termes de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut obliger un étranger à quitter le territoire français lorsqu'il se trouve dans les cas suivants : () 4° La reconnaissance de la qualité de réfugié ou le bénéfice de la protection subsidiaire a été définitivement refusé à l'étranger ou il ne bénéficie plus du droit de se maintenir sur le territoire français en application des articles L. 542-1 et L. 542-2, à moins qu'il ne soit titulaire de l'un des documents mentionnés au 3° ; " En outre, aux termes de l'article L. 541-1 du même code : " Le demandeur d'asile dont l'examen de la demande relève de la compétence de la France et qui a introduit sa demande auprès de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides bénéficie du droit de se maintenir sur le territoire français. "

9. Il ressort des pièces du dossier que la demande d'asile déposée par Mme C a été rejetée par une décision rendue le 29 avril 2024 par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides. Le recours formé par l'intéressé auprès de la Cour nationale du droit d'asile a été rejeté par un arrêt du 9 octobre 2024 et lui a été notifié le 18 octobre 2024, ainsi qu'il ressort de l'extrait de la base de données " TelemOfpra ", relative à l'état des procédures de demande d'asile, qui fait foi jusqu'à preuve du contraire en application des dispositions de l'article R. 723-19 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Il s'ensuit que le droit de se maintenir sur le territoire français de Mme C avait pris fin à la date de la décision attaquée. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance des dispositions des articles L. 541-1 et L. 611-1 du même code ne peuvent qu'être écartées.

10. En quatrième lieu, d'une part, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale () 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui. ". D'autre part, aux termes de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait des institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale ". Il résulte de ces stipulations que, dans l'exercice de son pouvoir d'appréciation, l'autorité administrative doit accorder une attention primordiale à l'intérêt supérieur des enfants dans toutes les décisions les concernant.

11. Mme C soutient qu'elle est entrée en France en 2023 et que ses trois enfants mineurs sont scolarisés en classes de CE2 et CM2 en France. Toutefois, il n'est pas contesté qu'elle a vécu plus de 33 ans dans son pays d'origine où elle n'établit pas être isolée, malgré des relations familiales qu'elle évoque, sans l'établir, comme étant " tumultueuses ". En outre, la circonstance que Mme C suive régulièrement des cours pour apprendre la langue française n'établit pas suffisamment son insertion dans la société. Par suite, et dès lors qu'aucune circonstance n'y fait obstacle, elle pourra repartir dans son pays d'origine, accompagnée de ses enfants mineurs et du père de ses derniers, lui aussi en situation irrégulière, où elle pourra reconstituer sa cellule familiale et où ses enfants pourront être scolarisés. Dès lors, le préfet n'a pas méconnu les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

12. Pour les mêmes motifs énoncés au point précédent, le préfet n'a pas méconnu les stipulations du paragraphe 1 de l'article 3 de la convention internationale des droits de l'enfant, ni commis une erreur manifeste dans l'appréciation des conséquences de l'obligation de quitter le territoire français sur la situation personnelle de l'intéressé.

Sur les conclusions aux fins d'annulation de la décision fixant le pays de renvoi :

13. En premier lieu, dès lors qu'aucun moyen soulevé à l'encontre de la décision portant obligation de quitter le territoire n'est fondé, la requérante ne peut soutenir que la décision fixant le pays de destination serait illégale par voie d'exception.

14. En deuxième lieu, il ressort des termes de l'arrêté du 28 février 2024 que le préfet des Bouches-du-Rhône a visé les articles L. 721-3 à L. 721-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et qu'il a indiqué, après avoir rappelé la nationalité de la requérante, qu'elle n'établissait pas, en dépit de ses allégations, et alors que ni l'OFPRA, ni la CNDA ne lui ont accordé la protection internationale, être exposée à des peines ou traitements contraires à la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales en cas de retour dans son pays d'origine. Le préfet a par ailleurs indiqué que Mme C n'était pas dépourvue d'attaches familiales en Turquie où elle a vécu la majeure partie de sa vie, puisque la cellule familiale peut s'y reconstituer. Le préfet des Bouches-du-Rhône a ainsi énoncé de manière suffisamment précise les considérations de droit et de fait sur lesquelles il s'est fondé pour fixer le pays à destination duquel la requérante doit être éloignée. Dès lors, le moyen tiré du défaut de motivation de cette décision doit être écarté.

15. En troisième lieu, aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ". L'autorité administrative chargée de prendre la décision fixant le pays de renvoi d'un étranger a l'obligation de s'assurer, au vu du dossier dont elle dispose et sous le contrôle du juge, que les mesures qu'elle prend n'exposent pas l'étranger à des risques sérieux pour sa liberté ou son intégrité physique, non plus qu'à des traitements contraires à l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

16. En se bornant à faire valoir, sans l'établir, qu'elle serait soumise à un risque de traitements inhumains et dégradants en cas de retour en Turquie dès lors qu'elle appartiendrait au groupe social des mères célibataires isolées et d'ethnie kurde, et qu'elle ferait l'objet de menaces de mort de la part de son père, Mme C ne démontre pas qu'elle serait directement exposée à un risque sérieux et actuel de subir des traitements prohibés par les stipulations précitées dans son pays d'origine. En outre, la requérante n'apporte, en tout état de cause, pas d'éléments nouveaux depuis le rejet de sa demande de reconnaissance du statut de réfugiée par l'OFPRA et la CNDA, ni de précisions quant à un autre pays vers lequel elle préférerait être renvoyée. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit être écarté.

17. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions aux fins d'annulation présentées par Mme C ainsi que, par voie de conséquence, ses conclusions à fin d'injonction doivent être rejetées. Il en va de même pour ses conclusions au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de Mme C est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à Mme C B et au préfet des Bouches-du-Rhône.

Copie en sera adressée au ministre d'Etat, ministre de l'intérieur.

Délibéré après l'audience du 4 juin 2025, à laquelle siégeaient :

M. Salvage, président-rapporteur

Mme Fayard, conseillère

M. Guionnet-Ruault, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 24 juin 2025.

L'assesseure la plus ancienne

Signé

A. FAYARD

Le président-rapporteur,

Signé

F. SALVAGE La greffière,

Signé

S. BOUCHUT

La République mande et ordonne au préfet des Bouches-du-Rhône en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Pour la greffière en chef,

La greffière.

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