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AccueilJurisprudence administrativeN° TA13-2500460

Tribunal Administratif de Marseille — Décision N° TA13-2500460

lundi 3 février 2025

JuridictionTribunal Administratif de Marseille
SectionTribunal Administratif de Marseille
N° DossierTA13-2500460
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
FormationReconduite à la frontière
Avocat requérantCARMIER

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des pièces complémentaires, enregistrées les 15 et 29 janvier 2025, M. B A, représenté par Me Carmier, demande au tribunal :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler les arrêtés du 9 janvier 2025 par lequel le préfet des Hautes-Alpes a refusé son admission au séjour, lui a fait obligation de quitter sans délai le territoire français, a fixé le pays de destination de la mesure d'éloignement, l'a interdit de retour sur le territoire pour une durée de cinq ans et l'a assigné à résidence dans le département des Hautes-Alpes pour une durée de quarante-cinq jours ;

3°) d'enjoindre au préfet des Hautes-Alpes de lui délivrer un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " ou, à titre subsidiaire, de procéder au réexamen de sa situation et de lui délivrer, dans l'attente, une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros à verser à son conseil en application des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve que Me Carmier renonce à percevoir la part contributive de l'État à la mission d'aide juridictionnelle qui lui a été confiée ; en cas de refus à l'aide juridictionnelle, de mettre à la charge de l'Etat la même somme à lui verser directement.

M. A soutient que :

En ce qui concerne les moyens communs aux décisions attaquées :

- l'arrêté attaqué est entaché de l'incompétence de son signataire ;

- il est entaché d'un défaut d'examen sérieux et particulier de sa situation ;

- il est entaché d'une insuffisance de motivation.

En ce qui concerne le refus de séjour :

- la décision attaquée méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle méconnaît l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- elle méconnaît les articles L. 432-13 et L. 423-21 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle est entachée d'erreur manifeste d'appréciation ; entré en France avant l'âge de treize ans, il est père d'un enfant français dont il contribue à l'entretien et à l'éducation ; il ne constitue pas une menace réelle et actuelle pour l'ordre public.

En ce qui concerne l'obligation de quitter le territoire français :

- la décision attaquée est illégale par voie de conséquence de l'illégalité du refus de séjour ;

- elle méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle méconnaît l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- elle est entachée d'erreur manifeste d'appréciation.

En ce qui concerne le refus d'octroi d'un délai de départ volontaire :

- la décision attaquée est illégale par voie de conséquence de l'illégalité de l'obligation de quitter le territoire français ;

- elle méconnaît l'article L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle est entachée d'erreur manifeste d'appréciation ; il ne constitue pas une menace pour l'ordre public ; les faits qui lui sont reprochés sont anciens et antérieurs à la naissance de son enfant.

En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination :

- la décision attaquée est illégale par voie de conséquence de l'illégalité de l'obligation de quitter le territoire français ;

- elle méconnaît l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- elle est entachée d'erreur manifeste d'appréciation.

En ce qui concerne l'interdiction de retour pour une durée de cinq ans :

- la décision attaquée est illégale par voie de conséquence de l'illégalité de l'obligation de quitter sans délai le territoire français ;

- elle méconnaît l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle est entachée d'un défaut de motivation et méconnaît l'article L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle méconnaît l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- elle est entachée d'erreur d'appréciation.

En ce qui concerne l'assignation à résidence :

- la décision attaquée est illégale par voie de conséquence de l'illégalité de l'obligation de quitter le territoire français ;

- en raison des contraintes imposées, elle méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Par un mémoire en défense, enregistré le 29 janvier 2025, le préfet des Hautes-Alpes conclut au rejet de la requête. Il fait valoir qu'aucun des moyens développés par le requérant n'est fondé.

Vu les décisions attaquées et les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention internationale de New-York du 26 janvier 1990 relative aux droits de l'enfant ;

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n°91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique modifiée ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme Lourtet pour statuer sur les litiges relatifs aux décisions portant mesure d'éloignement des ressortissants étrangers en application du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Lourtet, magistrate désignée,

- et les observations de Me Gardoni, substituant Me Carmier, représentant M. A, présent. Me Gardoni conclut aux mêmes fins par les mêmes moyens.

Le préfet des Hautes-Alpes n'était ni présent, ni représenté.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience, en application de l'article R. 922-16 du code de justice administrative.

Considérant ce qui suit :

1. M. B A, ressortissant de nationalité marocaine né le 17 octobre 1996 à Berkane, demande au tribunal d'annuler les deux arrêtés du 9 janvier 2025 par lesquels le préfet des Hautes-Alpes, d'une part, a refusé sa demande d'admission au séjour, lui a fait obligation de quitter sans délai le territoire français, a fixé le pays de destination de la mesure d'éloignement et l'a interdit de retour sur le territoire pour une durée de cinq ans et, d'autre part, l'a assigné à résidence dans le département des Hautes-Alpes pour une durée de quarante-cinq jours.

Sur la demande d'admission à l'aide juridictionnelle provisoire :

2. En vertu des articles 12 et 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique, l'admission à l'aide juridictionnelle est prononcée par un bureau d'aide juridictionnelle ou, en cas d'urgence et à titre provisoire, par le président de ce bureau, par la juridiction compétente ou par son président.

3. Il y a lieu, eu égard à l'urgence qui s'attache à ce qu'il soit statué sur la requête de M. A, de prononcer son admission provisoire à l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions en annulation :

En ce qui concerne la décision de refus d'admission au séjour :

4. D'une part, aux termes de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile (CESEDA) : " L'étranger qui n'entre pas dans les catégories prévues aux articles L. 423-1, L. 423-7, L. 423-14, L. 423-15, L. 423-21 et L. 423-22 ou dans celles qui ouvrent droit au regroupement familial, et qui dispose de liens personnels et familiaux en France tels que le refus d'autoriser son séjour porterait à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard des motifs du refus, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an, sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1. / Les liens mentionnés au premier alinéa sont appréciés notamment au regard de leur intensité, de leur ancienneté et de leur stabilité, des conditions d'existence de l'étranger, de son insertion dans la société française ainsi que de la nature de ses liens avec sa famille restée dans son pays d'origine. / L'insertion de l'étranger dans la société française est évaluée en tenant compte notamment de sa connaissance des valeurs de la République ". D'autre part, aux termes de l'article L.432-1 du même code : " La délivrance d'une carte de séjour temporaire ou pluriannuelle ou d'une carte de résident peut, par une décision motivée, être refusée à tout étranger dont la présence en France constitue une menace pour l'ordre public ". Enfin, aux termes du premier paragraphe de l'article 3 de la convention internationale de New-York du 26 janvier 1990 relative aux droits de l'enfant, publiée par décret du 8 octobre 1990 : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait d'institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale ". Il résulte de ces stipulations que, dans l'exercice de son pouvoir d'appréciation, l'autorité administrative doit accorder une attention primordiale à l'intérêt supérieur des enfants dans toutes les décisions les concernant.

5. Lorsque l'administration oppose à un ressortissant étranger un motif lié à la menace à l'ordre public pour refuser de faire droit à sa demande de titre de séjour, il appartient au juge de l'excès de pouvoir, saisi d'un moyen en ce sens, de rechercher si les faits qu'elle invoque à cet égard sont de nature à justifier légalement sa décision. La menace pour l'ordre public s'apprécie au regard de l'ensemble des éléments de fait et de droit caractérisant le comportement personnel de l'étranger en cause. Il n'est donc ni nécessaire, ni suffisant que le demandeur ait fait l'objet de condamnations pénales. L'existence de celles-ci constitue cependant un élément d'appréciation au même titre que d'autres éléments tels que la nature, l'ancienneté ou la gravité des faits reprochés à la personne ou encore son comportement habituel.

6. Pour refuser de délivrer un titre de séjour à M. A, il ressort des termes de la décision attaquée que le préfet des Hautes-Alpes s'est fondé sur le fait que l'intéressé a été condamné à plusieurs reprises par le tribunal judiciaire de Gap, les 19 février 2019 et 11 mai 2020 pour usage illicite de stupéfiants, le 9 septembre 2021 à un an et six mois d'emprisonnement dont neuf mois avec sursis probatoire pour violences aggravées et, le 18 novembre 2021 à trois mois d'emprisonnement avec sursis pour refus d'obtempérer et à deux mois d'emprisonnement avec sursis pour outrage à personne dépositaire de l'autorité publique. L'intéressé a également été condamné par le tribunal correctionnel d'Aix-en-Provence le 29 avril 2022 pour conduite d'un véhicule en ayant fait usage de stupéfiants.

7. Ces faits traduisent un comportement pénalement répréhensible, la condamnation à un an et six mois d'emprisonnement puis à six mois d'emprisonnement pour violences aggravées, d'une part, et outrage sur agent pénitentiaire, d'autre part, révélant les faits les plus graves pouvant caractériser une menace pour l'ordre public. Il n'est toutefois pas contesté que M. A, entré en France à l'âge de huit ans, a bénéficié de titres de séjour régulièrement renouvelés depuis sa majorité jusqu'en décembre 2022 et que l'ensemble de sa famille proche, en situation régulière ou de nationalité française, réside en France et plus précisément à Gap, commune dans laquelle l'intéressé vit également. Il ressort également des pièces du dossier que le requérant est le père d'une fille de nationalité française née le 30 avril 2024 dont il contribue à l'entretien et à l'éducation, par le versement d'une somme allant de soixante à cent-cinquante euros, chaque mois depuis sa naissance et pour laquelle il est titulaire de l'autorité parentale. S'il est séparé de la mère de son enfant, cette dernière, par une attestation particulièrement circonstanciée, a mis en avant son implication en qualité de père et a confirmé à l'audience qu'il venait voir sa fille chaque jour et la prenait en charge pour certains rendez-vous médicaux. Le requérant a en outre indiqué à l'audience qu'il avait entamé des démarches auprès du juge aux affaires familiales de Gap pour organiser un droit de garde et le versement d'une pension alimentaire, déclarations confirmées à la barre par son ancienne compagne. Enfin, la commission du titre de séjour, saisie de sa situation par le préfet des Hautes-Alpes, a émis, le 18 juin 2024, un avis favorable à la délivrance d'une carte de séjour temporaire au vu de sa situation personnelle et familiale. Dès lors, en dépit des anciennes condamnations pénales du requérant et dans les circonstances particulières de l'espèce, le préfet des Hautes-Alpes, qui a méconnu l'intensité des liens personnels et familiaux de M. A sur le territoire, a entaché le refus d'admission au séjour d'une erreur manifeste d'appréciation et d'une méconnaissance de l'intérêt supérieur de l'enfant, qui doit être regardé comme devant lui permettre de garder un contact régulier avec son père en application des stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant. Par suite, la décision refusant à M. A un titre de séjour doit être annulée.

8. Il résulte de tout ce qui précède, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête, que la décision du 9 janvier 2025 par laquelle le préfet des Hautes-Alpes a refusé d'admettre M. A au séjour doit être annulée ainsi que, par voie de conséquence, les décisions du même jour par lesquelles la même autorité l'a obligé à quitter sans délai le territoire français, a fixé le pays de destination de la mesure d'éloignement et l'a interdit de retour sur le territoire français pour une durée de cinq ans.

En ce qui concerne la décision portant assignation à résidence :

9. Aux termes de l'article L. 731-1 du CESEDA : " L'autorité administrative peut assigner à résidence l'étranger qui ne peut quitter immédiatement le territoire français mais dont l'éloignement demeure une perspective raisonnable, dans les cas suivants : / 1° L'étranger fait l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français, prise moins d'un an auparavant, pour laquelle le délai de départ volontaire est expiré ou n'a pas été accordé ; () ".

10. Dès lors que la décision d'assignation à résidence est fondée sur les décisions portant obligation de quitter le territoire français et refus d'octroi d'un délai de départ volontaire, elles-mêmes illégales, il y a lieu, par voie de conséquence, d'annuler cette mesure.

Sur les conclusions en injonction :

11. Aux termes de l'article L. 911-1 du code de justice administrative : " Lorsque sa décision implique nécessairement qu'une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d'un service public prenne une mesure d'exécution dans un sens déterminé, la juridiction, saisie de conclusions en ce sens, prescrit, par la même décision, cette mesure assortie, le cas échéant, d'un délai d'exécution. ".

12. Par application de ces dispositions, il y a lieu, sous réserve d'un changement substantiel dans la situation de droit ou de fait de l'intéressé, d'enjoindre au préfet des Hautes-Alpes, ou à tout préfet territorialement compétent, de délivrer à M. A un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " dans le délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement.

Sur les frais liés au litige :

13. M. A a été admis, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle. Par suite, son conseil peut se prévaloir des dispositions combinées des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 modifiée. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, sous réserve que Me Carmier, avocat de M. A, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat et sous réserve de l'admission définitive de son client à l'aide juridictionnelle, de mettre à la charge de l'Etat (préfecture des Hautes-Alpes) le versement à Me Carmier d'une somme de 1 200 euros. Dans le cas où l'aide juridictionnelle ne serait pas accordée à M. A par le bureau d'aide juridictionnelle, une somme de 1 200 euros sera versée au requérant.

D E C I D E:

Article 1er : M. A est admis, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Article 2 : Les arrêtés du préfet des Hautes-Alpes du 9 janvier 2025 sont annulés.

Article 3 : Il est enjoint au préfet des Hautes-Alpes, ou à tout autre préfet territorialement compétent, de délivrer à M. A un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " dans un délai d'un mois à compter de la notification du jugement.

Article 4 : Sous réserve de l'admission définitive de M. A à l'aide juridictionnelle et sous réserve que Me Carmier renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat, l'Etat (préfecture des Hautes-Alpes) versera à Me Carmier une somme de 1 200 euros. Dans le cas où l'aide juridictionnelle ne serait pas accordée à M. A par le bureau d'aide juridictionnelle, une somme de 1 200 euros lui sera versée directement.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. B A, à Me Carmier et au préfet des Hautes-Alpes.

Copie en sera adressée au ministre de l'intérieur.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 3 février 2025.

La magistrate désignée

Signé

A. Lourtet

Le greffier

Signé

T. Marcon

La République mande et ordonne au préfet des Hautes-Alpes en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Pour la greffière en chef,

Le greffier

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